"Vous êtes un journaliste, non ? ", nous défiait le président Abbas Bayat il y a un mois lors d'une interview exclusive pour Sport/Foot Magazine. " Faites une recherche sur les dernières dix années et regardez le nombre de cartons jaunes, rouges et penalties distribués et voyez qui en a reçu le plus. Vous verrez que nous sommes défavorisés ".
...

"Vous êtes un journaliste, non ? ", nous défiait le président Abbas Bayat il y a un mois lors d'une interview exclusive pour Sport/Foot Magazine. " Faites une recherche sur les dernières dix années et regardez le nombre de cartons jaunes, rouges et penalties distribués et voyez qui en a reçu le plus. Vous verrez que nous sommes défavorisés ". Suite aux derniers incidents qui ont émaillé la rencontre Charleroi-Cercle de Bruges, nous avons regroupé les statistiques et nous pouvons affirmer que Charleroi n'est nullement victime d'un complot arbitral. Si les Zèbres n'ont pas bénéficié de la clémence des dieux, ils n'ont pas non plus servi de boucs-émissaires comme le club voudrait le faire croire. Monsieur Bayat, vous n'êtes pas plus défavorisé que Mouscron (si on prend le total de cartons jaunes), que Mons ou Zulte Waregem (si on prend la moyenne). Sur dix ans, Charleroi n'a écopé du plus grand nombre de cartons jaunes qu'à deux reprises (2001-2002, 2002-2003) et de cartons rouges qu'une seule fois (2001-2002), soit en des temps où les Bayat ne parlaient pas encore de complot. Ces dernières saisons, Charleroi se situe dans la moyenne. Mais nous avons voulu aller au-delà des chiffres et donner la parole à tous les acteurs pour répondre aux questions suivantes : Qui veut la peau des Bayat ? Pourquoi ? Et en veut-on vraiment à Charleroi ? D'après le dictionnaire, la théorie du complot est une explication d'un événement, d'une succession d'événements, voire de tout ou partie de l'histoire d'un pays ou du monde, reposant sur l'action dissimulée, coordonnée et malveillante d'un nombre restreint de personnes (le " complot "). Depuis quelques années, Charleroi a tendance à expliquer ses déconvenues en montrant du doigt les instances supérieures du football (arbitrage, Union Belge). Les dirigeants sont les premiers à avoir appuyé cette thèse mais de nombreux joueurs n'hésitent pas à les suivre. " Si j'étais encore joueur de Charleroi, après le match contre le Cercle de Bruges, je le penserais très fort ", explique l'ancien capitaine Frank Defays. " J'ai parfois eu l'impression qu'on dérangeait quand le Sporting marchait bien. Charleroi réussissait avec un petit budget et cela ne plaisait pas à ceux qui voulaient limiter le championnat aux grosses écuries. Une fois, j'avais même fait une sortie médiatique un peu maladroite en disant - Si on ne veut pas de nous, qu'on fasse un championnat flamand et un wallon. J'aurais du dire - Qu'on en fasse un avec les petits et un avec les grands clubs. " " C'est clair que Charleroi n'était pas avantagé ", corrobore l'ex gardien français Bertrand Laquait. " On dit toujours que cela s'équilibre en fin de saison, mais je ne crois pas beaucoup à cette théorie. Par le passé, le club a subi des décisions injustes. On ne pouvait plus parler de hasard quand on a vu qu'on n'a presque pas reçu de penalty pendant deux ans. Cependant, c'est vrai que parfois, on a réagi à chaud. Certains faits de matches relevaient de la malchance et il ne fallait pas tout expliquer par la mauvaise volonté des arbitres. " Même les entraîneurs les plus calmes reconnaissaient que la pièce tombait rarement du côté de Charleroi. " Certaines décisions me paraissaient bizarres ", affirme John Collins. " Plusieurs fois, j'ai dû demander à mes adjoints belges si cela se passait souvent de la sorte en Belgique. Mais une fois que j'ai compris les coutumes locales, je n'ai pas vu de raison de crier au scandale. Il ne fallait pas se tromper d'adversaire. Si on perdait la rencontre, cela s'avérait souvent de notre faute. " " Quand on joue contre des équipes du top-5, on siffle toujours en notre défaveur ", ajoute Marc Monetti, le président de l'Amicale des supporters, " On ne parle pas de complot mais c'est vrai qu'on crie souvent à l'injustice. Quand il y a une décision défavorable, on le vit vraiment mal. De plus, depuis la finale de la Coupe de Belgique en 1993 ( NDLR : l'arbitre Alphonse Costantin avait puni sévèrement les Carolos et oublié une agression de Philippe Léonard sur Olivier Suray. Quelques années plus tard, il devenait directeur général du Standard), on ne peut s'empêcher de mettre le doigt sur des cas tendancieux même si on sait pertinemment bien que les arbitres ne sont pas malhonnêtes. " Dès la première journée, le président Bayat avait donné le ton en lançant le déjà fameux - C'est un arbitrage de m... qui nous a foutu dans la m... Contre le Cercle, c'est d'abord le comportement des entraîneurs ( Lorenzo Staelens et Glenn De Boeck) qui a été ciblé avant de viser de nouveau l'arbitrage. " Monsieur Dierick (l'arbitre) a commis trois erreurs flagrantes ", a analysé Mogi Bayat dans La Nouvelle Gazette avant d'argumenter, " Il a oublié de donner une carte rouge à Honour Gombani suite à son agression sur Maxime Brillault. Il a donné une rouge totalement disproportionnée à Badou Kere. Et il a injustement annulé le but de Peter Franquart : c'est du jamais vu. La CCA avait nommé monsieur Breda pour faire partie du quatuor arbitral qui devait nous diriger au Standard. J'ai dû intervenir auprès de Monsieur Jeurissen pour qu'il l'enlève. Et maintenant, voilà qu'on va rechercher celui qui était quatrième arbitre contre le Club et qu'on nous le refourgue face au Cercle. (...) De la part de la CCA, c'est de la maladresse et de l'incompétence. Joint par nos soins, Robert Jeurissen, président de la CCA, ne veut pas polémiquer, en disant que ce n'est pas de sa compétence de commenter les affirmations de Mogi Bayat avant de lâcher : " On effectue les désignations d'arbitre de la même façon depuis 20 ans. Quand un arbitre a connu un problème dans un club, nous évitons de l'envoyer dans ce même club pendant un certain temps. " Concernant le changement d'affectation de Stéphane Breda, Robert Jeurissen nie avoir corrigé le tir après l'intervention de Mogi Bayat : " C'est faux ! Nous sommes intervenus et nous avons changé les désignations. Mais cela ne s'est pas effectué sur la demande du club. "Mais comme Charleroi s'est fait une spécialité dans la révocation d'arbitre, restera-t-il suffisamment de candidats pour siffler les matches de ce club ? " Ne vous inquiétez-pas. J'ai suffisamment d'arbitres pour aller à Charleroi ", sourit Jeurissen. " Moi, je ne discute pas le fait que les cartons rouges soient ou non mérités ", explique le président Abbas Bayat. " Je remets en cause la consistance des décisions. Pour une faute x, Charleroi reçoit la rouge alors que pour la même faute, Roulers ou Bruges ne reçoivent qu'une jaune. Là, il y a un problème. Je suis favorable à un arbitrage plus dur. Les arbitres doivent protéger les joueurs doués. Mais je voudrais que les joueurs talentueux du Sporting le soient autant que ceux de Bruges. "Certains journaux flamands ont avancé la difficulté récurrente qu'éprouvent certains arbitres à se rendre à Charleroi, où régulièrement ils encaissent des menaces et des insultes. " Les gros matches sont difficiles à arbitrer à Charleroi ", évoque un membre du corps arbitral " car le public est chaud et il y a de gros caractères dans l'équipe. Plus qu'ailleurs, on doit gérer les dirigeants alors que leur place est dans la tribune. Ils occupent une fonction qui nécessite un comportement responsable. Il y a donc toute une série de paramètres dont on doit tenir compte. De là à dire que nous subissons des menaces et des insultes continuelles, il y a un pas. Nous sommes toujours bien accueillis à Charleroi. "" Si un arbitre a un problème avec Charleroi, il doit me le dire ", renchérit Jeurissen. " Mais il faut une raison approfondie et motivée et pour le moment, personne n'est venu se plaindre. Et il faut arrêter de croire qu'on ne parle que de Charleroi entre nous. On n'évoque jamais les clubs ou les joueurs, car cela relèverait déjà du préjugé. "Se plaindre, c'est bien mais proposer, c'est mieux. C'est dans cette optique que Charleroi avance des idées. " Il faut professionnaliser l'arbitrage ", dit Abbas Bayat, " Arrêter ce système dans lequel une personne finit son travail à 16 h et vient vite arbitrer un match. "" Je crois qu'il y a une certaine reconnaissance du monde du foot pour ce que l'on fait ", réfléchit Abbas Bayat, " Les droits TV ont augmenté suite à notre implication dès le départ. A la Ligue Pro, l'image de Charleroi est bonne. Peut-être pas à la Fédération, avec le comité d'arbitrage. Mais j'ai quand même le droit de me défendre ! "Pourtant, en interne, l'Union Belge commence à en avoir assez du jeu du chat et de la souris pratiqué par les dirigeants carolos. Un membre aurait même déclaré - Il faut désherber à Charleroi. Et le procureur général René Verstringhe fulmine : " Le juge de ligne de Charleroi-Cercle a constaté des actes agressifs flagrants. Pas physiquement mais des menaces et des insultes, ce qui constituent des formes tout aussi claires d'agression. Ces gens se moquent de nous. Soit ils s'écrasent sur nos décisions, soit ils s'assoient sur nos amendes. " Pourtant, il ne peut sanctionner Mogi Bayat qui s'est désaffilié. " Il a donné sa démission de la Fédération pour ne plus être sanctionné mais il se comporte encore comme un membre de la Fédération. "Quant au CEO de l'Union Belge, Jean-Marie Philips, il s'en tient à un rôle de spectateur : " Il y a une procédure en cours et si je vous donne mon opinion, on pourra toujours dire que j'ai influencé le rapport. Mais ce qui est clair, c'est que si Charleroi ne paie pas ses amendes, une radiation est toujours possible. Mais là, il s'agit de décisions politiques prises par les organes suprêmes et pas par l'administratif. " Depuis la fin de l'ère Despi, le Sporting ne bénéficie plus de ces accords entre amis. La Ville a dû serrer la vis et les Zèbres sont une des premières victimes de cette politique d'austérité. Ce qui a considérablement refroidi les échanges entre les deux parties. En sage éminent, le bourgmestre Jean-Jacques Viseur agit en démineur mais cela n'apporte pas toujours les résultats escomptés. " Les relations sont difficiles car ils ont une attitude provocante vis-à-vis de notre Echevine des Sports qui ne se laisse pas faire ", explique le bourgmestre, " Moi, j'essaye d'apaiser les choses car je sais qu'on ne peut avoir une tension permanente mais ce n'est pas simple. Je ne considère pas comme une mission publique que de faire vivre un club de sport de l'élite. Mais de là à dire que la ville ne fait rien pour le Sporting, je trouve que c'est une injustice. Nous investissons énormément, directement ou indirectement. Nous ne sommes, par exemple, pas payés pour l'occupation du stade. Lors du match contre Bruges, 257 policiers étaient mobilisés. "Abbas Bayat répond quant à lui que l'absence de loyer du stade avait été fixé à son arrivée (ce fut un des arguments qui l'avait convaincu pour la reprise du club) et qu'il ne convient donc pas de revenir sans cesse sur cette donnée. Pourtant, la ville a montré sa bonne volonté. Le dossier du stade avance. La société Foruminvest, qui défend le projet d'un stade sur le parking du palais des expositions, soutenu par les Bayat, est venue présenter son dossier devant le conseil communal ce vendredi. Quant à la re-modélisation de l'école des jeunes (et donc du centre d'entraînement de Marcinelle), le dossier est ficelé. " Le budget est rentré et les subsides sont avalisés ", explique l'échevine des Sports, Ingrid Colicis. Soit un budget de 2 millions d'euros dont 1,2 sera à charge d'Infrasport et 800.000 de la ville. Le club ne déboursera donc pas un franc ! Les bâtiments seront réalisés sur les conseils (et les plans) de Didier Beugnies, à la tête de l'école des jeunes du Sporting, et Christophe Dessy. Il ne reste plus qu'aux entreprises à répondre à l'appel d'offres. " La première pierre - et la dernière - sera posée en 2010. " Pourtant un autre dossier risque d'empoisonner les relations. " Un courrier de la Ligue Pro nous est parvenu nous prévenant qu'on avait un an pour installer une pelouse chauffée ", affirme Colicis. Soit un prix oscillant entre 500.000 euros et 1 million d'euros. " Mais c'est un investissement lourd pour un club dont les tribunes vont être démontées et qui sera appelé à évoluer dans un nouveau stade très vite. De plus, on vient de sortir 250.000 euros pour refaire la pelouse. Infrasport a déjà dit qu'il n'était pas question de subsidier un tel achat. Il faudrait que la ville demande une dérogation à la Fédération mais elle ne peut pas. Seul le club est habilité à le faire. J'espère qu'il agira. "Ingrid Colicis lance donc un appel aux dirigeants carolos. " Moi, je ne prends pas mon téléphone pour parler avec eux. J'évite tout contact. Ce qui ne nuit pas au Sporting. Que du contraire. C'est mieux comme cela. "" Le football est une activité qui peut aboutir à créer un sentiment d'appartenance à la région ", conclut Viseur. " Ce sport revêt donc une importance capitale. Les Bayat ne sont pas des Carolos et ils n'ont pas la sensibilité régionale que les précédents présidents possédaient. Ils devraient faire un effort pour s'adapter à la mentalité carolo. Si le dialogue entre la ville et le club était plus intense, on pourrait leur donner un certain nombre de bonnes recettes mais ce n'est pas le cas. Espérons que le lien se renoue assez vite. " " Les dirigeants défendent leur club et à certains moments, cela peut influencer des gens ", explique Defays. " Mogi disait toujours - En bien ou en mal, du moment qu'on parle de nous ! ", rajoute Laquait. Preuve que les sorties des Bayat ne relèvent pas du hasard. Il faut occuper l'espace médiatique. Mais cela peut conduire à une certaine lassitude. Des arbitres, des sponsors, de l'opinion publique. " C'est vrai ", reconnaît Defays, " mais s'il y a de la ranc£ur vis-à-vis de la direction, ce n'est pas aux joueurs à être lésés sur le terrain. "" La direction reproche aux supporters d'avoir des comportements excessifs mais eux, comment se conduisent-ils ? ", dit Marc Monetti. " Je ne sais pas si cela aide médiatiquement et sportivement le club. Le côté extrême de la direction ne sert pas le club. "Abbas Bayat n'est pas du tout d'accord : " Le plus important pour l'image, c'est la manière dont on gère le club. Avec justesse et impartialité. Charleroi est une des meilleures équipes, si pas la meilleure, sur le plan éthique et principes de base de travail. Nous avons toujours veillé à protéger les intérêts de ceux qui sont impliqués à ou avec Charleroi. Quand on trouve certaines choses injustes et qu'on les remet en cause, cela ne nuit pas à l'image de Charleroi. Je n'ai pas de problèmes avec ceux qui sont négatifs envers Charleroi mais cela ne prouve pas qu'ils aient raison. "Pourtant, à la ville, on n'a pas trop apprécié la dernière sortie de la famille (" Charleroi est détesté partout en Belgique et souffre d'une image désastreuse. En Flandre, on associe cette ville avec le quart monde, la mafia et Marc Dutroux). " Ce n'est pas le Carolo qui est détesté partout mais Mogi Bayat. Nuance ", dit Ingrid Colicis. " Si on fait un hit-parade des personnes les plus détestées en ville, il arrive largement en tête ", rajoute-t-elle. " Mogi exagère mais c'est son tempérament ", nuance Viseur, " Pendant quelques années, Charleroi a connu une crise morale qui a trouvé ses deux pics dans l'affaire Dutroux et les scandales politico-financiers. Les Carolos ont ressenti durement la situation mais il y a du changement. Il faut savoir l'admettre ! "" On se bat tous les jours pour redresser cette image mais ce genre de comportements nous ramène souvent à la case départ ", conclut un membre MR. Ce n'est pas le Carolo qui est détesté partout mais Mogi Bayat... (Ingrid Colicis)