Le trajet Bruxelles-Leipzig représente seulement 650 kilomètres. Le tram sillonne une ville empreinte d'élan sur un territoire historique. Bach à côté de Porsche et Faust à côté du RB Leipzig. Une ville qui conjugue histoire et modernité. C'est ici qu'a débuté la révolution qui allait entraîner la chute du mur. Les habitants en sont fiers.
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Le trajet Bruxelles-Leipzig représente seulement 650 kilomètres. Le tram sillonne une ville empreinte d'élan sur un territoire historique. Bach à côté de Porsche et Faust à côté du RB Leipzig. Une ville qui conjugue histoire et modernité. C'est ici qu'a débuté la révolution qui allait entraîner la chute du mur. Les habitants en sont fiers. Le football repose aussi sur un solide passé. Durant la saison 1986-1987, Leipzig a fourni le dernier finaliste est-allemand d'une coupe d'Europe : le Lokomotive Leipzig. Il a perdu la finale 0-1 contre l'Ajax, sur un but de Marco van Basten. Le Lokomotive Leipzig s'est ensuite effondré comme un château de sable : il évolue à présent en Regionnalliga. Beaucoup d'autres choses ont disparu. Seules les larges rues de la RDA rappellent encore l'ancien temps, celui durant lequel les habitants vivaient selon les règles de Lénine et de Marx. Écouter en secret la radio d'Allemagne de l'Ouest valait déjà quelques années de prison. La révolte de la ville contre le communisme s'est étendue comme une coulée de lave sur une mince croûte terrestre. Deux ans après cette finale européenne, les habitants de Leipzig ont été à la base d'un événement mondial. Le lundi soir, de plus en plus de gens se sont rendus en cortège silencieux aux messes de la petite Nicolai Kirche. Sans banderoles, sans cris, sans posters. Mais la masse ne cessait de grandir. Puis un slogan surgit : Wir sind das Volk. C'est nous, le peuple. Le mur de Berlin tombe et les nouveaux Allemands ne tardent pas à dépenser leurs premiers Mark pour assister aux matches de leur cher Hertha BSC, dont ils ont été privés si longtemps. Ils veulent le capitalisme et ils l'auront. Désormais, de la Nicolai Kirche, il n'y a qu'une demi-heure vers le nouveau stade, la Red Bull Arena. Les hôtels sont assaillis par les hommes d'affaires, les touristes et beaucoup de messieurs qui veulent essayer la nouvelle Porsche sur le circuit. Porsche est une des nombreuses entreprises à avoir installé son QG à Leipzig. De même que joue ici le club allemand qui progresse le plus : le RB Leipzig. Le club, qui a effectué ses débuts le 14 mai 2009 sur un vieux terrain, défie depuis neuf ans toutes les lois du football. Le RB Leipzig est un projet qui continue à fasciner jour après jour. Son mot-clef ? L'innovation. Un exemple ? Il y a trois semaines, l'international allemand Timo Werner a découvert avec surprise une Roue de la Fortune dans le vestiaire. A côté des cases " chance " et " pas de sanction ", il a lu les textes suivants : - laver et pomper les ballons tout seul pendant une semaine - guider les visiteurs dans le stade - tondre la pelouse des terrains d'entraînement pendant une semaine - travailler trois heures au fanshop - servir une semaine au restaurant des joueurs - laver les vareuses, pendant une semaine complète - charger le car des joueurs avant un match - acheter deux cadeaux à chaque employé du club L'idée vient de l'adjoint américain du directeur technique Ralf Rangnick et elle remplace les amendes, que les millionnaires paient avec le sourire. Maintenant, les infractions coûtent du temps. Ceux qui oublient d'éteindre leur téléphone au stade doivent faire tourner la roue pour connaître leur punition. Dietrich Mateschitz, le propriétaire de Red Bull, a été la risée générale quand, à peine devenu le patron d'un club de division quatre, il a clamé qu'un jour, l'Allemagne le féliciterait du titre. Les rires ont fait place, lentement mais sûrement, à la stupéfaction. Le club a surclassé toutes les divisions, il a battu tous les records d'assistance et, il y a deux ans, il a relayé le Bayern Munich en tête du classement, l'espace de quelques semaines, avant de terminer deuxième d'une des meilleures compétitions du monde. Le RB Leipzig a aussi relayé le Bayern au titre de club le plus détesté d'Allemagne. Les initiales RB représentent évidemment Red Bull mais les règlements en vigueur ont obligé le club à adopter l'appellation officielle de RasenBallsport Leipzig. Une banderole orne le stade : tradition depuis 2009. Chaque semaine, 40.000 personnes ont le choix entre dix sortes de Red Bull au bar du stade. En dehors de Leipzig, on est donc moins enchanté. Où que se produise le club en Allemagne, il est confronté aux protestations de supporters si bien organisés qu'ils ont même un congrès national pour coordonner leurs actions. À Berlin, les visiteurs peuvent lire un pamphlet : L'adversaire du jour personnifie tout ce que nous ne voulons pas. Un produit commercial conçu par des financiers, des joueurs qui ont des euros devant les yeux. Et des supporters qui sont des consommateurs, victimes d'un lavage de cerveau.Munich a accueilli une démonstration et des banderoles géantes clament : Bullen raus aus unserem sport. À Iéna, les supporters ont travaillé une semaine à une banderole de plusieurs dizaines de mètres : Red Bull, les pompes funèbres de la tradition footballistique. À Stuttgart, les supporters ont empêché le VfB de disputer un match amical contre Leipzig. La liste est longue. Ralf Rangnick, qui a été directeur du RB Salzbourg comme du RB Leipzig jusqu'en 2015, fait honneur à son surnom, Le Professeur. Il n'évite pas la discussion. " Je parviens facilement à mettre cette polémique de côté. Je rappelle que le Bayern ne plaît pas à tout le monde non plus. Mais je reconnais que notre club semble empêtré dans un conflit qui couve depuis longtemps. Combien de tradition faut-il au football ? Jusqu'où le commerce est-il sain ? Nous sommes apparemment devenus un fer de lance dans cette discussion. " Rangnick rappelle que Leipzig est un club authentique. Un club doté d'un plan et d'une gestion clairs. Un club qui investit dans les jeunes ainsi que dans un scouting de qualité. Et un club de tradition, depuis 2009. Le RB Leipzig dispute ses matches dans une arène flambant neuve, érigée pour la Coupe du monde 2006. À l'issue du tournoi, la ville s'est demandé que faire de ce stade. Dans ses meilleurs moments, le club local le mieux classé attirait quelques milliers de spectateurs. Red Bull n'a pas seulement des ailes : il a du souffle. Il le démontre en signant rapidement un contrat pour la dénomination du stade. Pour beaucoup de clubs, penser cinq matches à l'avance est déjà du long terme mais un contrat de cinq ans, c'est du jamais vu. Le deal est vite conclu, puisque nul ne sait que faire du stade. Enfin, presque tout le monde car au siège de Red Bull, on vient d'ajouter le football au portefeuille des projets sportifs, déjà bien rempli. Tous les éléments sont réunis pour former un club : le stade, le marché, l'arrière-pays. C'est fait le 14 mai 2009. Il reprend la licence d'un club amateur. Après l'Autriche, le Ghana, le Brésil et les États-Unis, Red Bull a ouvert la branche footballistique en Allemagne. Le football n'est pas de ces sports extrêmes que la boisson énergétique a utilisés jusqu'alors pour se profiler mais elle est séduite par le défi de grimper les échelons pour ensuite défier le Bayern. C'est une sorte de saut en parachute sans parachute. Red Bull écrit à Leipzig une histoire issue des planches des annonceurs, dans le seul objectif de promouvoir sa boisson énergétique. Pas en utilisant le sponsoring maillot classique et démodé mais par un concept étudié à l'échelle mondiale, qui popularise le fameux slogan " Red Bull vous donne des ailes ". En première instance, Leipzig n'est qu'un des pions de l'échiquier. L'entreprise autrichienne mise sur la mondialisation du football, à l'instar du City Group (Abu Dhabi) et d'Aspire (Qatar). Il fonde des académies de jeunes en Afrique et en Amérique du Sud. Salzbourg, Sao Paulo, Leipzig, Accra, New York. Ça ressemble à une tournée de concerts mais ce sont des punaises sur la mappemonde, au quartier général du département football de Red Bull. Red Bull ne sponsorise pas de clubs, il les reprend. Les couleurs du club, son logo, le nom du stade. La transformation du club en objet publicitaire entraîne de violentes protestations, même parmi les supporters. Le club local de football est repris d'une simple signature. Les supporters de l'Austria Salzbourg, un club de tradition, ont perdu leurs couleurs. Mateschitz troque le blanc et mauve contre le rouge et bleu de ses boissons. Il supprime l'ancien logo pour imposer ses taureaux rouges. La nouvelle direction est implacable : les supporters de l'Austria Salzbourg ne peuvent entrer que s'ils portent les nouvelles couleurs. Ce que la plupart d'entre eux refusent. " Pas de compromis : c'est un nouveau club. Il n'y a pas de tradition, d'histoire ni d'archives. " Le RB affiche d'emblée ses nouvelles dimensions. Il se moque de ses supporters mais les coûteux Lothar Matthäus et Giovanni Trapattoni prennent place sur le banc. En fait, l'Autriche devient rapidement trop petite pour les ambitions de la firme. Depuis lors, la Bundesliga autrichienne n'est plus qu'une course à un seul cheval. Depuis sa reprise en 2005, Salzbourg a été sacré champion à neuf reprises. Ça n'a pas fourni beaucoup de nouveaux consommateurs de Red Bull. Que du contraire : les nouveaux supporters salzbourgeois grognent. C'est que le champion d'Autriche n'est guère plus qu'un satellite de Leipzig, l'étoile montante de Bundesliga. L'autre versant des Alpes constitue un marché plus important. L'Allemagne est le coeur du football mondial. De vaisseau amiral, Salzbourg devient vite cargo d'approvisionnement pour Leipzig. Quelque vingt footballeurs effectuent le trajet Leipzig-Salzbourg. " Nous ne sommes pas un club formateur ", a déjà râlé l'entraîneur Oscar Garcia la saison passée. Il est parti. Le défenseur Martin Hinteregger a été le premier à refuser ce transfert. " Je regrette la manière dont Leipzig démolit Salzbourg. Ce sont deux clubs différents mais on vide Salzbourg de sa substance. Leipzig prend ce qu'il veut. " Peu après, les supporters de Salzbourg publient un communiqué. Ils ne comprennent pas le transfert des meilleurs joueurs : " Salzbourg n'est pas le buffet de Leipzig. " Le club allemand qualifie ces remarques de " foutaises populistes ". Le fait est que Salzbourg ne parvient pas à se qualifier pour la Ligue des Champions, contrairement à Leipzig. L'UEFA n'a accordé son feu vert à la participation des deux équipes au même propriétaire qu'après des mois de tergiversations. Les juristes de Red Bull sont parvenus à dissocier les deux clubs, sur papier. Les relations se sont sérieusement refroidies. On a pu le remarquer cet été quand, selon son habitude, Ralf Rangnick, a voulu transférer un joueur de l'école salzbourgeoise pour remplacer Naby Keïta, parti à Liverpool. Son remplaçant est prêt mais subitement, il s'est avéré qu' Amadou Haidara était encore lié à la ville de Mozart pour quelques années. Avant, Rangnick négociait avec lui-même, puisqu'il était le directeur technique des deux clubs. Ce n'est plus possible. L'été dernier, tout a paru changer, un moment. Salzbourg et Leipzig ont dû disputer les tours préliminaires pour pouvoir évoluer en Europe, Salzbourg en Ligue des Champions, Leipzig en Europa League. Les deux équipes ont réalisé un nul blanc à l'aller et doivent assurer leur qualification à domicile. Salzbourg semble en mesure de jouer la Ligue des Champions. A la 67e, le marquoir affiche 2-0 contre l'Étoile Rouge Belgrade et c'est la fête dans la Red Bull Arena. Deux minutes plus tard, c'est 2-2, le score final. Salzbourg devra se contenter de l'Europa League. Leipzig est mené 1-1 par le Zorya Louhansk, à la 69e. Le score passe à 2-2 et à la 90e, un penalty à la Houdini lui offre la clef de l'EL. Les conséquences sont lourdes : il va y avoir un derby Red Bull. Il a eu lieu il y a deux semaines et c'est le RB Salzbourg qui s'est imposé 2-3, savourant sa revanche. Un des trois buts des Autrichiens a été inscrit par... Amadou Haidara.