Ce 14 avril 1984, on a dépassé l'heure de jeu à Standard - Beringen quand les Liégeois annoncent un remplacement. Le long de la ligne, Jean-Marc Bosman (3 octobre 1964) est prêt à effectuer ses débuts en D1. Il remplace Roger Lionel, un des jeunes qui ont atterri dans le noyau quelques semaines plus tôt, quand la moitié de l'équipe a été suspendue suite à l'affaire Waterschei. Bosman, dont l'équipe s'impose aisément 2-0, ne fait pas partie des jeunes enrôlés en toute hâte, style Lionel. Les débuts de Bosman sont attendus. Depuis des années, il est considéré comme le talent en devenir de la région. C'est Raymond Goethals en personne qui a insisté pour qu'on donne un contrat professionnel à ce jeune de 18 ans. Bosman est ravi de l'offre de son club car il n'est pas brillant à l'école. Dès qu'il s'est affilié au Standard, à dix ans, tout a tourné autour du football, dans sa famille. Chaque jour, il dévalait la colline de Cointe direction Sclessin.
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Ce 14 avril 1984, on a dépassé l'heure de jeu à Standard - Beringen quand les Liégeois annoncent un remplacement. Le long de la ligne, Jean-Marc Bosman (3 octobre 1964) est prêt à effectuer ses débuts en D1. Il remplace Roger Lionel, un des jeunes qui ont atterri dans le noyau quelques semaines plus tôt, quand la moitié de l'équipe a été suspendue suite à l'affaire Waterschei. Bosman, dont l'équipe s'impose aisément 2-0, ne fait pas partie des jeunes enrôlés en toute hâte, style Lionel. Les débuts de Bosman sont attendus. Depuis des années, il est considéré comme le talent en devenir de la région. C'est Raymond Goethals en personne qui a insisté pour qu'on donne un contrat professionnel à ce jeune de 18 ans. Bosman est ravi de l'offre de son club car il n'est pas brillant à l'école. Dès qu'il s'est affilié au Standard, à dix ans, tout a tourné autour du football, dans sa famille. Chaque jour, il dévalait la colline de Cointe direction Sclessin. Jos Daerden se souvient très bien de lui : " Bosman était un talent. Brillant technicien, un numéro 10 à l'ancienne, très doué pour le dribble. Il exagérait parfois, d'ailleurs, mais c'était un garçon banal, correct, qui ne ménageait pas sa peine à l'entraînement, avide de gommer ses manquements. Les Liégeois attendaient beaucoup de lui mais il n'était pas en mesure de répondre à leurs espoirs à ce moment ". Marc Degryse confirme que Bosman n'était pas un joueur parmi d'autres, en catégories d'âge. Une année sur deux, il évoluait en sélections nationales avec le Liégeois, d'un an son aîné. " En équipe nationale, il était un des chouchous du sélectionneur Julien Labeau. Un médian offensif, très créatif. Un des grands noms de l'équipe, le coming man du football belge, mais le Standard venait d'être sacré champion et il n'était pas évident d'y obtenir sa chance pour un jeune ". Benoît Thans pense avec nostalgie à ces jours lointains : " Pendant quatre ans, depuis la Cadets, nous avons effectué ensemble les trajets jusqu'au Heysel, tous les mercredis. Pendant deux ans, nous avons été les seuls francophones du groupe. Jean-Marc jouait à droite, moi dans l'axe ou à gauche. Le père Bosman le suivait partout, tant il était fier de lui : -Mon fils est le meilleur ! Jean-Marc avait tout pour réussir. Peut-être tout était-il trop facile. Je ne pense pas qu'il ait entendu une seule critique jusqu'à ses 16 ans. Il jouait systématiquement, dans les équipes d'âge du Standard comme de l'équipe nationale. Pour lui, cela allait de soi et ce serait toujours pareil. Il ne pouvait s'imaginer un seul instant ne pas être titularisé ". Le jeune Bosman a pu s'entraîner quelques fois avec le noyau A du Standard dès la saison 1982-1983, aux côtés d' Eric Gerets et Arie Haan. En juillet, il rejoint définitivement le noyau. Du haut de ses 18 ans, il est le deuxième plus jeune : le Luxembourgeois Guy Hellers a sept jours de moins. Comme d'autres jeunes, Patrick Aussems, Pascal Delbrouck et Etienne Delangre, Bosman côtoie des vedettes telles que Simon Tahamata, Walter Meeuws et Guy Vandersmissen. Une semaine après son début contre Beringen, Léon Semmeling, qui entraîne l'équipe à la place de Goethals, suspendu, titularise Bosman en déplacement au Club Malinois. Le Standard est battu 2-0 mais Bosman dispute l'intégralité de la joute. Il est encore repris la semaine suivante. Quelques semaines plus tard, le Standard dispute et gagne la finale de la Coupe de Belgique au Heysel, contre Gand. Bosman n'est pas sélectionné mais ses débuts ont malgré tout été prometteurs. La saison suivante, sous la direction de Louis Pilot, il découvre la scène européenne. Il entre deux fois au jeu contre les Nord-Irlandais de Glentoran puis au match retour du deuxième tour à Cologne. Eddy Snelders, nouveau venu au Standard, découvre un bon technicien qui manque de puissance. " Techniquement, il était un des meilleurs joueurs que j'aie rencontrés durant ma carrière active. Cependant, il ne parvenait pas à transposer dans les matches les superbes mouvements qu'il effectuait, sur un mètre carré, à l'entraînement. La technique n'est pas tout. Il n'était pas grand, n'avait pas de jeu de tête et ne participait pas à la défense. Il peinait aussi quand le jeu était dur. Il s'effaçait si son adversaire direct effectuait quelques tacles. Il n'était pas fainéant, au contraire : il était avide d'apprendre. Il devait beaucoup s'entraîner pour garder son poids. Je me souviens qu'il a disputé la totalité du derby contre Liège, à côté de Hrubesch, et qu'il a été impliqué dans les deux buts de la victoire 2-0. Ce match doit avoir été l'apogée de sa carrière. Il lui a même valu quelques points au Soulier d'Or ". Snelders a dû se pincer quand, plus tard, Bosman a déposé plainte contre l'UB et l'UEFA. " Je n'aurais jamais cru ça de lui. De mon temps, Jean-Marc n'était vraiment pas du style à se mettre en travers du chemin. Il était un peu timide. Je ne l'ai jamais entendu faire de remarques ni protester. C'était un gentil garçon, bien intégré au groupe. C'est une façon de parler mais si on lui avait demandé d'aller chercher des chaussures à l'autre bout du stade, il se serait exécuté sans râler. Jamais il n'aurait répondu : -Va les chercher toi-même ! " Au fil des années, Bosman disparaît en Réserves. En 1987-1988, il décide de refermer un chapitre de 13 ans. René Desaeyere ne lui a gréé que quatre entrées au jeu en championnat, peu avant le Nouvel An. Il ne joue plus qu'en avril, en demi-finales de la Coupe, au Lierse, mais est remplacé au bout de 35 minutes. Il peut rejoindre le Club Liégeois pour environ 750.000 euros, tandis que Benoît Thans, son ancien coéquipier, effectue le trajet inverse. " Il ne manquait pas de physique. Son principal problème était son manque de personnalité ", affirme Thans. " Il ne s'imposait pas. Jean-Marc était un gentil. Quand il était écarté, il l'acceptait sans râler. Le talent est une chose mais il faut encaisser et se battre pour revenir. Etienne Delangre n'était pas un grand talent mais il a émergé au Standard. Jean-Marc aurait dû quitter le Standard plus tôt mais il était mal conseillé ". Dans son supplément de la saison 1988-1989, Foot Magazine présente Bosman comme la meilleure acquisition de Liège, qui vient de terminer troisième derrière le Club Malinois et Anderlecht. C'est Robert Waseige qui a voulu transférer Bosman du Standard. " Il est le fils d'un neveu mais je le voyais à peine. Une ou deux fois par an, lors des fêtes de famille. Je voulais accroître la créativité de mon noyau. Il était fort techniquement. Contrairement à ce que beaucoup s'imaginent, il avait beaucoup d'endurance. Il aimait bien courir dans les bois ". Bosman ne s'impose pas à Liège non plus. Lors de la première journée, il remplace Danny Boffin à dix minutes du terme. Il n'est titularisé qu'à la 31e journée, à Genk, mais n'entame pas les deux rendez-vous suivants. Il ne disputera un match complet qu'à Malines, lors de la dernière journée. Sa deuxième saison commence da manière prometteuse. Bosman est titulaire mais Liège s'incline à Courtrai et il rejoint le banc. Il sera encore titularisé à huit reprises et montera sept fois au jeu en cours de match. Pourquoi Bosman a-t-il échoué alors que l'entraîneur l'avait voulu ? " Il ne manquait pas de talent mais était extrêmement réservé ", soupire Waseige. " Ce n'était pas un joueur aux allures de vedette. Il était discret, parlait peu. Jean-Marc n'avait pas le don de se placer, dans le vestiaire, là où les journalistes passaient. Je ne pouvais me plaindre de son engagement ni de sa mentalité. Il s'entraînait bien mais manquait un peu d'assurance sur le terrain ". Son contrat prend fin au bout de deux ans. Waseige n'a plus besoin de Bosman. " Le reste, c'est un différend financier qui est devenu un bras de fer ". Bosman aurait-il pu réussir en D1 ? " Quand vous n'êtes pas titulaire dans un club moyen comme Liège, vous pouvez espérer le devenir au sein d'une équipe plus faible de D1 ". Pendant deux ans, Bosman a gagné 1.875 euros par mois à Liège, primes non comprises. Le 21 avril 1990, il tombe des nues quand le club lui propose 750 euros bruts par mois. Aux yeux du président, André Marchandise, il ne vaut pas plus. Pourtant, le club qui voudrait le transférer devrait s'acquitter de 300.000 euros. Une somme coquette pour un joueur banal. Personne n'est prêt à payer cette somme. Dunkerque, un club de D2 française, se manifeste le 30 juillet 1990. Il est prêt à louer Bosman pour un an, contre 30.000 euros. Bosman peut y gagner 2.500 euros par mois plus les primes. Une clause du contrat stipule que Dunkerque demande sa libération officielle le 2 août au plus tard car le championnat reprend le lendemain. Dunkerque ne recevra jamais les documents. Marchandise se défend : renseignements pris auprès des banques françaises, il s'avère que Dunkerque ne serait pas solvable. Le 3 août, Dunkerque rompt le contrat, Liège n'ayant pas rempli ses obligations. Marchandise fait suspendre Bosman à son retour à Liège. Le joueur se retrouve à la rue, sans revenu : en prévision du déménagement en France, sa femme a donné son préavis aussi. Suspendu, Bosman n'a pas droit à des indemnités de chômage. Le 8 août, il se tourne vers le tribunal de première instance de Liège. Un parent de sa femme est avocat stagiaire. Jean-Louis Dupont effectue son stage chez Luc Misson et se spécialise en droit européen. Bosman exige sa liberté immédiate, la possibilité de rejoindre un autre club sans somme de transfert ainsi qu'une indemnité de Liège jusqu'à ce qu'il ait trouvé un employeur. Il obtient sa liberté le 9 novembre. En attendant le jugement de fond, le club doit lui verser 750 euros par mois. L'UB défend l'intérêt des clubs et soutient le FC Liégeois. Suite à ce jugement, Bosman peut rejoindre Saint-Quentin, un autre club français de D2, en octobre. Il y gagne 4.500 euros par mois. Au terme de la saison, le club tombe en faillite et son contrat est résilié. En France, Bosman a droit au chômage, environ 2.000 euros par mois. Un an plus tard, il part à La Réunion, un département d'outre-mer. Il va se produire pour Saint-Denis, dans la capitale. Pas longtemps : sa femme a le mal du pays et veut rentrer. Bosman écrit à tous les clubs belges de D1 et de D2. Il ne reçoit que quelques réponses, toutes négatives. Il n'est pas le bienvenu dans le football belge. En mai 1993, en catimini, Bosman signe un contrat à l'Olympic, en D3. Un an plus tard, il joue pour Visé, alors en Promotion. Financièrement, il est au plus bas. Sa femme l'a quitté. Pour économiser, il vit à nouveau chez ses parents. Comme leur appartement est petit, il loge en bas, dans le garage, aménagé à la hâte. Le 15 décembre 1995, le monde du football est consterné. Le tribunal donne raison à Bosman sur toute la ligne. Suite à l'arrêt, Patrice Broeders, l'entraîneur de Visé, se lasse de Bosman. Son médian est sans cesse sollicité par la presse internationale et brosse pas mal d'entraînements pour préparer son benefit match. Broeders ne veut plus aligner Bosman mais la direction ne le suit pas et il doit démissionner. L'année suivante, Bosman ne jouera plus. Le FC Liégeois, le club qui l'avait mal traité, est à l'agonie mais ça n'a rien à voir avec l'arrêt. Jean-Marc Bosman réside dans sa villa de Villers-L'Evêque, à quelque 15 kilomètres de Liège. Il a 40 ans et a pris quelques kilos. Il joue encore au tennis. GEERT FOUTRé " ON N'AURAIT JAMAIS CRU QU'IL INTENTERAIT PAREIL PROCÈS. IL ÉTAIT GENTIL ET TRÈS TIMIDE " (EDDY SNELDERS)