Le champion est calme, serein, comblé, souriant comme jamais il ne l'a été. Mohammed Mourhit, s'il est parfois difficile à cerner, par timidité, par discrétion, se livre au lendemain de son exploit ostendais qui l'a résolument propulsé dans le grand livre d'or l'histoire de l'athlétisme. Plus fort que la pluie, que le froid, que la boue, démontant les rouages de la machine à courir kenyane, terrassant les plus grands spécialistes du cross-country européen. Le double champion du monde continue à rêver de records, de titres, tout le temps. Sa vie, c'est l'athlétisme.
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Le champion est calme, serein, comblé, souriant comme jamais il ne l'a été. Mohammed Mourhit, s'il est parfois difficile à cerner, par timidité, par discrétion, se livre au lendemain de son exploit ostendais qui l'a résolument propulsé dans le grand livre d'or l'histoire de l'athlétisme. Plus fort que la pluie, que le froid, que la boue, démontant les rouages de la machine à courir kenyane, terrassant les plus grands spécialistes du cross-country européen. Le double champion du monde continue à rêver de records, de titres, tout le temps. Sa vie, c'est l'athlétisme.Les championnats du monde de cross reviendront en Belgique dans trois ans à Bruxelles, dans le parc du Heysel que vous connaissez bien. Pourrez-vous encore être au top niveau à ce moment?Mohammed Mourhit : Oui, bien sûr. J'ai 30 ans, mais je suis plus que jamais déterminé à m'entraîner sous la houlette de mon frère Maurice. Son programme est dur, mais nous faisons tout pour qu'il soit organisé de la meilleure manière qui soit, de façon à ce que la progression soit toujours au rendez-vous. La longévité vient de la force naturelle. Et plus on court, plus on acquiert de l'expérience et meilleur on est. Il y a beaucoup d'athlètes en demi-fond qui ont 36 ou 37 ans. Le Portugais Domingos Castro (38 ans) était, une fois encore, au départ du Mondial d'Ostende. Et il a roulé sa bosse dans tous les grands championnats et marathons. Je pense aussi à Pinto (10.000m en 27:12.47 en 99, à 33 ans) et à Mamede (10.000m en 27:13.81 en 84, à 33 ans) qui a battu le record du monde et d'Europe très tard. Comment cela se passe-t-il concrètement entre Maurice et vous?Il faut aussi considérer Hassan. Nous travaillons à trois, les uns en fonction des autres. Nous nous sentons très bien ensemble et c'est une donnée fondamentale dans notre réussite. Nous sommes également très proches de nos parents. Mais Maurice est avec moi la plupart du temps. Quand les compétitions sont espacées, il reste en Belgique et je suis le plan d'entraînement qu'il m'a donné. C'est le cas en avril et en mai, par exemple. Il vient quelques jours avec sa famille à Ifrane et ensuite il me laisse travailler seul. Il a toujours été mon entraîneur. Il a fait beaucoup de sport parallèlement à sa formation d'ingénieur. Il lit énormément et s'informe sur tout ce qui concerne l'entraînement. Il est intelligent.Votre épouse vous suit à Ifrane?Non, c'est terminé avec elle. Nous avons divorcé. Elle ne voulait pas. Notre enfant est avec elle, c'est normal. Ce ne serait pas tenable avec mon mode de vie.Vous êtes plus à l'aise qu'avant, face aux journalistes, par exemple. Vous semblez vous extérioriser de mieux en mieux.Oui mais quand Maurice est là, c'est le chef, c'est le responsable de team. C'est lui qui doit parler. Des gens m'ont dit que j'avais donné ma meilleure conférence de presse la veille des championnats du monde d'Ostende. Je crois que j'étais bien dans la tête. J'étais très relax. Malgré les conditions climatiques, j'étais convaincu que le vent serait un atout pour moi car, en haut, à Ifrane, il y a toujours du vent.Vous êtes en train de rattraper le temps perdu. Vous avez, en deux saisons, décroché trois records d'Europe, deux titres mondiaux en cross...J'ai perdu énormément de temps. Surtout entre 1990 et 1994. J'étais très fort à l'entraînement, mais mon problème de jambes me faisait souffrir au moment où je devais montrer le fruit de mes efforts. J'avais aussi des problèmes d'organisation de course, d'entourage. Rien ne tournait rond à l'époque. Aujourd'hui, les choses ont tout à fait changé, depuis que Wilfried Meert est entré dans mon entourage en tant que conseiller et manager.La presse marocaine vous suit-elle depuis votre naturalisation?La presse marocaine m'a toujours bien aimé et c'est encore le cas aujourd'hui. Les journalistes me considèrent comme un gars très gentil, qui fait toujours un peu partie des leurs même si je suis Belge. Quand j'arrive au Maroc, l'accueil est semblable à celui que j'ai ici en Belgique. Ma naturalisation, je ne la regretterai jamais. Je me sens bien en Belgique. Je sens que le public est derrière moi. Mais j'ai conservé des contacts avec la fédération marocaine. J'ai, par exemple, pris le même vol Hicham El Guerrouj au retour des championnats du monde en salle de Lisbonne et nous avons été tous deux accueillis avec des fleurs, le ministre était présent. Ils m'ont dit que, même si j'étais devenu belge, j'étais resté moi-même et qu'il n'y avait donc aucune raison que je ne compte plus pour eux. De plus, le nouveau directeur technique est un de mes amis. Il travaille très bien.Reparlons de votre problème physique aux Jeux de Sydney...Patrick Stevens avait eu la même chose que moi, dix jours plus tôt. Même blessure, même endroit au mollet. Je ne comprends pas vraiment ce qui s'est passé. Il y a eu une mauvaise manipulation. C'est tellement dommage car j'étais vraiment au sommet de ma forme pour décrocher les titres sur 5.000m et 10.000m. Mon kiné personnel, Albert Blavier, m'a soigné de mon problème de différence de longueur de jambes. Il me connaît à fond. S'il n'est pas certain de pouvoir m'aider, dans certains cas, il préfère ne pas me toucher. Il ne croque pas systématiquement, comme beaucoup le font. A Sydney, on m'avait croqué au dernier moment. Je pensais que le gars qui me manipulait était un ostéopathe, mais il s'est avéré que c'était un kiné... Quand je suis rentré en Belgique, après Sydney, j'étais toujours bloqué. Monsieur Blavier a trouvé tout de suite le problème.Quel fut le programme après Ostende?Repos... Mais je ne peux pas rester inactif. Je vais faire de l'aquagym, bien soigner les petites séquelles d'une entorse et recommencer à me préparer, en peaufinant la base que je me suis faite durant l'hiver. Le cross est, pour moi, la préparation pour la piste. Je vais travailler ma préparation physique générale avant d'entamer la préparation plus spécifique pour la piste. Le tout est de construire ma forme sans brûler les étapes. Mon retour à la compétition se fera en juin ou juillet.Quel est votre prochain grand objectif?Les championnats du monde d'Edmonton (Canada), en août prochain, où je viserai la médaille d'or sur 5.000m ou 10.000m et je rêve du record du monde du 10.000m. Je crois que la marque de l'Ethiopien Haile Gebrselassie, même s'il a couru 30 secondes plus vite que moi (26:52.30), est à ma portée. Pourquoi pas au prochain Mémorial Van Damme.En quoi votre titre d'Ostende est-il différent de celui de Vilamoura?L'an dernier à Vilamoura, j'étais un outsider. Je n'y allais pas vraiment pour être champion. La course fut tout à fait différente, beaucoup plus rapide. Les circonstances étaient aussi différentes, le circuit très sec, la température plus chaude. A Ostende, j'étais le champion en titre et je sentais la responsabilité de cette fonction, d'autant plus que l'épreuve se déroulait en Belgique, devant mon public. Je n'avais pas de droit à l'erreur.Les Kenyans sont-ils moins forts qu'avant?Non, pas du tout. Ils ont un réservoir incroyable et peuvent toujours présenter une nouvelle génération mais à Ostende, ils ont été désorientés par le vent, la boue, la température. Korir est devenu champion du Kenya cette année en dominant tout le monde de plus de 300m. Mais c'était sur son terrain de prédilection, un circuit sec, sous le soleil. A Ostende, j'ai très vite remarqué que ni Korir ni les autres n'attaquaient quand nous avions le vent de face ou quand nous étions dans la boue. Je les ai testés plusieurs fois en prenant la tête et je voyais que personne ne bougeait. C'est là que j'ai compris que c'était ma chance. J'avais, de plus, l'avantage de connaître le terrain de l'hippodrome pour y avoir couru deux fois au National. Le circuit avait cependant été changé pour les championnats du monde et je l'ai trouvé plus dur que lors de mes deux championnats nationaux. Toutes les conditions d'un vrai cross étaient réunies. Je savais que ce genre de circuit n'allait pas permettre aux Kenyans de développer leur course d'équipe habituelle. Les Kenyans courent en général très vite en se relançant l'un l'autre. Les conditions d'Ostende les ont forcés à courir chacun pour soi.Envisagez-vous d'égaler les cinq couronnes en cross de Ngugi et de Tergat?J'aimerais bien mais ce n'est pas un objectif prioritaire. Je considère la piste, dans tous les cas, comme ma discipline de prédilection. Je veux y réaliser de très grandes choses. Les deux sont importants, mais je pense qu'un titre de champion frappe plus l'imagination des gens. Le mot champion est un peu magique. Un titre en cross, par exemple, est très prestigieux car on retrouve tous les spécialistes dans un championnat du monde, ceux du 5.000m, du 10.000m, du 3.000m, du 3000m steeple. Les records sont importants, certes. Battre le record du 10.000m, par exemple, n'est pas une chose évidente quand on considère le niveau que l'on a atteint aujourd'hui.Vous pensez parfois à la route, au semi-marathon? Le titre mondial à Courtrai en 2002 vous intéresserait-il?J'ai presque gagné tous les grands semi-marathons du monde, à Paris, à Amsterdam et à Milan. J'ai signé de très bons chronos sur cette distance. De là à dire que le titre mondial du semi-marathon m'intéresse, c'est un peu tôt. C'est vrai que si c'est en Belgique que sera attribuée la couronne l'an prochain, il y aurait donc un réel intérêt pour moi d'être de la partie.Vous avez la réputation de pouvoir, par exemple, courir un semi-marathon un jour, et de signer un bon chrono sur 3.000m le lendemain. Comment expliquez-vous cela?Je travaille, et c'est systématique, énormément la base d'endurance avant le début de chaque saison, ensuite je travaille ma résistance et enfin ma vitesse. Ce qui fait que je suis polyvalent. J'ai couru mes deux seuls 3.000m de cette saison hivernale aux championnats du monde de Lisbonne et j'y ai décroché la médaille d'argent derrière Hicham El Guerrouj et face à tous les meilleurs athlètes du 1.500m dont quatre ou cinq valaient moins de 3.30. Je pense même que j'aurais pu m'aligner sur 1.500m avec les mêmes chances de succès, sur base de mes 7.26 de l'an dernier. Pourtant je n'étais pas spécifiquement préparé pour cet événement, mon objectif étant les 12 kilomètres des championnats du monde de cross...Maurice dit que Hassan, le cadet de la famille, est plus doué que vous.C'est vrai, je pense qu'il est plus doué. On ne l'a pas laissé courir jusqu'ici. Maurice a absolument voulu qu'il se constitue une base de fond très sérieuse. Il n'avait en effet pas besoin de faire beaucoup de compétitions. Maurice vient de l'aligner sur le 2 miles du meeting de Gand et à la Cross Cup de Mol qu'il a remportée. Cela ne m'a pas étonné. Hassan s'entraîne avec moi tout le temps. Il n'a que 19 ans et il est déjà très fort. De plus, il sait travailler. Il fait énormément de condition physique et je pense que c'est très important pour son avenir. Je dois reconnaître qu'il collabore à toutes mes grandes prestations. C'est mon sparring partner privilégié. J'ai beaucoup de chance. Je pense qu'il sortira bientôt ses premières grandes prestations sur 1.500m. La fédération marocaine l'a approché : elle sait bien qu'il est très fort et que son entourage est optimal. Mais il restera en Belgique.Qui est la personne qui a été déterminante pour ton arrivée en Belgique?Wilfried Meert envers qui je serai éternellement reconnaissant. Mais il y a beaucoup de gens qui n'ont pas voulu que je devienne Belge. Je suis arrivé en voulant m'intégrer le plus vite possible. J'ai toujours pensé que c'était bien pour la communauté marocaine qui vit en Belgique mais regrette de n'avoir que peu de contact avec elle. Je n'ai pas beaucoup de temps, malheureusement. Il m'est arrivé de visiter quelques écoles dans la région de Liège. Les enfants ont voulu courir avec moi, ils m'ont demandé de signer des autographes, ils ont voulu que je pose avec eux sur les photos. C'était très touchant. J'ai senti que j'avais un rôle à jouer ici.Certains athlètes belges ne vous ont pas accepté d'emblée. Etes-vous rancunier?Non, pas le moins du monde. Vincent Rousseau était parmi les Belges qui ne m'ont pas accepté tout de suite. C'est oublié à présent. Au début, Vincent pensait autrement. Il a compris aujourd'hui. Il a parlé de moi avec d'autres athlètes, à Font-Romeu notamment. Je n'ai malheureusement plus de contacts avec lui. Il est souvent seul. C'est un gars qui a besoin d'un entourage, de la famille, des amis. Dans le fond, c'est un type gentil.Certaines élites belges -les francophones notamment- ont choisi Ifrane comme base de stage. C'est une sorte d'aboutissement pour vous?Oui. Je suis très heureux de les y accueillir. Ifrane est l'endroit y idéal pour s'entraîner. Je suis certain que les Belges vont progresser énormément. Je pense qu'il manque pas mal de choses aux Belges. L'ambiance entre les athlètes n'est pas toujours ce quelle devrait être, idem pour l'entourage, les lieux d'entraînement. Il faut amener ces gars, du moins ceux qui veulent, à tout donner pour l'athlétisme. C'est la seule formule pour réussir. A Ifrane, je serai près d'eux. Je leur montrerai les parcours, je leur ferai découvrir cet endroit fabuleux, les montagnes, la nature.Eric Cornu