L'Espagne est dans ses petits souliers. Après le partage 1-1 concédé contre la Serbie & Monténégro le mois passé, elle est obligée de remporter ses deux derniers matches (à Bruxelles et contre Saint-Marin) pour espérer s'emparer de la première place du groupe, à la condition que la Serbie & Monténégro perde des points face à la Bosnie-Herzégovine et à la Lituanie.
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L'Espagne est dans ses petits souliers. Après le partage 1-1 concédé contre la Serbie & Monténégro le mois passé, elle est obligée de remporter ses deux derniers matches (à Bruxelles et contre Saint-Marin) pour espérer s'emparer de la première place du groupe, à la condition que la Serbie & Monténégro perde des points face à la Bosnie-Herzégovine et à la Lituanie. La presse espagnole s'était déchaînée après la perte de deux points face aux Serbes. Le quotidien Marca n'avait pas hésité à comparer la Selección au Titanic. C'était sans doute exagéré, mais la presse espagnole a l'habitude de la démesure. Dans un pays où quatre quotidiens sportifs se font concurrence, c'est à qui trouvera la manchette la plus expressive afin d'attirer le lecteur. Il n'empêche que la Selección n'est pas au mieux. A la blessure de FernandoMorientes s'est ajoutée celle de deux autres joueurs évoluant en Angleterre : AlbertLuque, l'attaquant de Newcastle, s'est claqué contre Fulham le 10 septembre et est out pour six semaines, et AsierDelHorno, l'arrière gauche de Chelsea, s'est blessé le même jour contre Sunderland et est incertain pour le 8 octobre. De son côté, FernandoTorres, l'attaquant de l'Atletico Madrid qui avait profité de la blessure de Morientes pour être titularisé contre la Serbie & Monténégro, n'est pas heureux de son sort : " Je ne ressens pas une grande confiance de la part du sélectionneur LuisAragonés ". Bref, l'ambiance n'est pas géniale. Mais pourquoi ? Luis Aragonés, 67 ans, est un peu le Robert Waseige du football espagnol. Il est le doyen des entraîneurs ibériques. Sa nomination, après l'Euro 2004, coulait presque de source. Elle était la récompense d'une belle et longue carrière dans de nombreux clubs. Avoir un entraîneur âgé comporte des avantages et des inconvénients. Son expérience parle en sa faveur. En revanche, il véhicule également un côté conservateur qui découle de l'époque où il a appris le métier. AntonioCarlo, collaborateur de l'hebdomadaire DonBalón, vit en Ecosse car il travaille également pour le journal britannique The Sun. Il est plus pessimiste que notre interlocuteur précédent. " Le partage concédé face à la Serbie & Monténégro, le mois passé, a soulevé bien des critiques mais surtout des doutes ", précise-t-il. " Les Espagnols ne sont plus aussi sûrs d'eux. Ils se demandent aussi si Aragonés est bien la personne la mieux indiquée pour diriger la Selección. Au moment de sa nomination, il était l'homme que tout le monde préconisait, pour ses états de service, mais j'avais déjà des doutes. Il a une longue carrière derrière lui, mais son palmarès n'est pas extraordinaire. Mes doutes semblent se confirmer. L'Espagne a toujours de très bons joueurs, mais pas de collectif. Il n'y a pas de liant, pas de style de jeu reconnaissable. Les matches se décident souvent sur des actions individuelles de Raúl, Fernando Morientes ou Fernando Torres. L'Espagne est obligée de gagner à Bruxelles pour espérer conquérir la première place du groupe, mais je ne la vois pas gagner. Le collectif belge me semble bien mieux huilé. L'Espagne avait déjà dû se farcir un barrage il y a deux ans, pour se qualifier pour l'Euro 2004, et j'ai bien peur que l'histoire se répète. A l'époque, dos au mur, les Espagnols avaient très bien réagi et avaient écarté la Norvège de manière très convaincante. Mais c'était sous la direction d' IñakiSáez... " Affirmer que l'équipe nationale espagnole n'est pas performante est exagéré. Certes, elle échoue régulièrement dans les phases finales des grandes compétitions. Elle n'a jamais remporté la Coupe du Monde et il faut remonter à 1964 pour retrouver trace d'un succès au Championnat d'Europe (2-1 en finale contre l'URSS à... Madrid). Mais, dans les phases qualificatives, elle a l'habitude de tout bousculer sur son passage. Elle s'est presque toujours qualifiée les doigts dans le nez... jusqu'à très récemment : elle a eu besoin d'un barrage, face à la Norvège, pour accéder à l'Euro 2004, et aura probablement besoin d'un autre barrage, cette année, pour accéder à la Coupe du Monde 2006. JesusBernal, agent de joueurs et ancien dirigeant du club de Levante, n'est pas trop inquiet : " L'Espagne aurait dû dominer ce groupe où elle n'a pas d'adversaire à son niveau et elle est obligée de s'imposer à Bruxelles, mais elle le fera. Contre la Serbie & Monténégro, la Selección a dominé la première mi-temps de la tête et des épaules. Elle aurait pu l'emporter 4-0, mais il lui manque un véritable buteur : un RuudvanNistelrooij, un RoyMakaay, un ThierryHenry ou un DavidTrezeguet. Raúl n'est pas un finisseur, Morientes est blessé et Torres, s'il joue très bien à l'Atletico Madrid, se montre peu efficace dès qu'il endosse la vareuse nationale. La présence d'un grand nombre de joueurs étrangers aux avant-postes dans les clubs espagnols constitue un problème pour l'équipe nationale. A Valence, le centre-avant est PatrickKluivert. A Barcelone, on trouve Ronaldinho et SamuelEto'o en pointe. Au Real Madrid, l'attaque est animée par Ronaldo, Robinho et JulioBaptista. Les jeunes Espagnols sont obligés d'aller tenter leur chance ailleurs, comme Fernando Morientes et JavierPortillo. Cela porte préjudice à la Selección. Dans les autres secteurs, en revanche, l'équipe nationale est parée. Un bon gardien, comme IkerCasillas ; une bonne défense, articulée autour de Puyol ; un bon milieu de terrain, animé par Xavi ; de bons ailiers, comme Vicente et Joaquin, qui sont encore très jeunes et qui permettent de pratiquer un jeu très aéré. La Selección est promise à un grand avenir... avec un véritable finisseur ". Affirmer que la Selección laisse tous les Espagnols indifférents est également exagéré. Néanmoins, on ne retrouve pas cette ferveur populaire qui existe en France ou en Allemagne, par exemple. L'équipe nationale ne rassemble pas tout un peuple derrière elle. Pour plusieurs raisons. L'une d'elles est que les sensibilités régionales sont encore très vivaces au-delà des Pyrénées. L'Espagne est sans doute l'un des seuls pays au monde où, chaque année à l'approche de Noël, on organise des matches amicaux entre une sélection... régionale et une équipe nationale étrangère. C'est le cas en Catalogne, au Pays Basque, etc. Et ces matches-là, dans leur région, ne laissent personne indifférent. Cela rejoint le point précédent : l'équipe nationale espagnole est une SDF. On ne trouve pas, au-delà des Pyrénées, un Stade de France où convergent tous les Français dès que les Bleus sont annoncés ; ni un Wembley pris d'assaut par tous les Anglais lorsque l'équipe à la Rose y jouait (avant les travaux de rénovation) ; ni même un stade Roi Baudouin où les Belges qui conservent un esprit patriotique se rendent en arborant les couleurs nationales. La Selección voyage au gré des matches. Elle se produit parfois à Madrid (mais au stade Vicente Calderon, pas au stade Santiago Bernabeu), parfois à Barcelone (mais à Montjuich, pas au Camp Nou), mais surtout très souvent en province. A un moment donné, elle avait élu domicile à Valence, mais aujourd'hui, elle est devenue une troupe itinérante qui donne des représentations à Séville, à Santander et parfois même aux îles Canaries : là où elle peut attirer un public de curieux qui n'a pas souvent l'occasion de voir des vedettes de près. Autre élément qui influence négativement les prestations de l'équipe nationale : les clubs sont plus puissants que la fédération. Le Real Madrid et le FC Barcelone, pour ne citer qu'eux, ont des budgets énormes. Ils font primer leurs intérêts : en engageant à prix d'or des vedettes étrangères qui barrent la route aux jeunes du cru, en effectuant de longues tournées intercontinentales pendant le mois d'août, en réduisant le nombre de jours libres que la Selección pourrait consacrer à des stages de préparation, en allongeant la durée du championnat au point que les internationaux sont sur les genoux lorsque commencent les phases finales des grands tournois. On a longtemps expliqué la difficulté de constituer une équipe espagnole par la rivalité existant entre le Real et le Barça. Ce fut peut-être le cas à un moment donné, mais beaucoup moins aujourd'hui. Lorsqu'ils se côtoient en équipe nationale, les joueurs merengues et blaugranas oublient temporairement le championnat pour se défendre l'intérêt de la nation. Un peu comme chez nous, lorsque les joueurs d'Anderlecht, de Bruges et du Standard défendent ensemble les couleurs des Diables Rouges. Beaucoup d'internationaux espagnols, qu'ils soient Madrilènes ou Barcelonais, se connaissent d'ailleurs de longue date. Ils se sont côtoyés depuis l'adolescence dans les équipes nationales de jeunes et ont appris à s'apprécier. Avez-vous déjà jeté un coup d'£il sur la composition des équipes espagnoles qui brillent dans les coupes européennes ? Dans le secteur offensif, surtout, c'est frappant. Qui anime l'attaque du Real Madrid ? Ronaldo, Robinho, Julio Baptista. Celle du FC Barcelone ? Ronaldinho, Samuel Eto'o, Henrik Larsson. Celle du FC Valence ? PatrickKluivert, Marco Di Vaio. Celle de Villarreal ? Diego Forlan, Luciano Figueroa, Juan Roman Riquelme. Celle du Betis Séville ? Ricardo Oliveira, Edu, Marcos Assunção. Où le sélectionneur doit-il donc chercher ses joueurs offensifs ? Dans les clubs de milieu ou de bas de classement, pardi. Raúl étant l'exception qui confirme la règle. C'est moins le cas aujourd'hui, mais ce n'est pas un hasard si la présence basque a souvent été importante dans l'équipe nationale espagnole. L'Athletic Bilbao ne peut, en vertu de ses statuts, aligner que des joueurs basques... donc sélectionnables par Luis Aragonés. C'est un phénomène nouveau. Jusqu'il y a peu, le footballeur espagnol ne s'expatriait qu'exceptionnellement. Il trouvait tout ce qu'il lui faut dans son pays : un beau contrat, l'un des meilleurs championnats du monde, un peuple passionné, des stades pleins, un climat doux et ensoleillé. Pourquoi chercher ailleurs ce que l'on a chez soi ? Mais la présence d'un grand nombre de footballeurs étrangers dans la Liga a conduit certains Espagnols de très bon niveau à aller voir ailleurs si l'herbe n'était pas plus verte. Certains ont choisi la France (Fernando Morientes à Monaco l'an passé, Sergio Koke à Marseille cette saison), d'autres l'Italie (Javier Portillo à la Fiorentina l'an passé), parfois même la Belgique (le même Javier Portillo à Bruges cette saison), mais beaucoup d'entre eux ont traversé la Manche (José Antonio Reyes à Arsenal, Albert Luque à Newcastle, Asier Del Horno à Chelsea, Gaizka Mendieta à Middlesbrough). Le phénomène s'est encore accentué depuis que Rafael Benítez est devenu l'entraîneur de Liverpool : il a attiré José Manuel Reina, Josemi, Xabi Alonso, Luis Garcia, Antonio Nunez et Fernando Morientes. Qu'on ne s'y méprenne pas : malgré les résultats un peu décevants de l'équipe nationale espagnole dans ce groupe éliminatoire, celle-ci demeure toujours largement supérieure à la Belgique au niveau du talent individuel. On n'a pas, chez nous, un Raúl ou un Fernando Morientes, ni même un Xavi, un Joaquin, un Vicente ou un Iker Casillas. Une éventuelle victoire des Diables Rouges passera inévitablement par le collectif. DANIEL DEVOSLES ESPAGNOLS SE DEMANDENT SI ARAGONéS EST L'HOMME DE LA SITUATION