Sepp Blatter et Vladimir Poutine, main dans la main sur le podium. Deux figures de proue de marques écornées ont tenté de se soutenir. " Nous avons toute confiance en la Russie ", a déclaré le patron de la FIFA durant sa dernière grande apparition TV. " Notre soutien est important, compte tenu de la situation géopolitique actuelle. " Poutine a assuré son interlocuteur que " la Russie organiserait une formidable Coupe du Monde ". On était loin de penser que l'enquête de la justice suisse sur des faits de corruption entachant l'attribution du Mondial pourrait perturber la fête.
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Sepp Blatter et Vladimir Poutine, main dans la main sur le podium. Deux figures de proue de marques écornées ont tenté de se soutenir. " Nous avons toute confiance en la Russie ", a déclaré le patron de la FIFA durant sa dernière grande apparition TV. " Notre soutien est important, compte tenu de la situation géopolitique actuelle. " Poutine a assuré son interlocuteur que " la Russie organiserait une formidable Coupe du Monde ". On était loin de penser que l'enquête de la justice suisse sur des faits de corruption entachant l'attribution du Mondial pourrait perturber la fête. Poutine est né et a grandi à Saint-Pétersbourg. Depuis qu'il détient le pouvoir en Russie, la Venise du Nord a retrouvé son panache. Les superbes jardins du majestueux palais Konstantinovsky, la résidence tout sauf sobre du Tsar Pierre le Grand au début du 18e siècle, donne un avant-goût de ce qu'on peut attendre de la Russie en 2018. Le décor fait penser au monumental roman Crime et Châtiment de Fiodor Dostoïevski, qui se déroule à Saint-Pétersbourg, victime d'une vague de chaleur fin 19e. Comme Blatter et Poutine, Rodion Raskolnikov, le personnage principal, un étudiant, perd progressivement le sens des réalités alors que l'étau de la justice se resserre sur lui. Le tout dans une ville au bord de la faillite morale, où opulence et misère se côtoient. Seul Marc Wilmots pouvait être heureux au bord de la Neva. En plus de la Russie, hôtesse du tournoi, treize nations européennes sont qualifiées pour le Mondial. Seuls les neuf vainqueurs des poules sont directement qualifiés, les huit meilleurs deuxièmes disputant des barrages pour compléter le plateau. La tâche est nettement plus lourde que pour l'EURO 2016 mais le tirage au sort a été particulièrement favorable aux Diables Rouges. La Belgique a échappé à l'Italie et à la France. Elle hérite d'adversaires faibles, sur papier : la Bosnie, la Grèce, l'Estonie et Chypre. En plus, la Bosnie et Chypre ne sont pas des inconnus puisqu'ils figurent déjà dans la poule des Belges pour l'EURO 2016. Notre pays doit son tirage si favorable à d'anciennes stars du football comme Ronaldo, Diego Forlan, Fabio Cannavaro, Samuel Eto'o, Oliver Bierhoff, Rinat Dasaev, Aleksandr Kerzhakov et Alexeï Smertine. L'ancien capitaine de l'équipe nationale russe a pris la place, in extremis, de Hulk. Le Brésilien était le grand absent à Saint-Pétersbourg. Officiellement, le coéquipier d'Axel Witsel et de Nicolas Lombaerts était retenu par des obligations de club. Dimanche, le Zenit se rendait en Oural, à Iekaterinbourg, mais le calendrier était fixé depuis des semaines et Hulk n'avait été annoncé parmi les stars du tirage qu'il y a dix jours. Soit le comité d'organisation s'est débarrassé de Hulk, soit il voulait attirer encore plus l'attention sur ses déclarations. Lundi dernier, à l'issue d'un entraînement du Zenit, il a déclaré : " Je subis le racisme quasiment à chaque match. Les Russes font comme s'il n'y avait rien. Je crains que ce phénomène ne salisse la Coupe du Monde. " Cette image a été renforcée pendant une semaine remplie de gaffes médiatiques. Trois jours avant le tirage, Emmanuel Frimpong s'est plaint. Le Ghanéen du FK Oufa a été suspendu pour deux journées après avoir fait un doigt d'honneur aux supporters du Spartak Moscou, qui accompagnaient ses évolutions de cris de singe. Frimpong a accepté la sanction. " Je n'aurais pas dû réagir comme ça. " L'Africain comprend moins bien que la Fédération n'ait pas puni les supporters du Spartak. " Ça dépasse l'entendement ", a déclaré l'ancien joueur d'Arsenal. Comme si ça ne suffisait pas, le président d'Oufa a approuvé la décision de la Fédération. Le Ghana, lui, n'a pas apprécié et la FIFA a finalement dû intervenir. " Il appartient au comité d'organisation de veiller à ce que chacun se sente le bienvenu et soit en sécurité durant l'événement ", a-t-elle affirmé dans un communiqué officiel. Le côté sombre du football russe constitue une tache sur le tournoi à venir. D'après un rapport du réseau anti-discrimination FARE, qui suit les incidents racistes, on a recensé plus de 200 cas similaires de 2012 à 2014. Le responsable du bureau anti-discrimination de la Ligue des Droits de l'Homme aux Nations-Unies a confirmé les chiffres. " La Russie doit faire plus contre le racisme ", a déclaré Yuri Boychenko à Saint-Pétersbourg. " Jusqu'à présent, le pays n'a pas pris la mesure du problème. Les Russes considèrent ce genre d'incidents de leur point de vue, sans se mettre à la place des victimes. " " Ça commence à venir ", a ajouté l'officiel de l'ONU, plein d'espoir. Un sondage récent a révélé que trois quarts des supporters russes considéraient le racisme comme un problème en football. La semaine dernière, la Premier-Liga est enfin intervenue. Elle a retiré à Olga Kuzkova son titre de Miss Charming (une compétition où chaque club de D1 pouvait envoyer une dame). La fan de 21 ans du CSKA Moscou avait posté des histoires néo-nazies sur les réseaux sociaux. La FIFA a léché ses plaies à Saint-Pétersbourg. Elle tremble depuis que, le 27 mai, le FBI a perquisitionné l'hôtel Baur-au-Lac, sur les rives du lac de Zurich, et arrêté sept dirigeants. Ce tirage au sort était la première apparition publique de Sepp Blatter en dehors de la Suisse depuis que, le 2 juin, il a annoncé sa démission. L'élection d'un remplaçant n'aura lieu que le 26 février prochain, un mois avant ses 80 ans. Il aura été 18 ans à la tête de la fédération mondiale. En attendant, il oeuvre fiévreusement à la nouvelle FIFA. Domenico Scala, la responsable de la commission d'audit de la FIFA, veut introduire une limite au nombre de mandats -trois fois quatre ans, la transparence des rétributions et des contrôles d'intégrité. Les fédérations qui poseraient leur candidature à l'organisation d'un Mondial seraient soumises à de nouvelles règles. Par exemple, les investissements dans des programmes de football dans d'autres continents seraient interdits, puisqu'en pratique, ils constituent des invitations à la corruption. Les candidats devraient aussi répondre aux critères des Nations-Unies en matière de droits de l'homme. C'est intéressant pour les USA, le Mexique et le Canada, qui ont envie d'accueillir l'édition 2026. Les sponsors, eux, ne semblent pas impressionnés par ces propositions. Leur mécontentement croît. Il y a deux semaines, Coca-Cola a exigé la mise sur pied d'une commission complètement indépendante qui se pencherait sur la refonte de la FIFA. Cette commission devrait être dirigée par une personnalité indépendante et respectée. On a avancé le nom de Kofi Annan, l'ancien secrétaire général de l'ONU. Quelques jours plus tard, le patron de Visa a exigé le départ immédiat de Blatter. " Il ne peut être question de réformes crédibles sous sa direction ", a jugé Charlie Scharf. " La réaction de la FIFA est tout à fait insatisfaisante. " La politique étrangère de Poutine et les scandales de la FIFA rendent la quête de sponsors pour le Mondial encore plus difficile. Jérôme Valcke n'a pu qu'opiner, annonçant qu'il partirait en février, en même temps que Sepp Blatter. Le Français de 54 ans a insisté. Il estime ne devoir subir aucun blâme. " L'administration de la FIFA n'a été mise en cause dans aucun dossier. Je ne me sens absolument pas impliqué dans les affaires. Toutefois, il est essentiel de bien travailler avec le président et je veux laisser au nouveau toute latitude de choisir son propre secrétaire général. " L'ancienne capitale de la Russie a été le théâtre d'un fameux lobbying pour la succession de Blatter. Quatre des six confédérations (l'Europe, l'Asie, les Amériques) seraient prêtes à soutenir Michel Platini, grâce au travail en coulisses du cheikh koweitien Ahmad al-Fahad al-Sabah, l'homme qui a déjà aidé Thomas Bach à prendre la tête du Comité Olympique international. Reste à voir si, avec Platini, ça ne resterait pas la même FIFA. Jusqu'à présent, quatre candidats se sont plus ou moins déclarés : le Sud-Coréen Chung Mong-joon, le Sud-Africain Tokyo Sexwale, le Libérien Musa Bility et l'ancienne star brésilienne Zico. Ils semblent toutefois avoir peu de chances. Valcke était fier de pouvoir transmettre à son successeur une excellente préparation de la Coupe du Monde. " La Russie est dans les temps. Les travaux se déroulent à l'allure d'un TGV. " Il y a quatre ans, il avait déclaré, lors du tirage, que le Brésil devait " recevoir un coup de pied au derrière ". Les Russes connaissent quand même des problèmes. Ils ont taillé dans les dépenses ces dernières semaines, le rouble ayant perdu la moitié de sa valeur en un an. Le pays doit encore digérer les suppléments de dépenses occasionnés par les Jeux de Sotchi (45 milliards d'euros). Le budget total a baissé de 4 %. Il faut économiser 500 millions d'euros alors que la construction des stades s'avère plus onéreuse que prévu. Le budget est d'environ 11 milliards. La FIFA a autorisé le comité d'organisation à ramener de 40.000 à 35.000 la capacité des stades de Kaliningrad, Volgograd et Iekaterinbourg. " Pour réduire les frais, les entreprises ont reçu l'autorisation de simplifier les projets, " selon Vedomosti, le plus vieux quotidien de Russie. Il faut également utiliser plus de matériaux locaux. La FIFA a aussi accepté de réduire la construction de nouveaux hôtels et d'installations d'entraînement pour les 32 participants. La Fédération russe de football a des problèmes financiers et sportifs. En 2014, Fabio Capello a conduit l'équipe à son premier tour final de Coupe du Monde en douze ans mais la Russie, versée dans le groupe de la Belgique, n'a gagné aucun match. Avec huit points en six matches, elle risque de louper l'EURO 2016. Il y a six mois, la Fédération a dû avoir recours à un prêt d'Alicher Ousmanov, un des actionnaires d'Arsenal, pour payer les arriérés de salaire de Capello. L'Italien de 69 ans a touché six millions d'euros, plus 15 millions, d'après l'agence R-Sport, en guise d'indemnités de licenciement, après la défaite contre l'Autriche. Globalement, en trois ans, il aurait empoché 45 millions grâce à la Russie de Vladimir Poutine. Beau pays pour les millionnaires et les dirigeants. ? PAR FRANÇOIS COLIN À SAINT PÉTERSBOURGLe côté sombre du football russe constitue une tache sur le tournoi à venir.