Depuis quelques semaines, il a goûté à la culture du Bayern plus qu'il ne l'aurait voulu. Quelques heures après sa défaite 1-0 à l'Atlético Madrid, Carlo Ancelotti a dû se présenter au célèbre banquet du Bayern, comme le veut la tradition. Lors de chaque voyage à l'étranger, où que ce soit dans le monde et quel que soit le résultat, le grand club allemand fait aménager une salle de l'hôtel à la bavaroise, après le match. L'entraîneur a donc croqué une grosse bouchée de viande de porc, au lieu de se livrer à une première analyse du match perdu.
...

Depuis quelques semaines, il a goûté à la culture du Bayern plus qu'il ne l'aurait voulu. Quelques heures après sa défaite 1-0 à l'Atlético Madrid, Carlo Ancelotti a dû se présenter au célèbre banquet du Bayern, comme le veut la tradition. Lors de chaque voyage à l'étranger, où que ce soit dans le monde et quel que soit le résultat, le grand club allemand fait aménager une salle de l'hôtel à la bavaroise, après le match. L'entraîneur a donc croqué une grosse bouchée de viande de porc, au lieu de se livrer à une première analyse du match perdu. Le lendemain du match nul 1-1 contre le FC Cologne, Carlo Ancelotti est à nouveau soumis à une obligation, cette fois en culotte courte. Fidèle à une autre tradition, le Bayern participe à la célèbre Oktoberfest. Ancelotti fait face à un fameux défi. " Amateur de vin, Ancelotti doit prouver qu'il tient sa place dans une tente, avec une bière ", prévient Karl-Heinz Rummenigge. Bien que fils de paysans, l'entraîneur italien confie, le lendemain : " Je sais combien de verres de vin je peux supporter mais je n'ai pas de repère avec la bière. " Il faut reconnaître que l'entraîneur de 57 ans s'est bien tiré d'affaire. Carlo Ancelotti a soulevé son énorme chope de bière pour trinquer avec Rummenigge et le capitaine, Philipp Lahm. En guise de consolation. Le Bayern, à vrai dire, a très bien entamé la saison. Il a gagné le premier match de coupe 0-5 à Carl-Zeiss Iéna. Il a enchaîné avec un 6-0 en championnat contre le Werder Brême. Son premier match de Ligue des Champions, contre le FK Rostov, s'est également achevé sur un score-fleuve, 5-0. Mais cette période de haute conjoncture est achevée, du moins provisoirement. Fin septembre, le premier véritable test, à l'Atlético Madrid, s'est soldé par un échec. Trois jours plus tard, contre le FC Cologne, le Bayern a perdu ses premiers points en Bundesliga. Le Bayern se trouve dans une phase de transition. Après huit saisons au Borussia Dortmund, l'arrière Mats Hummels, enrôlé pour 35 millions, doit s'accoutumer à son nouvel environnement, même s'il est Bavarois. Le Portugais Renato Sanches (19 ans), tout aussi cher, doit se faire au pays. Des valeurs sûres comme Arjen Robben, Douglas Costa et Javi Martinez sont blessées ou rétablies depuis peu, comme Jérôme Boateng. Sur le plan collectif, après trois saisons sous le joug de Pep Guardiola, les joueurs doivent s'habituer aux conceptions de Carlo Ancelotti. Fin mai, en débarrassant son bureau au complexe d'entraînement du Bayern, Guardiola a écrit un message au mur, en grandes lettres : In bocca al lupo, Carlo. Littéralement, ça signifie dans la gueule du loup mais les Italiens emploient la formule pour souhaiter bonne chance à d'autres dans leur entreprise. Les deux entraîneurs éprouvent un profond respect l'un pour l'autre. Ils présentent tous deux un fameux palmarès. Guardiola avait déjà gagné 17 trophées au poste d'entraîneur en 2013 quand il a entamé son mandat au Bayern. Le 11 juillet passé, quand Ancelotti a dispensé son premier entraînement à la Säbener Strasse de Munich, il comptait également 17 prix. Pourtant, les deux hommes sont complètement différents. Guardiola est un professeur de football passionné et un féru de littérature, qui n'hésitait pas à aller réciter des poèmes dans les cafés littéraires de Munich. Ancelotti, lui, est un fils de paysans. Lors de sa présentation à Munich, il n'a pas eu honte d'avouer son faible pour la bonne chère. Guardiola est un obsédé du détail, qui harcèle ses joueurs sans répit. A Milan, à Londres, à Paris et à Madrid, Ancelotti a dû gérer des divas comme Rivaldo, Ronaldo, Didier Drogba, Zlatan Ibrahimovic et Cristiano Ronaldo. A force de côtoyer ces vedettes capricieuses, il a développé une forme de laisser-faire. Alors que Guardiola gigote sur sa ligne de touche comme un lapin Duracell, Ancelotti se comporte en observateur stoïque. L'Italien est également un pragmatique. Pour lui, le Bayern n'est pas obligé de démontrer à chaque minute d'un match qu'il est le Bayern. L'adversaire peut aussi avoir le ballon, pour autant que le résultat final soit satisfaisant. Le nouveau Bayern ose donc procéder plus défensivement qu'avant dans certaines phases et il n'opère plus un pressing aussi fanatique que sous Guardiola. Ce changement de concept est apparu dès la mi-août, pendant la rencontre de supercoupe d'Allemagne contre le Borussia Dortmund. Le Bayern s'est imposé 2-0 mais avec une possession de seulement 45,9 %, soit moins que le Borussia. Il n'avait plus eu un pourcentage aussi bas depuis avril 2012. C'eût été impensable avec Guardiola. Il voulait avant tout museler son adversaire, l'attaquer dans son propre rectangle et ne jamais lui permettre de franchir la ligne médiane. Cette conception du jeu laissait peu de temps de respiration aux joueurs, pas plus qu'aux spectateurs, qui assistaient parfois à un football à couper le souffle. Mais ce football n'a pas fourni les résultats escomptés dans les moments suprêmes, les matches décisifs. Sous Guardiola, le Bayern a échoué à trois reprises en demi-finale de la Ligue des Champions. En 2014, il a même subi une humiliante défaite dans son propre stade, face au Real. L'entraîneur de ce club à l'époque ? Carlo Ancelotti. Ce match illustre parfaitement la philosophie de Carlo Ancelotti. Oser patienter, laisser l'adversaire venir, opérer une transition rapide en possession du ballon, contrer par les ailes et conclure sans pitié devant le but. Peu importe que ce soit en 4-3-3 ou en " sapin de Noël ", le style qu'il adoptait à l'AC Milan. Ancelotti veut être souple sur le plan tactique. Il a jadis refusé le transfert à Milan du distributeur Roberto Baggio, qui ne convenait pas à son système. Une erreur, a-t-il appris au fil des années. " Les joueurs sont beaucoup plus importants que le cadre fixe d'un système de jeu. " En Carlo Ancelotti, le Bayern a engagé un homme qui apporte le calme au vestiaire. L'Italien a la réputation d'être psychologue, empathique. Il comprend les footballeurs et, s'il est le patron, il n'a pas d'ego surdimensionné. Ce phénomène du football contemporain lui est complètement étranger. " En général, on m'embauche parce que je peux ramener le calme dans un club et nouer de bonnes relations avec mon noyau. " Il se fie aux préférences qu'il avait lui-même pendant sa carrière footballistique. Ainsi a-t-il supprimé la nuitée habituelle à l'hôtel la veille d'un match à Schalke 04, un vendredi soir. " De toute façon, les joueurs vont passer toute leur soirée à jouer à la PlayStation. " D'ailleurs, il estime ses footballeurs suffisamment professionnels pour passer la soirée précédant le match en famille. Donc, la sélection n'a pris l'avion pour Gelsenkirchen que le vendredi. Quelques heures plus tard, elle gagnait 0-2. L'Italien possède un autre atout : l'humour. " La pression est énorme dans notre branche. D'un côté, ça garde tout le monde affûté et très concentré mais il ne faut pas oublier qu'on a affaire à de jeunes hommes, qui sont parfois encore adolescents. J'essaie de limiter la pression en leur permettant de s'amuser tous les jours ensemble. L'humour m'y aide. " Le médian allemand Toni Kroos a travaillé un an sous les ordres de Guardiola à Munich et un avec Ancelotti à Madrid. Il a résumé la différence entre les deux hommes. " Par sa conception du jeu, Pep a été le meilleur entraîneur que j'aie jamais eu mais Ancelotti parvient à mieux rassembler les ingrédients du succès : il joint l'approche tactique à l'aspect humain. Tous les joueurs étaient tristes quand il a quitté le Real. " Ces propos alimentent le cliché selon lequel Ancelotti est trop gentil. " Je ne suis pas au-dessus de mes joueurs mais à la même hauteur ", a-t-il glissé dans son discours d'inauguration à Munich. " J'ai moi-même eu des entraîneurs qui voulaient me dicter leur loi. Tu dois jouer comme ça, sinon, basta. J'estime qu'il est préférable de concevoir tous ensemble un style de jeu et une organisation tactique. En dialogue, donc. En fin de compte, ce sont les joueurs qui doivent exécuter mes plans. Ils doivent donc y croire. " Ancelotti a repris un noyau qui a été champion d'Allemagne ces quatre dernières saisons tout en trébuchant trois fois en demi-finale de la Ligue des Champions, un trophée gagné avant l'arrivée de Guardiola. Il doit refaire du Bayern le meilleur d'Europe. Il ne va pas procéder à une révolution. Pour l'heure, les différences ne se marquent que dans des détails. Le Bayern d'Ancelotti joue plus en profondeur. Les arrières latéraux Philipp Lahm et David Alaba restent davantage le long de leur ligne, au lieu de converger vers l'axe. En revanche, Franck Ribéry a la liberté de quitter plus souvent le flanc gauche. Le Français juge d'ailleurs qu'Ancelotti est un entraîneur remarquable car il estime n'avoir pas besoin qu'on lui dise ce qu'il doit faire. La remarque peut d'ailleurs être prise pour une critique à l'égard de Guardiola, qui a souvent muselé ses joueurs munichois. L'approche d'Ancelotti lui a valu un superbe début de saison. Le Bayern a gagné ses huit premiers matches avec un goal-average impressionnant de 27-1. Toutefois, l'automne semble avoir mis un terme à cette suprématie. La gueule du loup grince et les bouches des vedettes aussi. Xabi Alonso, le médian chargé de conférer une structure au jeu, se plaint d'avoir trop peu de possibilités de céder le ballon. Mats Hummels, un défenseur libre, n'a pas assez de coéquipiers en profondeur pour délivrer ses passes verticales. Le gardien Manuel Neuer se plaint depuis quelques semaines du manque de vitesse des combinaisons et de l'absence de changements de rythme. A Madrid, le défenseur Jérôme Boateng a déploré le manque de mouvements et de coeur à l'ouvrage des attaquants. Le Bayern regorge toujours de qualités individuelles mais la machine coince. Le bastion montre des failles quand on le harcèle suffisamment. L'Atlético a mis cette faiblesse en exergue dans leur rencontre européenne, en procédant avec plus de faim, plus d'agressivité, plus d'énergie. Quelques jours plus tard, Cologne a plus ou moins copié le style de l'Atlético. Son organisation très fermée et sa résistance passionnée ont contenu le Bayern. Le mois dernier, même le petit Ingolstadt l'a démontré à l'Allianz Arena : les footballeurs d'Ancelotti sont fragiles quand on les harcèle sans répit. Les clubs commencent à appréhender différemment le Bayern, à la grande joie d'Ewald Lienen, l'aîné des entraîneurs allemands. Le coach de Sankt Pauli s'est énervé, récemment, de la modestie avec laquelle les clubs affrontaient le recordman des titres. Le Bayern est un champion invincible, inapprochable, depuis quatre saisons. Petit à petit, un match contre le Bayern s'est apparenté à une visite chez le dentiste. Désagréable mais inévitable. Il faut y aller une fois tous les six mois. On souffre pendant la visite mais ensuite, on ressent surtout du soulagement. Parce qu'on peut se passer du dentiste pendant un semestre. Mais en football, on a toujours une chance. A condition de vouloir se battre pour la saisir. " Pourquoi l'Atlético a-t-il réussi à neutraliser le Bayern cette saison comme la précédente ? ", s'est demandé Lienen. " Parce qu'il y avait dix ou onze fous sur le terrain, prêts à donner leur vie, façon de parler. Le Bayern s'est cassé les dents sur le granit de l'Atlético. C'est comme ça qu'on peut battre un adversaire qui possède plus de qualités individuelles. " Le message est donc clair : alignez assez de fous et mettez assez de granit dans le match. Comme ça, le dentiste aura mal aux dents, lui aussi. PAR PETER WEKKING PHOTOS BELGAIMAGEAvec Ancelotti, le Bayern n'opère plus un pressing aussi fanatique que sous Guardiola. " Guardiola est le meilleur entraîneur que j'aie connu. Mais Ancelotti allie mieux les approches tactique et humaine. " TONI KROOS, QUI A TRAVAILLÉ SOUS LES ORDRES DES DEUX COACHS