Olivier Suray (32 ans) est toujours capitaine de Mons, mais son brassard n'a tenu qu'à un fil. Son gros clash avec une partie de la direction, en fin de saison dernière, a laissé des traces : il choisit désormais ses interlocuteurs au sein du club. Il y en a l'un ou l'autre sur lequel il a carrément fait une croix. On est ardennais ou on ne l'est pas. Et si ce caractère fort n'avait pas que des explications géographiques ? Les épreuves de la vie peuvent aussi tailler la personnalité d'un homme.
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Olivier Suray (32 ans) est toujours capitaine de Mons, mais son brassard n'a tenu qu'à un fil. Son gros clash avec une partie de la direction, en fin de saison dernière, a laissé des traces : il choisit désormais ses interlocuteurs au sein du club. Il y en a l'un ou l'autre sur lequel il a carrément fait une croix. On est ardennais ou on ne l'est pas. Et si ce caractère fort n'avait pas que des explications géographiques ? Les épreuves de la vie peuvent aussi tailler la personnalité d'un homme. Olivier Suray : Je suis serein. Je me sens revivre depuis quelques semaines, après un été pourri. J'avais attrapé une grave infection suite à une infiltration qui devait me permettre de jouer tout le deuxième tour de la saison dernière, malgré une blessure au talon. J'avais chopé le staphylocoque doré. Au moment de m'opérer, le chirurgien m'a affirmé que je ne devais pas m'inquiéter. Facile à dire, mais quand vous avez du mal à vous déplacer pendant deux longs mois, vous vous posez des questions. J'ai finalement appris que ce n'était pas si bénin : si on n'arrivait pas à stopper très vite l'infection, si elle arrivait jusqu'à l'os, je risquais trois, quatre ou six mois d'hôpital. On m'a même parlé d'une amputation du pied dans le pire des cas. J'ai paniqué. Mais tout s'est bien passé : on m'a enlevé quatre cm3 de mauvaise graisse et j'ai même fait mon retour dans l'équipe un mois plus tôt que le pronostic le plus optimiste. J'étais déjà sur le terrain pour le premier match de championnat, à St-Trond : il y avait un blessé et un joueur qui n'avait pas encore reçu sa licence, alors Sergio Brio m'a directement lancé dans la bagarre. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un mauvais souvenir mais je suis conscient d'être passé très près d'une fin de carrière anticipée : à bientôt 33 ans, je ne serais peut-être plus revenu dans le coup si j'avais dû rester une très longue période sur la touche. Par rapport à notre groupe aussi, je suis serein et confiant. Il y a de la qualité. Mais peut-être trop peu de quantité : si deux joueurs occupant des postes clés se blessent, ça risque de devenir très vite difficile pour Mons. Je n'ai pas un mauvais caractère, mais un caractère dur qui s'explique par mes origines familiales. A la maison, ce n'était pas rose tous les jours. Ma mère était alcoolique et j'en ai affreusement souffert. Mon père et mon frère aussi, évidemment. Elle ne travaillait pas et dépensait dans son vice une partie du salaire de mon père. On a ramé sec ! Et j'ai grandi au milieu des remarques désobligeantes. Surtout à l'école. Les enfants peuvent être terriblement cruels, c'est connu. On me faisait souvent remarquer que ma mère picolait. Je les enviais, tous ces gosses normaux. Ils pouvaient inviter leurs copains à la maison pour jouer, pour manger, pour dormir. Chez moi, c'était inconcevable : j'étais trop gêné, je n'aurais pas voulu que les enfants de ma classe voient le tableau. Je n'ai jamais invité personne. Mes parents se sont séparés il y a très longtemps, ma mère s'est alors retrouvée seule et elle est décédée il y a trois ans : une chute dans les escaliers ! Aujourd'hui, je suis très exigeant avec mes propres enfants, à cause de mes expériences douloureuses. Je veux qu'ils soient conscients de leur chance. Je ne leur demande pas d'aller à l'école avec des chaussures trouées, mais quand on leur offre des baskets dernier cri et qu'ils se permettent encore de faire la gueule, j'explose. Je me tue à leur répéter que l'argent ne tombe pas du ciel et ne pousse pas dans le jardin. On ne vit qu'une fois. Je cherche à profiter au maximum de toutes les bonnes choses que la vie nous offre, tellement j'ai des angoisses par rapport à la mort. Il m'arrive de ressentir des frissons, de la tête aux pieds, quand je vois des morts à la télévision ou dans un journal. J'y pense souvent et j'en parle beaucoup avec ma femme : y a-t-il quelque chose après la mort ? Personne n'en sait rien. Par contre, on sait qu'on a quelque chose quand on est vivant, alors je ne veux pas rater tout cela. Je ne me prive de rien, je n'ai pas l'hygiène de vie de la plupart des autres footballeurs professionnels, mais je sais qu'il y a des limites que je ne peux pas dépasser. En 15 ans de professionnalisme, je n'ai pas reçu une seule remarque négative d'un de mes entraîneurs concernant mon style de vie. C'est révélateur, cela veut dire que je sais tout donner dès que je monte sur un terrain. Tous mes coaches pourraient vous le dire : Suray est un bosseur. Ce n'est pas parce que je bois quelques chopes le lundi soir que je serai mauvais le samedi. Il y a beaucoup de joueurs qui se bourrent le crâne, s'obstinent à ne jamais vouloir mettre un pied de travers, mais ils ne sont pas meilleurs pour autant le week-end. Loin de là... Mon impatience, mon impulsivité, mon côté mauvais perdant et ma mauvaise foi... qui ne dure jamais longtemps. J'ai horreur du retard. On dit que la ponctualité est la politesse des rois : je confirme. Je suis aussi très impulsif. Je réagis parfois trop vite, sur le terrain et en dehors. Je n'ai pas pris beaucoup de cartes rouges, mais il y en a qui étaient dues à cette impulsivité incontrôlable. Un jour, avec Charleroi, j'ai mis un coup de boule à un adversaire dans un match d'Intertoto. J'avais une main bandée, je me suis retrouvé au sol et il a marché volontairement sur cette main. Mon sang n'a fait qu'un tour : coup de boule... et exclusion. Une autre fois, toujours avec Charleroi, je m'en suis pris à l'arbitre Eric Blareau. Je trouvais qu'il sifflait tout contre nous, et à deux minutes de la fin, il a encore donné une carte jaune injustifiée à Marco Casto. Je suis allé le trouver et je lui ai lancé : -Bravo l'arbitre international de mini foot. Ce n'était pas méchant, mais Blareau l'a très mal pris et je suis rentré au vestiaire quelques secondes avant les autres... Etre plus cultivé. Il y a un tas de bouquins intéressants que je voudrais lire, mais je manque de temps. On dit que les footballeurs ont un quotidien peinard : je ne suis pas d'accord. Quand je rentre de l'entraînement, je suis crevé. Comme je tiens à m'occuper le mieux possible de mes trois enfants, il ne me reste pas beaucoup de temps pour d'autres distractions. La mer, la plage, le soleil, mes enfants, mes amis, mes chiens et la fête tous les jours. Mes vacances, finalement. A part mes enfants, aller voir, le dimanche, un petit match de Promotion ou de Provinciales. Ça me fait du bien de me replonger dans l'ambiance des buvettes complètement pourries, tenues par des bénévoles qui ne se prennent pas la tête. Dans ces moments-là, j'ai conscience d'être très loin du football professionnel et ça me fait le plus grand bien. En plus de ceux de mes enfants (Thomas, Mathis, Lorie) évidemment, il y en a beaucoup que j'aime bien. Je déteste seulement ceux qu'on retrouve dans toutes les séries C anglo-américaines... et le mien. Désolé, mais Olivier, je n'ai jamais accroché. Le blanc. Qu'on soit fatigué ou de mauvaise humeur, le blanc finit toujours par reposer, relaxer. Dans ma maison, il y a énormément de blanc : peu de bibelots, peu de cadres aux murs. Je n'aime pas les chichis. En plus, le blanc est la couleur propre, et comme je suis très maniaque, ça me convient très bien. Le chien. Et le singe ! Il ne lui manque que la parole pour être comme nous, le pauvre ! Si on lui demande de faire un truc, il le fait. Mais il ne peut pas parler. Quelque part, cet animal me fascine. Comme je me vois mal avec un singe à la maison, j'ai deux chiens. Les films comiques en général, et Le dîner de cons en particulier. Quand je croise un vrai con, je me dis en me marrant que je devrais l'inviter. Et c'est ce que je pense chaque fois que je revois un ancien coéquipier que j'ai connu à Anderlecht. Un jour, on se foutait de sa tête depuis une heure quand il nous a dit, très sérieusement : -J'ai l'impression que vous vous foutez de moi depuis cinq minutes. Il se trompait seulement sur la durée (il se marre). Celui-là, pas de doute : il faut l'inviter. Al Pacino, Bourvil et Louis de Funès. Robbie Williams et le rock, à la limite hard rock. J'ai grandi avec ACDC, Iron Maiden, Trust, etc. Il faut que ça déménage ! Les Tuniques Bleues, Lucky Luke, Astérix et Spiderman. Les acteurs de séries B du style Les feux de l'amour, et ceux des très mauvais feuilletons français qu'on nous passe en boucle pendant tout l'été. Hitler. J'adore les reportages consacrés à ces pages sombres de l'histoire. Pour moi, il n'y en aura jamais trop car on n'a pas le droit d'oublier tout ce qui s'est passé. Mais quand je vois comment on se déchire encore dans certaines parties du monde, je me dis que la génération moderne n'a pas tout compris, n'a pas tiré les bonnes leçons. On continue à enfermer ou à tuer des gens pour leur nationalité ou leur race. Race : un mot que je déteste. Qu'on parle de race pour un chien, d'accord, mais pas pour des personnes. On fait crever des gens de faim sous prétexte qu'ils sont nés de l'autre côté d'une frontière : ça m'échappera toujours. Les politiciens en général. Quand j'entends que les parlementaires s'auto-octroient un 14e mois de salaire sous prétexte qu'ils n'ont plus été augmentés depuis plusieurs années, je bondis. De combien augmente-t-on les minimexés, quand on se décide à penser à eux ? De 0,1 ou 0,2 %. Et ces gens-là n'ont pas de 14e mois. Les politiciens ne seront pas, demain, les premiers dans la misère, mais ils se soignent avec notre argent. Et ce n'est évidemment pas la seule chose qui m'énerve dans le monde des hommes politiques. Quand j'étais à Charleroi, ma signature au Standard pour la saison suivante a été très mal accueillie. L'échevin des Sports, Claude Despiegeleer, a déclaré que je n'étais plus digne de porter le maillot du Sporting. Quelques jours plus tard, j'ai marqué un but des 30 mètres contre Mouscron. J'ai ainsi prouvé que ma tête resterait au Mambourg jusqu'au terme de la saison. Dès la fin du match, je me suis empressé d'aller dire à Despi que j'avais quand même, encore, de la motivation pour le Sporting. Et j'ai ajouté : -La prochaine fois, tu tourneras sept fois ta langue dans ta bouche avant de dire n'importe quoi. Mon impulsivité a parlé et je ne l'ai jamais regretté. Sur un plan plus général, l'intervention des politiciens carolos dans la vie du Sporting a, pour moi, un côté dérangeant. Quand le club se retrouve dans une situation financière délicate, la Ville se porte caution d'un emprunt. Et pourquoi donc ? Abbas Bayat a quand même des usines, non ? Tout cela prouve qu'on ne prête qu'aux riches. Si un petit commerçant de Charleroi se retrouve dans le rouge, la Ville ne fera rien pour lui. Deux poids, deux mesures : je ne suis pas d'accord. La plus belle réussite sociopolitique en Belgique, c'est le système des soins de santé. Qu'on soit riche ou pauvre, on peut se soigner. Aux Etats-Unis, si vous n'avez pas beaucoup d'argent, vous n'avez plus qu'à vous laisser mourir. La vulgarité et la méchanceté gratuite. J'ai déménagé récemment parce que j'en avais marre d'entendre des gros mots de mes enfants quand ils rentraient de l'école. Quand votre gosse parle comme ça à 6 ans, vous vous demandez comment il s'exprimera à 15 ans. Quant à la méchanceté gratuite, c'est un ingrédient que l'on retrouve au quotidien dans le football professionnel. Des gens essayent de nous casser par jalousie, pour se faire bien voir ou parce qu'ils se croient intéressants. Si on me voit au restaurant avec un verre de vin, on entendra le lendemain dans toute la ville que Suray était complètement ravagé sur le coup de 2 heures du matin. Ça fait jouir celui qui lance la rumeur mais ça n'intéresse finalement que lui : c'est donc totalement gratuit. J'espère et je pense être un bon père, et je ne voudrais pas que ça change. Si je n'avais pas été footballeur, j'aurais aimé devenir chanteur ou musicien. Au foot, les gens se déplacent pour voir 22 joueurs. Alors qu'on peut aller à un concert pour acclamer une seule vedette. Les sensations qu'un artiste ressent sur scène doivent être magnifiques. Cette reconnaissance, c'est la chose qui me manquera le plus quand j'arrêterai ma carrière. Entendre les gens s'exciter au moment où on monte sur le terrain, c'est particulièrement agréable. La sincérité parce que c'est une qualité qui manque dans le monde du foot. Il est beaucoup trop superficiel à mon goût. On nous voit d'abord comme des footballeurs avant de nous voir comme des hommes et ça me dérange. La gentillesse, le dévouement et la compréhension. Ces qualités, je les retrouve à la maison. Je pratique un métier fort médiatisé et ce n'est pas toujours évident, pour une femme de joueur, de passer systématiquement au second plan. Sabine gère très bien cette situation. J'ai mon boulot, elle a le sien : elle ne veut pas être seulement la femme d'un joueur de foot. Je pardonne tout, sauf la bêtise et la connerie. J'arrêterais de travailler pendant six mois ou un an pour prendre de bonnes vacances. Et j'offrirais beaucoup de choses à mon père, parce qu'il l'a bien mérité. Pour le reste, je continuerais à vivre très simplement. Une maladie, pour moi ou un proche. Se savoir condamné : quelle horreur ! Où est la buvette (il rit) ? Non : -Protège mes enfants. Dans les Ardennes, on grandit avec l'Eglise. J'étais donc croyant au départ. Mais, quand je vois toutes les horreurs autour de nous, je me dis que, s'il y avait un Dieu, il empêcherait tout cela. Pierre Danvoye" MON ENFANCE A ÉTÉ MARQUÉE par l'alcoolisme de ma mère " " Cet été, J'AI CRAINT L'AMPUTATION D'UN PIED "