Sa couleur de peau, sa bonne humeur, son détachement et sa façon d'écraser certaines syllabes rappellent que Wa-gneau Eloi (31 ans) a vu le jour loin de chez nous : à Port-au-Prince, capitale de l'Haïti, une île coincée entre la République Dominicaine et Cuba.
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Sa couleur de peau, sa bonne humeur, son détachement et sa façon d'écraser certaines syllabes rappellent que Wa-gneau Eloi (31 ans) a vu le jour loin de chez nous : à Port-au-Prince, capitale de l'Haïti, une île coincée entre la République Dominicaine et Cuba. C'est un personnage hors du commun qui vient de planter ses crampons et ses ambitions dans le gazon du Tivoli. Cet attaquant bien bâti a signé chez les Loups pour relancer une carrière atypique, pour mettre fin à six mois de galère dans le petit monde des chômeurs du foot français û il s'entraînait sans contrat avec Daniel Leclercq à Valenciennes. A l'origine de cette traversée du désert, il y eut une blessure. Une de plus... Wagneau Eloi : Toute ma carrière a été parasitée par les pépins physiques. C'est regrettable mais ça devait sans doute être comme ça. Je crois à la force du destin. Evidemment. Je n'ai eu qu'une seule blessure grave : en fin de saison dernière, quand je me suis amoché le genou avec Lens. J'ai dû passer sur le billard. Pour le reste, je n'ai été frappé que par de petits problèmes : entorses, tendinites, contractures, claquages, élongations, etc. Une semaine, 15 jours, un mois d'arrêt. Rarement plus. Mais assez pour casser chaque fois mon élan. Quand j'étais à Nancy, un médecin a cru qu'il avait trouvé l'explication sacrée : selon lui, je souffrais de problèmes de croissance. Mais j'avais 22 ou 23 ans : il faut arrêter de déconner ! Les origines de mes maux étaient ailleurs. Je suis fragile et malchanceux, un point c'est tout. Je me suis fait des blessures qui ont fait rigoler mes coéquipiers, mes entraîneurs, même mes médecins. Un jour, je me suis occasionné une entorse en marchant dans la rue : un petit trou mal placé et boum ! Une autre fois, une élongation dans la cuisse pendant le trajet retour en avion avec l'équipe. Je n'avais pas joué et mon entraîneur a cru que je simulais une blessure pour éviter le décrassage du lendemain, que je râlais de ne même pas être monté au jeu. Je me suis aussi fait un claquage au mollet pendant un jogging avec tout le groupe de Monaco : c'était sans doute une première dans l'histoire du foot professionnel ! Et j'ai longtemps été aveugle : même blessé, je mordais sur ma chique. Je raisonnais comme ceci : -A partir du moment où tu es capable de courir, tu es capable de t'entraîner et de jouer des matches. Je souffrais en silence. Un bon tape, une séance de mésothérapie ou une petite infiltration, et je repartais de plus belle. J'ai même terminé un match avec un orteil cassé. Je n'ai connu qu'une saison sans un seul jour d'arrêt : avec Lens. Et comme par hasard, j'ai pété des flammes cette année-là. Je n'en veux à personne. J'ai joué et j'ai perdu. Les dirigeants m'avaient proposé de prolonger avant ma blessure mais j'avais refusé car j'estimais être en position de force pour décrocher un meilleur contrat en fin de championnat. Je les ai donc fait patienter, puis je me suis pété le genou. Un footballeur n'est pas toujours maître de son destin. J'ai deux potes qui jouent dans ce club : Mario Espartero et Geoffray Toyes qui a été mon coéquipier dans l'équipe championne du monde militaire en 1995, avec Roger Lemerre. Ils ont parlé de moi à Albert Cartier, qui a sauté sur l'occasion en disant à la direction : -Je veux Wagneau Eloi et personne d'autre. Comme vous avez raison... Je ne suis pas idiot, je sais très bien que je n'ai encore rien montré depuis le début du mois de janvier. Je demande seulement du temps : on n'efface pas comme ça six mois d'inactivité. Sur le plan mental aussi, je dois me remettre à niveau. Tout s'est bien passé pour moi dès mes premiers entraînements avec La Louvière, alors j'ai relâché mes efforts, j'ai commencé à me laisser vivre, à rester en dedans, à en garder sous la pédale. C'est inacceptable et ça ne pardonne pas en D1. Et, comme je ne suis pas du style à me cacher, je le dis haut et fort : je ne suis nulle part en ce moment. Si un connaisseur me dit demain qu'il a revu le vrai Eloi avec La Louvière, j'arrête le foot tout de suite. Je ne suis pas venu ici pour entendre des éloges qui n'auraient aucune raison d'être : j'ai passé l'âge où on adore se faire flatter. J'ai deux oreilles, j'entends tout. Et ça fait mal, évidemment. Après le 0-0 contre Lokeren, des coéquipiers ont tenu un discours qui ne m'a pas plu : -Tout est en place défensivement mais nous ne sommes nulle part offensivement. Je les arrête : si l'équipe ne prend pas de buts, c'est aussi parce que les attaquants font leur part de boulot défensif. Et si La Louvière ne marque pas, les défenseurs y sont également pour quelque chose. Vous connaissez le discours d'Albert Cartier : -Défendre, tout le monde doit ; attaquer, tout le monde peut. Oui, les défenseurs peuvent attaquer, eux aussi, si l'équipe manque momentanément de poids devant. Quel est le potentiel offensif de ce groupe ? Des gamins et un Eloi qui court après la forme. Donc, il faut nous aider. Mais je peux rassurer les joueurs qui se plaignent de nos difficultés à la concrétisation : bientôt, ils ne seront plus obligés de terminer tous les matches à l'arraché parce que la ligne d'attaque sera capable de tuer les rencontres très vite. J'en suis sûr et certain. Ce n'est qu'une question de temps. Vous croyez qu'à mon âge, après tout ce que j'ai vécu, je passe encore du temps à me prendre la tête ? Je ressens de la pression, mais elle est tout à fait saine. Le public belge... et les joueurs de La Louvière vont bientôt comprendre de quel bois je me chauffe. S'ils pensent que je suis venu ici pour la jouer cool, en dilettante, ils se trompent vachement. Et ceux qui me montrent déjà du doigt font fausse route. J'ai toujours été un gagneur, je n'ai pas changé en passant la frontière. Pour moi, un match nul ou une défaite, c'est du pareil au même. Beaucoup de gens étaient hyper heureux après notre 2-2 à Bruges en Coupe. Moi, je râlais à fond. On n'a pas gagné, point à la ligne. (Il se marre). Vous voulez parler de salaire ? Impossible ! Les chiffres sont tellement différents qu'on ne peut même pas essayer de comparer. Dix fois ? Vous rigolez ? La différence est bien plus énorme que cela. Ici, j'ai le minimum syndical. Si j'avais visé l'argent, je ne serais pas venu à La Louvière. J'ai signé dans ce club parce que Cartier me voulait absolument et parce que je pensais pouvoir retrouver le plaisir en Belgique. Le plaisir du jeu, c'est aujourd'hui tout ce qui compte pour moi. Je ne gagne pour ainsi dire rien. Mon salaire, c'est du bonus, à la limite. On verra. D'abord : prester sur le terrain. Ensuite : envisager l'avenir. Le président n'a pas voulu me donner plus de six mois de contrat. Il va le regretter, dès que je serai revenu à mon meilleur niveau. Pour le moment, je suis tellement médiocre que La Louvière me paye encore trop cher. C'est le club qui perd de l'argent dans l'aventure. Mais dans quelques semaines, les rôles seront inversés et le club se fera du blé sur mon dos. Sûr. Et vous voulez savoir de quoi je rêve ? Que le président se dise, en fin de saison : -P--, ça fait ch--, j'aurais dû le faire signer pour plus longtemps. Il a joué au poker mais n'a avancé qu'une toute petite mise. Disons qu'il a mis 10 euros et que, grâce à mes buts, je vais peut-être lui en rapporter une centaine en fin de saison. Mais s'il avait misé directement 1.000 euros en me donnant un plus long contrat, il aurait pu faire bingo dans trois mois. Dans le foot, il faut savoir prendre des risques. Le président en a pris beaucoup trop peu sur ce coup-là. Non. Et pourtant, Daniel Leclercq, c'est mon maître. Mon deuxième père. L'homme qui m'a fait énormément progresser comme homme et en tant que footballeur. Quand je me suis retrouvé au chômage, il m'a accueilli dans le noyau de Valenciennes pour que je retrouve progressivement ma condition. Il m'a même proposé un contrat, mais je ne voulais pas qu'il se mette en porte-à-faux, pour moi, vis-à-vis de sa direction. Tout le monde sait, en France, que je suis un de ses chouchous depuis notre période commune à Lens, et si j'avais signé à Valenciennes, on aurait dit que c'était un cadeau de Leclercq. Je l'ai quitté du jour au lendemain, au moment des fêtes, quand La Louvière m'a contacté. Je n'ai pas eu le temps de lui expliquer ce qui m'arrivait. Et depuis ce jour-là, je n'ai pas osé l'appeler. Je suis un peu gêné, j'ai peur qu'il me reproche de ne pas avoir accepté sa proposition. Tout à fait. Et il avait 1.000 fois raison. En début de carrière, je ne comprenais rien au foot professionnel. J'étais sûr de mon fait et de mon jeu, alors je levais le pied dès que ça allait bien. J'étais persuadé que mes qualités me suffiraient pour réussir un beau parcours. Je ne travaillais que quand j'avais le ballon. Je jouais pour me faire plaisir et pour régaler le public. C'est une chance d'être capable de récupérer une balle, d'éliminer un, deux ou trois hommes, puis de partir seul au but pour marquer. Mais le foot de haut niveau, ce n'est pas seulement cela. J'ai fini par comprendre qu'il y avait aussi 10 partenaires et 11 adversaires sur la pelouse. Les beaux exploits individuels, il ne faut les tenter qu'à petites doses. Pour le moment, je n'en suis d'ailleurs plus capable... et c'est ça qui m'énerve le plus ! Je suis tellement en méforme que j'ai... peur d'oser. Ça me rend malade parce que j'ai toujours adoré partir de loin en exploitant ma technique et ma pointe de vitesse. La griffe Wagneau Eloi, c'est ça. Certainement. Je me sentais bien à Lens alors que je me suis déplu dès le premier jour à Monaco. J'avais été transféré là-bas contre mon gré. Monaco venait de vendre Thierry Henry à la Juventus et le président, Jean-Louis Campora, voulait un remplaçant sur-le-champ. J'avais la cote, il ne me restait plus que six mois de contrat à Lens. Liverpool et la Roma me voulaient, mais c'était Marseille qui était le plus intéressé. Rolland Courbis ne jurait que par moi et je lui avais donné ma parole. Malheureusement, seul Monaco était disposé à débourser ce que Lens réclamait pour mon départ dès le mercato d'hiver : 1,2 million d'euros. On m'a fourgué là-bas, je me suis fait berner et j'ai vite compris que je n'y serais jamais heureux. Ni sur le terrain, ni dans la vie. C'était trop superficiel pour moi. Une mentalité à l'opposé de celle que j'avais connue dans le Nord. Sur la pelouse, j'ai directement saisi que Claude Puel ne comptait pas sur moi. J'étais un transfert du président, pas du coach. Il n'y avait que deux places devant et j'étais barré par deux monstres sacrés : David Trezeguet et Victor Ikpeba. Je me suis renfermé sur moi-même : ce n'est pas moi, ça. Le titre avec Lens était plus beau aussi parce que personne ne s'y attendait. Avant le premier entraînement de la saison 97-98, le président est venu nous parler : -On vise le Top 5. Il avait à peine tourné les talons que Leclercq nous a dit : -Le président se fout de votre gueule : on vise le titre et rien d'autre. En rentrant au vestiaire, nous nous sommes dit : -Là, c'est Leclercq qui se fout de notre gueule. Le titre ? Il est malade ou quoi ? Mais nous avons créé l'exploit. Il n'a pas apprécié une interview que j'avais donnée. Au journaliste qui me demandait pourquoi je ne jouais pas plus souvent, j'avais répondu : -C'est la décision du coach, va le voir si tu veux en savoir plus. Leclercq n'a pas aimé ma réaction. Quand il m'a expliqué que je passais temporairement dans le noyau B, je lui ai fait remarquer qu'il ne rendait pas service aux attaquants en place. Ça n'a pas raté : dès le match suivant, c'était 0-0 à la mi-temps et le public s'est mis à scander mon nom. Il a fallu du temps pour que Leclercq me le pardonne ! Quoi ? Vous faites le rapprochement parce que c'est un attaquant français de renom qui s'est planté ici ? Je ne veux pas être comparé à Ouédec. Ni à Manaseh Ishiaku, d'ailleurs. Son ombre plane encore sur ce stade, mais il faut maintenant regarder devant. Si les gens pensent que je serai un transfert raté, si on commence à me montrer du doigt, je m'en fous. Seul l'avis du staff et de la direction m'intéresse. Si des journalistes me condamnent maintenant mais que je termine la saison avec 10 buts, ils auront l'air malin en mai. Et à ce moment-là, il ne faudra pas qu'ils se présentent devant moi. On fera mon bilan sur les dix derniers matches, pas avant. On se fait une opinion sur du concret, pas sur un gars qui reprend après être resté six mois sans jouer. Pierre Danvoye" Je suis passé À CôTÉ DE MA CARRIÈRE "