Souvent, Marc Brys a déploré le culte du secret qui règne sur les bancs de l'élite belge. Une peur de l'autre qui mène aux relations distantes et aux secrets cloîtrés. Presque logique, dès lors, que le doyen des coaches à l'aube du championnat 2022-2023 accueille Edward Still, de 28 ans son cadet, avec une clé. Celle des vestiaires de Den Dreef, une majestueuse pièce ovale d'inspiration Premier League dont le maître des lieux fait même visiter les coulisses à son hôte d'un soir. Jamais avare en questions, Still interroge Brys sur la taille de son noyau idéal dans les volées d'escaliers menant à la skybox qui sert de cadre à l'entretien. Vue imprenable sur pelouse impeccable. Café pour l'un, eau plate pour l'autre, et ballon rond pour tout le monde.
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Souvent, Marc Brys a déploré le culte du secret qui règne sur les bancs de l'élite belge. Une peur de l'autre qui mène aux relations distantes et aux secrets cloîtrés. Presque logique, dès lors, que le doyen des coaches à l'aube du championnat 2022-2023 accueille Edward Still, de 28 ans son cadet, avec une clé. Celle des vestiaires de Den Dreef, une majestueuse pièce ovale d'inspiration Premier League dont le maître des lieux fait même visiter les coulisses à son hôte d'un soir. Jamais avare en questions, Still interroge Brys sur la taille de son noyau idéal dans les volées d'escaliers menant à la skybox qui sert de cadre à l'entretien. Vue imprenable sur pelouse impeccable. Café pour l'un, eau plate pour l'autre, et ballon rond pour tout le monde. Au jeu des points communs, vous avez tous les deux perdu votre joueur le plus décisif, avec les départs de Xavier Mercier et de Vakoun Bayo. Comment est-ce qu'on reconstruit une animation offensive? MARC BRYS: Pour moi, c'est plus simple de devoir reconstruire une défense parce que les automatismes offensifs reposent sur une part de créativité et de liberté. Il faut trouver un équilibre entre ces aspects et certains patterns qu'on met en place. Dans mon esprit, tout part de votre idée: quelle est votre philosophie? Comment voulez-vous jouer, vous entraîner, créer des choses? À partir de là, on cherche des profils qui sont en adéquation avec ce qu'on a envie de mettre en place. EDWARD STILL: On a déjà vécu ça en janvier dernier, en remplaçant Nicholson par Bayo qui avait un profil très différent. Dans les faits, ça nous avait pris un mois d'adapter le style de jeu de l'équipe. Simplement, le réflexe de Shamar qui veut le ballon sur lui alors que Vakoun le préfère dans l'espace, ça implique de changer un réflexe qu'on avait travaillé pendant plus de quatre mois. Il faut pouvoir s'adapter. Ce n'était pas un problème, parce que je n'aime pas être enfermé par un profil. Au final ce qui compte, c'est la qualité. On veut se garantir un minimum de rendement physique et puis, évidemment, un nombre de buts. C'est facile de pouvoir projeter et anticiper le nombre de buts que peut marquer un attaquant s'il est mis dans de bonnes dispositions. Est-ce qu'il y a des valeurs minimales, en termes physique ou technique, que vous exigez comme plancher quand vous recrutez un joueur? BRYS: Je ne pense pas que c'est encore possible de travailler autrement, quand on regarde comment le football a évolué ces vingt dernières années, surtout sur le plan scientifique. De là à s'arrêter sur un critère général... Je pense que l'important, c'est de savoir si le joueur a des capacités suffisantes pour t'apporter ce que tu attends de lui. Ma première année ici, notre premier défi était de trouver un système qui nous permettait de tirer le maximum des qualités de Mercier et Henry en limitant leur travail en perte de balle. Au vu des qualités de Sowah, on a finalement créé un triangle, et les autres devaient doublement bosser pour eux, parce que c'est ce qui nous rendait le plus efficaces. STILL: Il y a aussi des pièges dans ces statistiques. Il y a des joueurs qui ont de mauvaises stats physiques à l'entraînement parce qu'ils ne savent pas répéter les efforts chaque jour mais qui bizarrement, en match, sont très performants. C'est inexplicable, en tout cas je n'ai pas d'explication. Mais l'important, c'est que ça prouve qu'il est important de pouvoir interpréter les chiffres, et de les mettre en corrélation avec d'autres chiffres pour se forger une image complète. Parfois, des joueurs ont de mauvais chiffres dans les tests de sprint, mais ont l'air rapides en match parce que d'autres éléments que la vitesse pure entrent en compte. Un défenseur central qui anticipe très bien donne une impression de vitesse, c'est important de ne pas tomber dans le piège des raccourcis que peuvent induire les statistiques. La façon dont je le vois, c'est que c'est un puzzle. Dans les différents systèmes que j'apprécie et auxquels je m'identifie, chaque poste a son propre schéma statistique. Un profil physique, technique... Maintenant, c'est très rare de trouver le joueur qui correspond à tous ces critères. Ou c'est trop cher, pour des clubs comme les nôtres. Les play-offs à quatre ont compliqué la tâche de vos clubs? STILL: C'est mathématique: quatre sur 18, c'est beaucoup plus petit que six sur seize. Mais l'Union a prouvé que ce n'était pas impossible. Statistiquement, il y a toujours une équipe du top qui performe en-dessous des attentes et une équipe du subtop qui vient déranger les équipes du top. BRYS: C'est quand même beaucoup plus difficile maintenant. À six, il y avait toujours quelqu'un. STILL: Même parfois deux équipes! BRYS: C'est un peu devenu la chasse gardée des grandes équipes, et c'est dommage parce qu'on a vu l'impact qu'une histoire comme celle de l'Union pouvait avoir sur le grand public. L'histoire de l'Union, c'est une source d'inspiration? Vous en tirez des enseignements? BRYS: C'est incroyable, mais ce n'est pas non plus une petite équipe. Il y a plusieurs joueurs qui coûtaient quand même pas mal d'argent. Mais ça reste fantastique, de la part des joueurs et surtout de Mazzù. Dans le football, on a besoin de ça. STILL: Inspirer, c'est en tout cas un grand mot, mais c'est un beau cas d'école de plusieurs éléments: une grande stabilité entre l'équipe de D2 et celle qui est montée, un peu comme l'avait fait le Beerschot un an plus tôt ; des profils-clés qui ont été très performants, aussi, parce qu'on cherche tous un attaquant qui marque, et eux en avaient deux ; et puis, c'est aussi un exemple intéressant du style de jeu déployé. Si on regarde les chiffres, plus on joue sur les transitions et plus on augmente la probabilité de marquer des buts. Les outsiders qui performent en haut de classement le font souvent sur ce modèle, comme Leicester l'avait fait en Angleterre il y a quelques années. C'est difficile de créer cette efficacité dans la transition? BRYS: C'est entraînable, en tout cas. D'un autre côté, cette façon de jouer n'est pas toujours très agréable à regarder, donc il y a pas mal de négativisme autour de ce plan de jeu. Pourtant, chaque système a le droit d'exister. Notre travail, c'est de trouver une manière de jouer qui nous rend le plus efficace possible. Et quand on regarde l'historique des dernières années en Belgique, les invités-surprise des play-offs sont souvent des équipes de transition. STILL: Il y a toujours une connotation négative aux équipes performantes qui jouent en transition. Toujours. Pourtant, les chiffres montrent qu'une occasion après moins de trois passes est généralement plus qualitative qu'une occasion qui arrive après plus de cinq passes. C'est aussi une question qu'on doit se poser comme entraîneur: pourquoi est-ce qu'on se casse la tête à vouloir un jeu de possession quand on sait que la qualité d'occasion qu'on aura au bout sera généralement moins bonne? Le seul but de notre approche, ça doit être de se permettre de gagner le plus de matches possible. Et à Charleroi, ça passe par une révolution en essayant de reconstruire posément avec le ballon. Quel était le sens de ce changement de style de jeu? STILL: Ce n'est pas seulement un changement de style de jeu, mais aussi de culture. On le sent encore dans le stade, parfois une phase de possession dure plus longtemps et on sent une impatience. L'essentiel, c'est qu'on le fait parce qu'on est convaincu qu'à terme, ça va nous donner des résultats tout en faisant briller nos joueurs. Les deux sont impératifs: on doit gagner des matches, mais le modèle du club implique aussi de faire briller les joueurs individuellement. La culture du club, vous la prenez en compte quand vous débarquez avec vos idées? BRYS: Chaque club a un style maison, et il faut trouver l'équilibre pour maintenir ce style en conservant le fil rouge de votre idée. Mais votre style aussi, il évolue avec le temps. On doit rester attentif à l'évolution du jeu, et être ouvert aux nouveautés pour voler les choses qu'on voit chez les autres. STILL: Voler aussi ce que le prédécesseur a fait. En arrivant après Mazzù et Belhocine, j'ai immédiatement senti qu'il y avait une qualité de transition et d'attaque rapide à partir d'une position basse sur le terrain qui était top. On sentait l'instinct des joueurs. Une perte de balle adverse proche de notre surface était perçue comme une occasion potentielle pour nous. Quand on a identifié ça, on a fait en sorte de le garder. Parfois, l'ouverture d'esprit fait voyager dans le temps. Il y a dix ans, on disait que le marquage individuel était devenu ringard, on le voit de plus en plus faire son retour. BRYS: Le plus grand problème dans le football, surtout le football belge, c'est qu'on n'a pas de réponse tactique aux joueurs qui s'infiltrent sans ballon. Pourquoi? Parce qu'on reste en zone, qu'on se dit qu'il arrive dans la zone d'un autre et que finalement, personne ne prend le joueur en charge. Quand on constate une faiblesse, il faut savoir s'adapter. La flexibilité dans le but de gagner un match, c'est toujours une bonne chose. STILL: On fait parfois des raccourcis. Le marquage individuel de Bölöni, ce n'est pas celui de Bielsa, ni celui de Gasperini ou celui de l'Antwerp de Leko. Est-ce que c'est un dix contre dix sur tout le terrain? Est-ce qu'on suit l'adversaire direct partout, ou jusqu'à un certain endroit? Est-ce qu'on presse à un de moins devant pour garder un homme libre derrière? Est-ce qu'on fait un marquage individuel uniquement au milieu de terrain? Il y a dix variétés de marquage différentes. Ce n'est pas une évidence, il y a beaucoup de subtilités très chouettes. Comment est-ce qu'on parvient à juger la qualité d'un match, au-delà du résultat? BRYS: C'est l'expérience, je pense. Ce n'est pas parce que tu as gagné que tu as été bon. STILL: Moi, je ne peux pas dire comme Marc que c'est l'expérience (rires). Mon background est complètement différent. C'est peut-être juste pour me rassurer, mais j'ai un réflexe chiffré. À la fin d'un match, on a beaucoup d'émotions, et les chiffres me calment en me permettant de confirmer ou d'infirmer mon ressenti. On a trois analystes qui, dès la fin du match, me transmettent une première volée d'informations qui me permettent une première compréhension plus rationnelle du match. BRYS: Après un match, je ne parle jamais avec mes joueurs. Parce qu'il faut être honnête: pendant le match, il y a des choses qu'on ne peut pas voir et je ne veux pas parler à un joueur ou à mon groupe avant d'être sûr de ce dont je parle. Je veux d'abord avoir revu le match. STILL: Tu as toujours fait ça, depuis le début? BRYS: Non, et je pense que j'ai grandi en faisant des erreurs. Maintenant, ça me semble clair: si je dis quelque chose devant mon groupe, je dois être convaincu à 200% que c'est comme ça que les choses se sont passées. STILL: Ce n'est pas facile de regarder un match depuis notre position. L'oeil est toujours naturellement attiré vers le ballon. J'essaie toujours de regarder ailleurs, par moments, mais... BRYS: (Il coupe) De toute façon, dès qu'on se concentre sur une chose, on en manque beaucoup d'autres. STILL: C'est clair, et les outils à notre disposition à l'heure actuelle sont super importants pour ça. Avoir les images sur le banc, c'est très précieux. On a deux membres du staff qui sont occupés en permanence avec leur tablette qui montre les images du match en plan large. Tout ça nous permet de faciliter l'analyse. BRYS: Si on regarde d'autres sports comme le hockey, le football américain, le rugby... Ils travaillent déjà avec tout ça depuis quinze ou vingt ans. Chez nous, c'est arrivé beaucoup plus tard, parce que les gens aiment dire que "le football, c'est différent". Dans ce milieu, il y a beaucoup de gens plutôt conservateurs, des entraîneurs qui n'étaient pas prêts pour ça et qui ont un peu freiné, en voulant conserver le romantisme du jeu. Maintenant, le climat général s'est tourné vers quelque chose de beaucoup plus scientifique. On parle du nombre d'analystes dans nos staffs à l'heure actuelle, moi à mes débuts j'avais juste un T2 et un entraîneur des gardiens. Quand j'ai débuté en D1 avec le Beerschot, on travaillait encore avec des images sur CD-rom qu'on devait aller chercher nous-mêmes au centre d'Anvers avant une certaine heure si on voulait travailler dans des délais corrects. Ensuite, c'étaient des heures de travail pour pouvoir en tirer quelque chose et être crédible devant un groupe qui, à l'époque, n'était pas du tout prêt pour travailler avec les images. Maintenant, on utilise même des images à la mi-temps. Il faut bien doser leur usage pour éviter l'overdose? C'est quoi, votre politique sur le sujet? STILL: Tout dépend de la situation. Il y a des jours où il n'y a rien à montrer, d'autres où on voudrait montrer plein de choses mais où il faut se limiter à deux ou trois séquences. Il faut toujours se rappeler que le temps est limité, mais aussi la disponibilité émotionnelle des joueurs après 45 minutes d'effort. Je pense que les joueurs ne peuvent pas assimiler plus de deux, voire trois informations sur une mi-temps. Parfois, une image suffit. BRYS: Il faut être très sélectif. S'il n'y a rien de très signifiant ou de très clair, alors on n'en utilise pas. Par contre, il y a des moments où un point très précis nous fait mal, et où l'image sera plus claire qu'une longue explication tactique. STILL: Sur les six ou sept dernières années, je remarque aussi que les joueurs sont beaucoup plus ouverts. Maintenant, ils sont proactifs. Si on montre deux images à la mi-temps, on aura minimum deux joueurs qui poseront des questions très précises ou voudront revoir une séquence en particulier. Il y a quelques années, les joueurs ne s'étaient pas encore appropriés les outils. Qu'est-ce vous regardez en particulier pour préparer la nouvelle saison? BRYS: Mon objectif, c'est surtout de connaître les nouveaux entraîneurs le plus vite possible. J'ai appris beaucoup pendant mes années en Arabie Saoudite parce qu'une semaine, tu affrontes un coach brésilien, quelques jours plus tard un Croate. STILL: J'ai connu ça en Chine aussi. BRYS: Ici, les coaches belges, on les connaît. Par contre, il y a quelques nouveaux qui arrivent d'ailleurs, avec des idées différentes, eux je les regarde avec énormément d'ouverture, pour ne pas rater des choses qui pourraient nous permettre de progresser. On a déjà ramassé des images de quelques matches dans les clubs qui ont pris un nouveau coach. STILL: La question des coaches est très intéressante, aussi celle de ceux qui débarquent dans un nouvel environnement. Par exemple, on commence le championnat contre Eupen. On pourrait dire qu'on connaît le style de Storck, mais son Mouscron était très différent de son Genk ou de son Cercle. Il faut toujours rester prudent et éveillé. Notre rôle là-dedans, c'est de se remettre en question chaque semaine, de ne jamais faire les choses par réflexe. Chaque détail compte. BRYS: Nous, on prépare aussi des analyses sur les arbitres. Chacun a son style: est-ce qu'il faut lui parler ou le laisser tranquille, est-ce qu'il est vite sévère en début de match... Ce sont des détails, mais parfois ça fait la différence dans un match. STILL: Je n'avais jamais pensé à ça. BRYS: Dju (il sourit). STILL: Merci, Marc, je t'offre le champagne si ça nous permet de gagner une place en fin de saison (il éclate de rire).