Retour deux ans en arrière. Durant l'automne 2008, Jean-Marc Guillou est la cible préférée de l'establishment du football belge. Le Français a ouvert une nouvelle académie sur les terrains du Sporta de Tongerlo. C'est sa huitième au monde, sa première en Europe. La WD JMG Sportacademie appartient à la Wadi Degla Football Company, une filiale du Wadi Degla Enterprise Holding de Maged Samy, l'Egyptien qui a acheté le Lierse fin 2007. Comme dans trois autres académies financées par Samy, en Egypte, en Thaïlande et au Ghana, Guillou fournit les entraîneurs et le bagage footballistique, Wadi Degla l'infrastructure. En échange, le consortium peut exploiter le nom de Guillou.
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Retour deux ans en arrière. Durant l'automne 2008, Jean-Marc Guillou est la cible préférée de l'establishment du football belge. Le Français a ouvert une nouvelle académie sur les terrains du Sporta de Tongerlo. C'est sa huitième au monde, sa première en Europe. La WD JMG Sportacademie appartient à la Wadi Degla Football Company, une filiale du Wadi Degla Enterprise Holding de Maged Samy, l'Egyptien qui a acheté le Lierse fin 2007. Comme dans trois autres académies financées par Samy, en Egypte, en Thaïlande et au Ghana, Guillou fournit les entraîneurs et le bagage footballistique, Wadi Degla l'infrastructure. En échange, le consortium peut exploiter le nom de Guillou. L'académie belge prend d'emblée le vent de face. L'UB, la Ligue pro et les clubs sont inquiets. Ce sentiment s'accentue quand, des sept élèves avec lesquels l'académie débute, il s'avère que quelques-uns viennent d'Anderlecht. " Guillou plume Anderlecht ", titre Het Nieuwsblad. Il s'agit en fait de trois gamins dont un seul évoluait en Provinciaux, même pas parmi l'élite. Ils ont réussi les journées de sélection, auxquelles se sont présentés des milliers d'enfants. Deux gamins qui ne sont affiliés nulle part réussissent aussi, un vient des Luchtbalboys, un club anversois de P4. Pour un holdup du football belge, ça va encore. Le tribunal du commerce de Hasselt partage cet avis. L'été 2009, il donne tort à Saint-Trond, qui a déposé plainte contre ThomasCaers, le directeur adjoint de l'académie, auparavant responsable de la formation au club limbourgeois. Saint-Trond accuse Caers de techniques de recrutement illégales. Le juge ne le suit pas. " Le scouting de la WD JMG Sportacademie ne se différencie pas des pratiques des clubs belges ", conclut-il. On entend aussi beaucoup parler de falsification de compétition. L'académie ne veut pas que ses élèves se produisent en championnat. Elle ne prend donc pas de jeunes à Anderlecht pour les aligner ensuite contre lui. On demande malgré tout aux académiciens de s'affilier au Lierse, une formalité étayée par deux motifs. Le premier est qu'ainsi, à partir de 16 ans, ils peuvent être progressivement introduits dans le championnat régulier. Le second est financier. Wadi Degla n'a pas la moindre garantie que son académie devienne rentable un jour. En affiliant formellement les joueurs aux Lierse, Maged Samy espère au moins récupérer l'indemnité de formation de la FIFA. Mais la critique durcit. Quand l'académie atteint les 14 élèves, on affirme que l'académie proposerait un contrat aux élèves et à leurs parents. Il y est question d'une indemnité de 200.000 euros à verser par les parents s'ils quittent le projet. Il y est mentionné qu'en cas de contestation, seul le Tribunal international du sport (TAS) est compétent. Il semble qu'un avocat, fils d'un politicien flamand connu, soit l'auteur de la fuite. Via Herman Wijnants, le contrat atterrit chez quelques journalistes. A l'académie, on affirme qu'il ne s'agit que d'un document de travail. La forme assez brouillonne peut le laisser supposer, même s'il faut noter que l'académie change d'avocat pendant sa phase de démarrage. Jesse De Preter intervient comme avocat au nom de Wadi Degla comme de la société de Guillou. Selon lui, il n'a jamais été question d'une indemnité de départ à Tongerlo mais juge fondées les critiques quant à la clause d'arbitrage car celle-ci est en contradiction avec le décret flamand. Elle a d'ailleurs disparu de la version définitive. L'académie s'engage à proposer une procédure de médiation en cas de conflit, sans que les parents soient obligés de l'accepter. S'ils le font, l'académie assume tous les frais de procédure. Le 4 décembre 2008, Ivo Belet, parlementaire européen, interpelle la Commission européenne, demandant si une construction comme la WD JMG Sportacademie est bien conforme au droit communautaire. Il l'interroge plus précisément sur la libre circulation des jeunes et des travailleurs. La question dépasse la perspective du droit européen et la commission renvoie Belet à ses affaires. Dans la convention entre les parents et l'académie, rien ne stipule que les enfants ne peuvent déménager dans un autre Etat membre ou accepter un contrat de travail ailleurs. La démarche de Belet est d'autant plus interpellante qu'il n'a jamais réagi aux invitations répétées de l'académie à un échange informel d'opinions. Sans la moindre connaissance du dossier, Roger Blanpain, professeur émérite en droit du travail, s'emporte et compare Samy et Guillou à des proxénètes. Cela n'amuse pas Samy, qui préfère toutefois renoncer à déposer plainte. On avait adressé les mêmes reproches à Guillou quand il avait casé ses footballeurs ivoiriens à Beveren, prétendant qu'il traitait ses joueurs, des enfants dans ce cas, comme de la marchandise. Une autre preuve serait que les élèves et leurs parents signent un contrat de six ans avec l'académie belge. Selon les détracteurs de Guillou, il s'agit là d'une limitation illégale de leur liberté. De Preter le conteste : " Le décret flamand stipule seulement qu'un sportif non rémunéré doit avoir la possibilité de changer de club, au moins une fois par an. Nous remplissons cette condition. Il n'est pas interdit de conclure des contrats de six ans. "Pour comprendre les motivations de l'académie, selon l'avocat, il faut se rendre compte qu'elle propose un concept global, qui comprend le football mais aussi un enseignement gratuit et l'entretien. " Indépendamment du fait qu'un élève ne soit finalement pas destiné à une carrière footballistique, imaginez une blessure grave ! Même s'il ne pourra pas réaliser ses rêves, il continuera à profiter de l'académie : l'enseignement et le fait d'être logé-nourri-blanchi durant toute la durée du contrat. Ces six années confèrent donc des devoirs à la seule académie. "Il s'agit d'une garantie pour l'enfant et ses parents. La raison de cette générosité ? Elle est simple, d'après De Preter : Guillou est convaincu que les enfants qui réussissent les épreuves de sélection sont faits pour l'élite absolue. " Il veut donc leur offrir ce que d'autres clubs en Belgique ne font pas : une formation footballistique très intensive et de grande qualité. Cela requiert un sérieux engagement des enfants, qui sont soumis à une lourde combinaison d'école et de formation sportive, ne rentrant dans leur famille que le week-end. Ce n'est pas évident pour un enfant. Il doit vraiment être très motivé pour s'y aventurer. Ceux qui ont cette audace obtiennent la garantie de recevoir six ans d'enseignement et d'entretien gratuits. "La générosité de l'académie va plus loin que le décret flamand. L'élève peut à tout moment rompre unilatéralement ses liens avec celle-ci, ce qui est refusé à l'académie. De Preter : " La possibilité de pouvoir refermer la porte à tout moment, sans préavis, constitue un incitant moral à rejoindre le projet. Indépendamment de cette considération, nous sommes réalistes. Quel sens cela aurait-il de retenir un élève contre sa volonté pendant des mois ? Celui qui veut partir peut le faire sur-le-champ, sans attendre la date fixée par la loi. Je le répète, cette académie représente plus qu'une formation de football. Il est important qu'un jeune qui ne se retrouve plus dans l'enseignement façon internat puisse changer d'environnement sans attendre. En fin de compte, nous parlons ici de ses études ! "Il apparaît rapidement que Belet et Blanpain ainsi que quelques journalistes se sont laissé entraîner par un Herman Wijnants, opposé à ce projet. Le manager de Westerlo a été d'emblée un des plus farouches pourfendeurs des projets franco-égyptiens en Campine. Il a même eu, en vain, des entretiens avec Maged Samy car il redoute ses projets. En compagnie de Jean-Marie Philips (ex CEO de l'UB) et de Ludwig Sneyers (directeur de la Ligue pro), Wijnants a été le seul dirigeant de club à accepter une invitation de l'académie, en janvier 2009. Entreprise privée, l'école de football n'a aucun compte à rendre à l'UB mais elle comprend bien que seule l'ouverture pourra calmer les esprits. Durant cette soirée d'information, Guillou a exposé son projet devant une assemblée clairsemée. Ses interlocuteurs ont cherché la confrontation et la soirée a tourné au dialogue de sourds. L'UB continue à refuser tout contact avec l'académie. Elle interdit aux écoles de haut niveau de jouer contre elle, même si certains enseignants sont séduits par les principes de Guillou. La majorité des clubs refuse de disputer des matches amicaux contre l'académie. " Nous travaillons dans l'ombre, sans brouhaha ", explique Caers. " Pourtant, des clubs néerlandais comme Roda, Willem II, MVV et PSV sont d'accord de jouer à quatre contre quatre, pieds nus, contre nos jeunes. Ils pensent qu'ils peuvent peut-être apprendre quelque chose. En Belgique, en revanche, on nous considère comme une menace. "Tout bien considéré, c'est étonnant. Guillou et ses adversaires ont plus de points communs qu'on ne pourrait le croire. Comme Blanpain, le Français plaide en faveur de l'abolition du système des transferts, il partage avec de nombreux dirigeants de clubs son aversion des agents de mauvaise foi et comme l'UB et les clubs, il tente de concilier enseignement et football. De Preter : " On a le droit de tout critiquer mais en soi, ce projet est bon pour le football belge. Il a sans doute besoin de quelques corrections ici et là mais rien qui soit susceptible de le démolir. Nous avons voulu montrer que nous n'avions rien à cacher, au vu du choc suscité par ce projet. Nous avons fait le maximum en matière de transparence. "Maged Samy n'a jamais présenté son académie comme une £uvre de charité. Comme son nom l'indique, la Wadi Degla Football Company est une entreprise de football qui investit dans toutes les branches de l'industrie du ballon rond : des clubs de football professionnels, des droits TV et l'activité football dans des clubs multisports familiaux du groupe en Egypte. Les académies, en Belgique, en Egypte, en Thaïlande et au Ghana, constituent un investissement à long terme, pour stimuler le fonctionnement des clubs pros. Samy espère aussi soutenir indirectement les deux autres branches de son groupe, par exemple en améliorant sa notoriété. Considérée de ce point de vue, l'académie ne se distingue guère de la formation intensive que dispensent les clubs professionnels belges aux jeunes. Wadi Degla espère former des jeunes de haut niveau, aptes à évoluer un jour dans une de ses équipes-fanions. Pour le moment, il s'agit du Lierse et du FC Wadi Degla, pensionnaire de D1 égyptienne actuellement entraîné par Walter Meeuws. Ce qui distingue l'académie, c'est qu'en plus de la formation, elle éduque les jeunes avec conséquence et des critères éthiques. La formation sportive est d'ailleurs dispensée de façon à promouvoir le football dans sa totalité. Guillou est un romantique fidèle à un concept footballistique qui combine créativité, spectacle et efficacité offensive. De Preter : " Tout cela comporte-t-il un pari commercial ? Certainement. Compte tenu de la législation de notre pays et de la rigidité du monde footballistique belge, un dirigeant d'entreprise doit flirter avec une forme de suicide financier pour avoir encore envie d'investir dans les jeunes. D'autre part, il y a un axiome : le dirigeant de club n'arrivera plus à rien s'il ne forme pas des joueurs. D'abord, la crise économique engendre un manque de liquidités. Les transferts deviennent trop onéreux pour beaucoup de clubs. Ensuite, il règne actuellement une sorte d'incertitude juridique autour des transferts et les négociations tournent au combat. Nous évoluons vers une situation où clubs et joueurs ne négocieront sérieusement que s'ils se retrouvent devant un juge, à couteaux tirés et soutenus par des bataillons d'avocats. En d'autres termes, les transferts peuvent devenir risqués, certainement pour les petits clubs. "Les investissements réalisés à l'académie de Tongerlo sont importants : 1,2 million d'euros par an selon Samy et Guillou. En outre, il faudra des années avant de pouvoir déterminer si un footballeur répondra aux attentes. " Si ce n'est pas le cas, l'investissement est perdu ", conclut De Preter. " S'il évolue bien, nous n'avons pratiquement aucun moyen légal de nous protéger des clubs professionnels. Pour limiter ce risque, il faut le répartir au maximum. "Pour Wadi Degla, cela implique de ne pas investir uniquement dans un club ou une académie. La société investit également dans les droits TV et le football est un aspect important dans les clubs multisports familiaux d'Egypte. " Il faut que les pertes éventuelles d'une branche soient compensées par les gains réalisés dans d'autres secteurs ", explicite De Preter. Pour le moment, ni le Lierse ni la WD JMG Sportacademie ne constituent des branches bénéficiaires... PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS: REPORTERS/ GOUVERNEUR" L'académie constitue-t-elle un pari commercial ? Oui. " Jesse De Preter