La tournée médiatique a des airs de calendrier de l'Avent. Chaque jour de décembre, ou presque, on ouvre les pages d'un journal, et on y découvre une interview de Radja Nainggolan. Le Ninja a retrouvé le chemin des terrains, puis celui des filets, et commence à faire parler de lui depuis la pelouse du Bosuil.
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La tournée médiatique a des airs de calendrier de l'Avent. Chaque jour de décembre, ou presque, on ouvre les pages d'un journal, et on y découvre une interview de Radja Nainggolan. Le Ninja a retrouvé le chemin des terrains, puis celui des filets, et commence à faire parler de lui depuis la pelouse du Bosuil. Au lendemain d'un but aux airs de signature, un obus claqué au fond des filets d'Eupen, l'ancien Diable rouge reçoit au resto, mais en famille. Sa soeur, en visite en Belgique avec sa compagne, complète une tablée où se trouvent aussi sa fille aînée et une amie. Entre deux bouchées et trois selfies, l'un des joueurs les plus charismatiques de la génération dorée déballe sa trajectoire atypique, entre un départ précoce pour la Botte et une bella vita ouvertement vécue hors des terrains. Entretien forcément sans filtre. Radja, à ton âge, il y a des joueurs qui optent pour une destination lucrative, d'autres qui reviennent aux bases. Toi, qu'est-ce qui t'a fait revenir à Anvers? RADJA NAINGGOLAN: Déjà, ce n'est pas un choix de fin de carrière. Je me sens encore bien, j'avais encore envie de jouer parce que je sens que j'ai encore des choses à donner au foot. Le fait d'avoir deux enfants ici, ça a facilité mon choix. Et puis en fait, je suis parti d'ici trop jeune. J'avais seize ans, je n'étais même pas adulte. L'air de rien, ça faisait 17 ans que j'étais parti. C'est plus de la moitié de ma vie que j'ai passée loin de chez moi, et pendant laquelle j'ai sacrifié énormément de choses. Tu es un peu devenu Italien, mais tu es toujours resté Anversois. NAINGGOLAN: Si tu me demandes si je suis Belge, je te répondrai que oui, mais que je suis surtout Anversois. C'est une ville qui m'a beaucoup donné. J'ai grandi ici, avec pas mal de difficultés, mais ce sont elles qui m'ont fait devenir l'homme que je suis aujourd'hui. Dès que j'ai eu l'occasion de revenir ici, je n'ai pas hésité. Je suis venu directement. Parmi tes potes d'enfance, il y en a plusieurs qui n'ont pas eu une trajectoire aussi idyllique que la tienne. Dans les quartiers d'Anvers, on dit que tu peux t'en sortir par le foot ou la musique, ou bien tomber dans les problèmes... NAINGGOLAN: On a parfois eu des difficultés pendant ma jeunesse, mais ma mère nous a toujours fixé des règles. Du coup, par respect pour elle, j'ai toujours été concentré sur le fait de ne pas faire de conneries. Je suis resté concentré sur mon foot. Moins sur l'école, je le dis honnêtement. Ce n'était pas simple pour ma mère. Surtout avec moi, parce que je n'étais pas un enfant facile. Mais à côté de ça, je la respectais tellement que je n'ai jamais fait quelque chose de mal envers elle. C'est pour ça que quand elle m'a demandé de m'occuper de la famille, je lui ai juré de faire de mon mieux. Ma mère, pour moi, c'était à la fois ma mère et mon père. C'était la personne la plus importante de ma vie. Je pense que je l'ai aidée à réaliser son rêve. Je suis parti pour aider ma famille et maintenant, je peux même aider les enfants des enfants de mes enfants. À quel moment tu te dis que ce rêve familial, tu l'as réalisé? Il y a un instant où on prend conscience d'être un grand joueur? NAINGGOLAN: Je n'ai jamais été satisfait de mon niveau. Ce qui m'important, c'était de toujours devenir plus fort. À Rome, je voulais gagner un trophée pour le club. Ce maillot, c'était devenu ma deuxième peau. J'étais bien là-bas. J'ai joué une demi-finale de Ligue des Champions, et ça on ne me l'enlèvera jamais. J'ai senti que j'étais important, que je prenais beaucoup de place dans le club et que j'étais respecté pour ça. Même les supporters de la Lazio me demandaient de ne pas jouer les derbies quand je les croisais en ville, parce qu'ils me disaient que j'étais un grand joueur. Entre la Roma et toi, ça a été le coup de foudre immédiat? NAINGGOLAN: Honnêtement, en arrivant à la Roma, je n'ai jamais pensé que je deviendrais un joueur de cette dimension. Mes meilleures années, c'était là-bas. L'atmosphère, c'était vraiment un clic parfait pour moi en tant qu'homme. Là, on te juge seulement pour ce que tu fais sur le terrain, et j'ai toujours répondu présent. Tout ce que je faisais hors du terrain, c'était accepté. Et puis, c'est là que Luciano Spalletti est entré dans ma vie. Comme entraîneur, et même comme homme, il m'a donné énormément. Il m'a utilisé pour mes caractéristiques, en mettant en évidence ce que j'avais de meilleur: courir, être le premier à mettre la pression vers l'avant... C'est le meilleur entraîneur que j'ai eu. C'était important pour toi, de ne pas seulement t'intégrer au club, mais de devenir un Romain hors du terrain? NAINGGOLAN: Avant d'être un joueur, je suis un homme. Un homme comme tout le monde. J'ai ma famille, mes amis, et si je veux faire quelque chose avec eux, je le fais comme une personne normale. Bien sûr, je suis un joueur de foot, donc il y a des yeux qui me regardent différemment mais au final, j'essaie juste de vivre normalement. C'est plutôt rare comme raisonnement. Tu t'en rends compte? Et tu trouves ça bizarre que des gens te le reprochent? NAINGGOLAN: Les gens, ils aiment parler. Moi, ce que je sais c'est que demain, quand j'arrêterai de jouer au foot, je deviendrai un homme comme les autres, donc pourquoi est-ce que je devrais seulement pouvoir changer à ce moment-là? Ce que les gens pensent de moi, ce n'est pas mon problème. Mon problème, c'est d'avoir une bonne vie. Pouvoir fumer une cigarette, boire un verre, sortir avec tes amis... NAINGGOLAN: Fumer une cigarette, ça ne veut rien dire. Ça ne change rien. Je pense que c'est toujours mieux de se montrer plutôt qu'être faux, faire des trucs en cachette. C'est la mentalité que j'aimais bien à Rome. Il fallait seulement être prêt le dimanche, parce que c'était le rectangle vert qui déterminait tout, pas le reste. Rome, c'était le rêve pour ça. Les gens sont plus ouverts, plus libres. J'ai besoin qu'on m'accepte et qu'on m'apprécie pour l'homme que je suis. Sur le terrain, je deviens le joueur, et ce sont deux choses différentes. Tout ça fait partie de moi-même. Certains l'acceptent bien, d'autres pas. Le fait que cette image hors du terrain ait parfois un impact sur le jugement porté par des entraîneurs, ça t'a dérangé? NAINGGOLAN: Oui, parce que le foot c'est un hobby, quelque chose que je fais avec mon coeur, mais c'est aussi mon travail. Mais si quelqu'un va travailler demain, et que ce soir il fait une soirée avec ses amis, est-ce que son patron va le lui reprocher tant qu'il fait correctement son boulot? Jouer au foot, c'est la même chose. Si je veux sortir, je sors. Si je veux aller au restaurant, j'y vais. Si je veux dormir seulement trois heures, je le fais. C'est à moi de savoir si mon corps l'acceptera ou pas. Si le coach ne le voit pas sur le terrain, pourquoi ne pas le faire, c'est ça? NAINGGOLAN: Voilà. Pour moi, il y a le foot et l'extra-foot. Hors du terrain, mon entraîneur n'a rien à me dire. Souvent, ce sont aussi les supporters qui réagissent. On t'imagine mal en Premier League avec les tabloïds, par exemple. On exige trop des joueurs professionnels par rapport à leur attitude? NAINGGOLAN: Tout le monde dit qu'on doit être des exemples. Moi, je suis un exemple sur le terrain. Je ne manque jamais de respect à mes coéquipiers. Je suis le premier à aller à la guerre pour eux, pour le coach, pour le club. Je les défends tous. Ça, c'est l'exemple que je dois donner au niveau du football. Dans la vie, je ne dois être un exemple que pour mes enfants. Au final, tes propres supporters, ils t'ont toujours apprécié. C'est sans doute le plus important. NAINGGOLAN: Tu sais, moi, je ne suis pas quelqu'un qui va aller applaudir les supporters pour être leur ami. Je suis heureux qu'ils m'applaudissent pour ce que j'ai fait sur le terrain. Là, je donne tout. Pas pour eux, hein. Simplement parce que je suis comme ça. Je veux gagner tous les matches, je veux être le meilleur, le plus fort, gagner les petites guerres sur le terrain. Ça fait partie de moi. En 2014, après quelques mois à Rome, tu rates une première fois l'occasion de jouer la Coupe du monde. On s'en souvient moins que quatre ans plus tard mais déjà là, la frustration devait être énorme. NAINGGOLAN: Honnêtement, j'étais un peu déçu. J'étais à Rome depuis quelques mois, je jouais, et Wilmots a convoqué des gars qui ne jouaient presque pas ou qui étaient très jeunes. Pour moi, l'équipe nationale, c'est une récompense pour ce que tu fais en club. Et moi, je jouais à Rome quand même. Mais j'ai accepté, parce que je n'étais pas encore devenu important pour les Diables. Le coach a fait des choix, il a compris que pour moi c'était injuste. Après la Coupe du monde, j'ai été titulaire pendant toutes les qualifications, j'ai joué tout l'EURO. Et puis, Martínez est arrivé et il m'a mis dehors direct. Tu es remplacé à la mi-temps du premier match de Martínez, contre l'Espagne. NAINGGOLAN: Ce jour-là, il ne m'a rien dit, mais j'ai vite vu qu'il y avait un problème. Ou bien je suis un joueur qu'il n'aime pas, ou bien c'est par rapport à ce que je fais hors du terrain. Mais je pense que si tu joues une demi-finale de Ligue des Champions, en étant si important pour ton club... Ne pas être convoqué en équipe nationale, c'est quelque chose que je n'ai pas compris. Pourtant, je pense quand même comprendre quelque chose au foot. La raison de base, c'est que tu n'aurais pas été titulaire au Mondial? NAINGGOLAN: En fait, j'apprécie quand un homme me dit qu'il ne m'aime pas comme joueur. Moi non plus, je n'aime pas tous les joueurs dans le foot. J'aurais préféré entendre un truc comme ça, plutôt que de me dire qu'il ne pouvait pas me donner l'importance que j'avais à Rome. Il est venu à Rome pour me dire qu'il ne me reprenait pas. Et que c'était impossible de te prendre dans les 23... NAINGGOLAN: En équipe nationale, j'ai été 20.000 fois sur le banc et ça n'a jamais été un souci. Je suis facile, je m'entends avec tout le monde. Je me fais respecter, et je respecte tout le monde. Chez les Diables, j'étais même l'organisateur de beaucoup de choses. Si on sortait ensemble, j'organisais, pareil si on allait manger quelque chose en groupe. Au final, l'histoire avec les Diables gardera toujours un goût amer? Ta meilleure période, c'est l'EURO 2016, et c'est sans doute le tournoi le plus décevant de la génération. NAINGGOLAN: C'est vrai que l'EURO, c'était pas terrible. Les qualifications, c'est toujours facile parce que la Belgique était l'équipe la plus forte. À l'EURO, on se pensait trop forts, on a cru que ce serait trop facile. On gagne 4-0 en huitièmes contre la Hongrie, je fais 1-0 contre le pays de Galles, on se voyait déjà gagner. Vous aviez fini deuxièmes du groupe, mais du coup vous étiez dans la partie de tableau la plus simple sur papier. Ça vous est un peu monté à la tête? NAINGGOLAN: C'était peut-être un peu trop facile sur papier. Et quand tu penses ça, c'est là que les choses se compliquent. Au final, les Gallois ont montré du caractère, et ça nous a fait mal. C'est un reproche qu'on entend souvent au sujet des Diables rouges, ce manque de mental dans les moments chauds. NAINGGOLAN: Regarde la Bosnie, la Serbie. Eux, ils font la guerre pour leur pays. C'est quelque chose qui manque en Belgique. On a de super joueurs... Mais pas de sentiment national assez fort? On a l'impression que cette génération, elle n'est pas unie parce qu'ils sont Belges, mais plutôt... NAINGGOLAN: ( Il coupe) Parce qu'ils sont tous forts. C'est une super génération mais au final, il manque quelque chose. Les gens veulent toujours que tout soit beau: du beau jeu, des buts magnifiques... Mais parfois, il faut gagner des matches sans être beau. Le public est trop exigeant par rapport à ça, tu trouves? Il manque de passion avec l'habitude des victoires? NAINGGOLAN: Franchement, quand tu es au stade roi Baudouin... Le public, tu ne le sens pas. Ils sont trop loin. Et puis, ils ne vivent pas pour leur équipe nationale. Ce n'est pas un grand soutien, tu vois. Aucun adversaire ne vient jouer en Belgique et se dit: "Oh, ici on est contre l'équipe nationale belge, l'ambiance c'est chaud." C'est pas la Bosnie, quoi. C'est la mentalité belge. Même dans les stades de nos clubs... Tu vas au Standard, tu vas trouver une bonne ambiance. À l'Antwerp aussi. Quand je suis revenu ici, on m'avait dit que les supporters étaient fous. Et honnêtement, ils sont vraiment fous! Mais ils sont toujours là, ils mettent une sacrée ambiance. Si tu perds un match, mais que tu donnes le maximum, ils sont toujours derrière toi. Ça, ça donne quelque chose en plus aux joueurs, parce que tu sais qu'ils sont là. Quand tu es arrivé dans le vestiaire ici à Anvers, tu as senti au regard des autres que tu étais quelqu'un? NAINGGOLAN: J'ai directement senti que j'étais respecté. J'ai compris que j'étais important. Et du coup, j'ai aussi senti que je devais leur donner quelque chose d'important. Je veux être un exemple. Oublie ce que je fais hors du club. Je veux être un exemple dans le vestiaire. Que les jeunes m'écoutent, parce que j'ai envie de leur donner quelque chose. Tu penses que ton parcours peut les inspirer? NAINGGOLAN: Je cite toujours mon exemple, avec celui de Mertens. On ne nous jugeait pas assez bien pour la Belgique, donc on est partis en deuxième division. Puis on est montés en D1, lui à Utrecht et moi à Cagliari. Ensuite, il est allé au PSV et moi à Rome, des équipes qui font partie des meilleures de leur pays. On s'est retrouvés en équipe nationale en étant partis de nulle part. Si tu vois le parcours qu'on a fait, qui d'autre a une trajectoire pareille? C'est une histoire à raconter à des jeunes, pour leur montrer qu'il y a un chemin facile, mais aussi un chemin plus difficile. Moi, j'ai choisi le difficile. Et je pense que si tu prends cette route-là très tôt, c'est plus simple d'arriver en haut, parce que tu sais que tu devras toujours travailler. Cette histoire-là, je la raconterais tous les jours.