Charleroi, un soir de cirque. Le chapiteau : le Mambourg. Le clown : Abbas Bayat. Les fauves : les supporters du kop. Les dompteurs : les stewards. L'artiste blessé et absent : Jacky Mathijssen. Le funambule : Philippe Vande Walle.
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Charleroi, un soir de cirque. Le chapiteau : le Mambourg. Le clown : Abbas Bayat. Les fauves : les supporters du kop. Les dompteurs : les stewards. L'artiste blessé et absent : Jacky Mathijssen. Le funambule : Philippe Vande Walle. Les scènes surréalistes se sont enchaînées samedi lors du match contre Lokeren. Le point d'orgue est survenu au coup de sifflet final quand Abbas Bayat, qui avait été hué et insulté par une tribune entière pendant toute la rencontre, est venu se poster tout sourire devant ces mêmes supporters, applaudissant gaiement au milieu de ses joueurs. Extraordinaire ! La conclusion inattendue d'une semaine complètement folle. Mardi : Abbas Bayat critique dans la presse le bilan des trois saisons de Mathijssen au Sporting. Mercredi : Mathijssen, qui hésitait toujours à prolonger son contrat, réplique et signale que les clubs intéressés peuvent l'appeler. Jeudi : il signe au Club Bruges. Vendredi : Abbas Bayat le remercie publiquement pour son travail, lui souhaite (publiquement) bonne chance et le vire sans en avertir la presse. Samedi : Vande Walle est le nouvel entraîneur principal des Zèbres. Ce tremblement de terre suscite plusieurs questions. Ce n'est pas la première fois qu'un joueur ou un entraîneur annonce avant la fin de saison qu'il travaillera dans un meilleur club l'année suivante. La trajectoire de Mathijssen est linéaire : après avoir réussi de bonnes choses à Saint-Trond puis de très bons résultats à Charleroi, il était normal qu'il se dirige vers un club comme Bruges. Si toutes les personnes concernées avaient été adultes, on aurait pu communiquer dès maintenant le prochain transfert du coach limbourgeois et lui permettre de poursuivre son £uvre au Mambourg jusqu'en fin de saison. Mathijssen n'est pas un pourri ou un tricheur : on n'imagine pas un seul instant qu'il aurait boycotté les derniers matches du Sporting pour favoriser le classement de sa prochaine équipe. Mais il aurait fallu, pour cela, que tout se règle entre adultes. Abbas Bayat a été le premier à déraper quand il a pointé du doigt le bilan de son entraîneur. Les dirigeants de Bruges n'ont pas été beaucoup plus inspirés en faisant signer Mathijssen alors qu'ils avaient promis à Cedomir Janevski de ne pas nouer de contacts avec un autre entraîneur avant de l'informer sur son avenir personnel. Tout se compliquait donc et la situation de Mathijssen devenait subitement intenable. Le laisser sur le banc de Charleroi alors que la guerre était déclarée avec son président, c'était ouvrir la porte à toutes les supputations. Le moindre mauvais résultat des Zèbres aurait provoqué rumeurs et railleries. Charleroi et Bruges sont en lutte pour le même objectif : la cinquième place, synonyme d'Intertoto. Dans ce climat délétère, il fallait donc trancher, mettre fin à l'incertitude, écarter Mathijssen. La solution de la sagesse, mais une mauvaise solution alors qu'on aurait pu en trouver une bonne ! Ce coach ne fait rien comme les autres. Quand il quitte Saint-Trond pour Charleroi en avril 2004, à trois matches de la fin du championnat, il fait déjà couler de l'encre. L'Antwerp, en lutte avec le Sporting pour le maintien, l'accusera d'avoir encouragé ses anciens joueurs pour qu'ils battent les Anversois et sauvent ainsi les Zèbres. Cette affaire se retrouvera devant la justice. Aujourd'hui, Mathijssen prend à nouveau une décision qui fait grincer des dents. On ne l'aurait sans doute pas ennuyé s'il avait signé à Genk ou à Anderlecht. Mais en se liant à Bruges alors qu'il reste quatre matches importants pour le Club et le Sporting, il savait évidemment qu'il se mettait dans une situation inconfortable. Une seule discussion ne suffit évidemment pas pour ficeler un contrat entre un entraîneur du calibre de Mathijssen et un club comme Bruges. Les dirigeants flandriens et le coach limbourgeois s'étaient déjà rencontrés avant la semaine dernière, même si les patrons du Club soutenaient le contraire à Janevski. Les déclarations d'Abbas Bayat, en début de semaine dernière, n'ont fait qu'accélérer les choses : plus rien n'empêchait Mathijssen de signer officiellement un contrat à Bruges. Jan Ceulemans s'est battu en vain contre l'ombre de Trond Sollied. Emilio Ferrera n'a jamais été vraiment accepté par les supporters de Bruges parce qu'il avait pris la place de l'icône Ceulemans. Janevski a trouvé une situation inextricable. Dès juillet prochain, le Club veut prendre un nouveau départ. Mathijssen peut difficilement faire moins bien que ses trois prédécesseurs. Il a tout à gagner là-bas. Le noyau va être modifié de fond en comble. Bruges va repartir avec une page blanche, pour une nouvelle ère. Mathijssen a le profil pour y bâtir du solide, sans devoir se battre contre les ombres du passé récent. Abbas Bayat veut gagner. Samedi dernier, les supporters lui ont rappelé qu'il devait alors allonger les moyens financiers de ses ambitions. On connaît sa passion mais aussi ses carences dès qu'il s'agit de parler foot : il estime que le noyau de cette saison pouvait remporter un trophée et n'avait rien à envier à Anderlecht, au Standard ou à Genk. Mathijssen a calé deux fois le Sporting dans le Top 5 avec une majorité des joueurs moyens : c'est ça, son vrai bilan. Il voyait filer ses meilleurs éléments deux fois par an, à chaque campagne de transferts. Mais il s'en accommodait et reproduisait systématiquement des miracles. Abbas Bayat a déclaré au journal Le Soir, ce week-end : " Jacky Mathijssen a eu une fâcheuse tendance, ces derniers temps, à mettre trop souvent l'accent sur les joueurs qui sont partis ou qui ont commis des erreurs sans prendre jamais la peine de se remettre en question. En clair, quand on s'inclinait, ce n'était jamais de sa faute. Il est aisé de tirer la couverture à soi quand tout va bien, mais j'attends toujours le premier coach qui reconnaîtra spontanément ses torts au soir d'une défaite. Des erreurs, Mathijssen, comme tout autre entraîneur, en a commis ". On voit que le président n'assistait jamais aux conférences de presse de son ex-coach après les matches. Jamais, Mathijssen n'a tiré la couverture à lui. Jamais ! Il a toujours couvert ses joueurs et a plus d'une fois porté une défaite à son compte personnel, signalant que son discours était sans doute mal passé. Il a fait une exception récemment après le revers à Mouscron, pointant du doigt le manque de qualités dans son noyau. Abbas Bayat n'a pas digéré ces déclarations alors que leur entente était déjà troublée depuis plusieurs semaines. Huit jours avant le déplacement à Mouscron, le président avait fleuri Mathijssen pour son centième match à la tête des Zèbres et les deux hommes s'étaient embrassés. Mais cette embrassade n'était qu'hypocrisie entre un coach et un président qui ne se parlaient pratiquement plus. C'est plus clair que jamais. Depuis quelques semaines, le président a méchamment repris les choses en mains, limitant ainsi le rayon d'action de Mogi. Abbas s'est personnellement déplacé (à la surprise générale) quand les médias ont été convoqués au stade pour calmer la relation tendue entre le club et une bonne partie de la presse. Abbas a montré à cette occasion qu'il était le seul patron, réduisant presque son neveu au silence. La non-reconduction du contrat de Mathijssen en est une preuve supplémentaire. Mogi défendait le coach à 200 % mais reconnaissait en aparté que la décision ne lui appartenait pas. Entre le président et le manager général, il y a actuellement pas mal de friture sur la ligne. Les supporters ont tranché. De la première à la dernière minute du match contre Lokeren, ils ont hurlé des chants pro-Mathijssen et anti-Abbas Bayat. Ce n'était pas toujours très fleur bleue... " Abbas démission ". " Abbas enc-- " " Abbas casse-toi ". " Abbas shit olé olé ". " On veut un président ". " Abbas n'est pas un Carolo ". " On est chez nous ". Ils ont aussi tenté de manifester leur colère via des banderoles assassines. Plusieurs ont été confisquées à l'entrée du stade. D'autres ont franchi les contrôles. Chaque fois que le kop commençait à déployer un calicot, les stewards se ruaient dessus pour l'arracher. Ce qui déclenchait de nouveaux chants : " Abbas dictateur ". Après 70 minutes, le noyau dur a quitté sa zone pour entrer de force dans la tribune principale (en bousculant des stewards) et y chanter " Abbas démission ". Mogi est épargné dans cette tourmente mais la cote du président est au plus bas. La gestion du site internet du Sporting est surréaliste. Jeudi dernier, alors qu'on savait depuis quelques heures que Mathijssen avait signé à Bruges, on y lisait un message d'espoir, on encourageait les supporters à y croire : il reste quatre matches à gagner. Pas un mot sur le départ prochain du coach. Samedi, on apprenait sur ce site que Philippe Vande Walle assurerait l'intérim jusqu'au terme de la saison. Les surfeurs n'avaient plus qu'à conclure eux-mêmes que Mathijssen avait été viré. Dans les journaux de samedi, il n'était pas écrit que Mathijssen n'était plus l'entraîneur. Il avait pourtant reçu son C4 la veille. Abbas Bayat parle aussi d'une séparation de commun accord. Tellement de commun accord que Mathijssen a coupé son téléphone pendant tout le week-end pour éviter de devoir exprimer le fond de sa pensée. Dans l'émission Studio 1 de samedi, Mogi Bayat déclarait que tout le monde, y compris les supporters, pouvait s'exprimer : " On est en démocratie, il y a la liberté d'expression ". Rappelons que depuis un an, les joueurs du Sporting ont l'interdiction de nous accorder des interviews, sous peine de forte amende ou de C4. Mais le summum est l'interview d'Abbas Bayat sur la web TV du Sporting. Elle a été mise en ligne samedi et il y dit notamment : " On a un noyau qui est assez bon pour gagner quelque chose (...) Je souhaite très bonne chance à M. Mathijssen, je lui ai toujours dit qu'on devait viser le top, je pense qu'il peut arriver à entraîner le Real Madrid ". Mais quoi, finalement ? Mathijssen est un super coach pour la Liga et la Ligue des Champions, ou un entraîneur qui n'a pas réussi à tirer le maximum des joueurs de Charleroi ? On a l'impression que le chantier sera colossal au Mambourg, cet été. Le président est plus que contesté par la base. Les premiers remboursements du prêt bancaire arrivent et il semble que le club n'ait aucune chance de se faire aider par la Ville car la loi interdit une aide publique de ce type à une entreprise privée. Un nouveau coach va débarquer : la sauce prendra-t-elle ? On se souvient des difficultés rencontrées par Georges Leekens dans les années 90, quand il avait succédé à Robert Waseige. Pendant une année complète, il a dû se battre contre le fantôme du Liégeois. A chaque défaite, c'était la même rengaine dans le club, dans les tribunes et dans la presse : " Waseige faisait comme ceci, Waseige faisait comme cela ". Leekens a été obligé d'en tirer les conclusions et est parti. On souhaite bonne chance au prochain coach car il sera inévitablement comparé à Mathijssen dès la première contre-performance. Il devra aussi travailler avec un staff perturbé. Raymond Mommens, l'homme qui se cache derrière tous les transferts réussis, va partir à Anderlecht. Et Dante Brogno a subi un terrible désaveu quand on lui a préféré Vande Walle pour devenir T1 jusqu'en fin de saison. On prévoit aussi des départs de joueurs importants. Fabien Camus, Tim Smolders, MajidOulmers et d'autres sont convoités et leur vente sera sans doute nécessaire pour tenir les comptes en équilibre. Mahamadou Kéré et Izzet Akgül partiront sans doute pour rien car ils sont en fin de contrat. Bref, il y aura du boulot pour maintenir le club au niveau où Mathijssen l'a positionné. par pierre danvoye - photos : belga