"Les jeunes, tu dois toujours être derrière eux ", lâche subitement Claude Makélélé. À ce moment-là de la conversation, on discute du parcours en montagnes russes de son équipe. Un début de championnat calamiteux, ensuite un enchaînement de bons résultats, puis un nouveau passage à vide. Eupen fait un parcours contrasté. Mais au moins, le coach français kiffe à fond son job. À l'entendre, ce qu'il a vécu depuis un peu plus d'un an, ce n'est (pour ainsi dire) que du bonheur. Dans cette interview, il est cent fois plus ouvert et bavard que lors de ses points presse d'après-match, où il a traditionnellement l'art de noyer le poisson. Il va expliquer pourquoi.

Tu es du style à mettre la pression sur tes joueurs, tout le temps ?

CLAUDE MAKÉLÉLÉ : Tu dois pouvoir t'adapter à ton groupe. Ça ne m'a pas étonné, les deux mauvais matches qu'on vient de faire contre Lokeren et Saint-Trond. Je savais que ça allait arriver. On démarre mal, puis ça prend bien, puis on retombe dans nos travers parce que tout le monde se relâche un peu. On retombe dans la facilité, on oublie que la série de bons résultats s'expliquait surtout par un gros travail et beaucoup de discipline. Et ça, c'est difficile à maintenir sur une longue période, évidemment. Je savais que ça allait tourner comme ça justement parce que j'ai beaucoup de jeunes dans mon groupe. Et c'est pour ça que je te dis qu'il faut toujours être derrière eux. À moi de faire très attention. Mais je ne veux pas être un dictateur tout le temps, quand même. Parce que c'est épuisant. Pour eux, et pour moi. Simplement, je dois toujours avoir en tête que si on laisse une minute de liberté à un jeune footballeur, il risque fort de faire une bêtise. Il faut les tenir en laisse, c'est un accompagnement de tous les jours.

José Mourinho m'a appris énormément sur le thème de l'exigence, du non-relâchement. " Claude Makélélé

Tu as travaillé avec des entraîneurs historiques, ils t'ont fait comprendre ça ?

MAKÉLÉLÉ : Pas nécessairement parce qu'ils n'avaient pas tous besoin de faire ça. Je te donne un exemple : Vicente Del Bosque au Real. Dans l'équipe, il y a Iker Casillas, Roberto Carlos, Zinédine Zidane, Luis Figo, Raúl, Ronaldo. Tu crois qu'il a besoin de nous parler beaucoup ? Tu crois qu'il a besoin de nous tenir en laisse ? Non, évidemment, parce qu'il a un groupe de gars intelligents et réceptifs. Des compétiteurs. Il bosse avec des mecs qui sont tous internationaux, des Galactiques. Del Bosque était exceptionnel dans les actes, mais on ne l'entendait pas beaucoup. Il ne devait pas dire grand-chose pour qu'on comprenne vite qu'il n'était pas content. Dans des clubs pareils, si un mec s'écarte, l'entraîneur met un petit coup de gueule et le gars revient direct sur la ligne. Par contre, quand tu bosses avec des jeunes, tu dois t'y prendre autrement, ne pas les lâcher. J'ai eu Jean-Claude Suaudeau à Nantes : un vrai dictateur. J'ai eu Rolland Courbis à Marseille, c'était aussi un contexte particulier.

Et José Mourinho à Chelsea, il était comment au quotidien ? On a l'impression qu'il ne laisse absolument rien passer.

MAKÉLÉLÉ : C'est une image qu'il donne, une image qu'on se fait de l'extérieur. C'est un entraîneur qui adore ses joueurs, il est capable de les défendre jusqu'à la mort. À côté de ça, il est super exigeant. Il m'a appris énormément sur le thème de l'exigence, du non-relâchement. Ça peut être épuisant à certains moments, mais quand tu joues dans un tout grand club, tu dois savoir gérer.

" Mon crédit de joueur s'efface progressivement "

Tu sens ici un respect par rapport à ta carrière de joueur et ton palmarès ?

MAKÉLÉLÉ : Je pense que ça ne dure qu'un temps. Après, tu dois démontrer. Ce que j'ai réussi comme joueur, je l'ai, ça reste acquis, ça va me suivre toute ma vie. Quand tu débarques dans le monde des entraîneurs, tu peux encore en profiter un peu, c'est un crédit. Mais ça s'efface progressivement. Après, tu dois prouver que tu es bon aussi comme coach. C'est à ça que je travaille.

Tes joueurs te questionnent parfois sur ton passé ? Ils te parlent de Marseille, du Real, de Chelsea, du PSG ?

MAKÉLÉLÉ : Oui, ça arrive. Ils ont Internet, il y a tout sur les écrans... donc ils savent fatalement ce que j'ai fait avant de venir à Eupen. De temps en temps, on en discute. Il y a des moments où on se relaxe complètement, où on parle de tout et de rien. Je suis un entraîneur très, très, très ouvert.

Ça donne quoi, un Claude Makélélé qui se fâche ? Il y a des portes qui claquent ? Des coups de pied au cul qui se perdent ?

MAKÉLÉLÉ : J'ai une qualité. Je dis les choses entre quatre murs, je ne mens pas à mes joueurs. Si je dois incriminer chaque joueur, je le ferai. Devant tout le monde. Mais ça reste toujours à l'intérieur du vestiaire. À l'extérieur, je tiens un autre discours.

Ça veut dire que tu peux avoir un discours pour tes joueurs et un autre pour la presse ?

MAKÉLÉLÉ : Ah, mais complètement... J'estime que tout ce qui se passe à la maison, ça doit rester à l'intérieur, ça ne regarde personne. Ce qui m'intéresse, c'est mes joueurs, pas de faire plaisir à la presse. (Il rigole). Que vous les dézinguiez après un mauvais match, ça ne me pose pas de problème, vous faites votre métier. Mais je ne vais pas non plus vous donner les outils pour que vous les massacriez...

Et puis, on veut donner du rêve aux gens qui sont à l'extérieur, que ce soient les médias ou d'autres personnes. Et je veux toujours protéger mes joueurs. Je prends un exemple précis. Luis Garcia est un peu blessé, il a mal aux adducteurs. Je le sais, mais je sais aussi qu'il est nécessaire dans mon équipe, pour accompagner les autres. Il ne fait pas un bon match. Qu'est-ce que les médias vont dire et écrire ? Ils vont le critiquer parce qu'ils savent que ce joueur est capable d'être meilleur que ce qu'il vient de montrer.

À ce moment-là, j'entre dans la danse, je monte au créneau et je prends toute la responsabilité. C'est aussi important pour lui, pour qu'il sente une cohésion avec l'entraîneur, qu'il sache que je suis derrière lui en toutes circonstances. Il le vivra moins difficilement que si je le laisse seul en vadrouille et que les journalistes lui tombent dessus, bam, bam, bam... C'est un métier où on ne prend pas toujours tout en compte. Et pourtant, ce serait mieux de le faire. Je prends un autre exemple. J'ai des confrères qui se font dégager alors que le noyau a été formé au tout dernier moment. Un autre entraîneur arrive, il observe, il obtient des renforts et l'équipe décolle. Tu trouves ça normal ?

Il faut tenir les jeunes joueurs en laisse, c'est un accompagnement de tous les jours. " Claude Makélélé

C'est une concurrence déloyale ?

MAKÉLÉLÉ : C'est le métier, avec ses aléas. On le sait. On subit ça. On n'a pas le choix.

" Les présidents et les directeurs sportifs te disent ce qu'ils veulent bien "

Tu es en général assez bref dans tes analyses d'après-match, tu préfères les banalités aux formules fortes. Parce que tu veux en dire le moins possible ?

MAKÉLÉLÉ : Les journalistes n'ont qu'à me poser des questions. Je répondrai à ma façon. Et si ça ne leur suffit pas, ils n'ont qu'à insister...

Comme Thierry Henry, tu as choisi d'être adjoint avant de devenir entraîneur principal. Lui, il reçoit maintenant sa première chance à Monaco. Toi, tu avais dû te contenter de Bastia. Pourquoi ?

MAKÉLÉLÉ : Il a reçu une proposition qu'on ne refuse pas, donc c'était normal qu'il ne la refuse pas...

Pour lui, vu la situation sportive de Monaco, ça peut être un cadeau empoisonné.

MAKÉLÉLÉ : À la base, quand tu reprends une équipe en cours de saison, c'est d'office un cadeau empoisonné. Si tu arrives en juin, tu peux façonner ton noyau. Si tu débarques en novembre, c'est empoisonné. Parce qu'en plus, l'analyse qu'on te fait à ton arrivée, elle est fausse. Il faut que tu attendes de mettre ton pied à l'intérieur pour comprendre toi-même la situation, pour faire ton analyse personnelle. À Monaco, on voit que Thierry Henry l'a faite entre-temps. Il a compris que ce qu'on lui avait présenté ne correspondait pas à la réalité. Les présidents, les directeurs sportifs, ils veulent t'avoir, ils ont besoin de toi, alors ils te disent ce qu'ils veulent bien.

Avec Chelsea face à Wayne Rooney de Manchester United., BELGAIMAGE
Avec Chelsea face à Wayne Rooney de Manchester United. © BELGAIMAGE

C'est peut-être involontaire, parce qu'ils sont dans l'émotion ?

MAKÉLÉLÉ : Non, c'est volontaire, crois-moi. Ils savent. Je veux te vendre un produit, je sais qu'il a des défauts, mais je te les cache, je te dis que mon produit est pur. Ne t'inquiète pas, ils savent ce qu'ils font.

Tu veux dire qu'on t'a fait le coup à Eupen, qu'on t'a présenté le bébé plus beau qu'il n'était en réalité ?

MAKÉLÉLÉ : Je savais que le bébé était malade. Quand je suis arrivé, on m'a fait un état des lieux. J'ai vite dit : Non, ce n'est pas ça. Mais j'y croyais, je pensais qu'on pouvait se sauver. Et si j'en étais convaincu, c'est parce que je suis un formateur. Comme il y avait beaucoup de jeunes dans le noyau, je me suis dit que j'allais me baser sur ce que je connais, sur ce que je sais bien faire. C'est pour ça que j'ai dit oui. Si on m'avait proposé une équipe avec beaucoup d'anciens, ça aurait été différent, plus difficile. Mais en avançant, j'ai compris que ce n'étaient pas les jeunes que je pensais. Moi, j'avais l'image des jeunes des centres de formation avec les bases, la discipline, le bagage tactique et tout ça.

" Mon cerveau est toujours actif, c'est fatigant "

En France, en Angleterre, en Espagne, on s'intéresse à ta vie d'entraîneur en Belgique, et il y a toujours la même question : qu'est-ce que tu fabriques à Eupen après une carrière pareille ?

MAKÉLÉLÉ : J'estimais, et j'estime toujours que c'était le bon choix de me confronter à un projet qui pouvait me permettre de créer quelque chose en fonction de ma vision footballistique... Former, emmener une équipe vers une identité. Bien sûr, je m'adapte aux qualités, au niveau de mes joueurs. Je ne peux pas leur demander de faire ce que j'ai vécu. Si je remets les crampons demain, je suis capable de jouer avec eux. Évidemment que je me suis mis à leur niveau. J'ai analysé et j'ai dit : OK, je vais les emmener là. Si je leur demande de faire ce que je faisais à leur âge, ben ça va être difficile. Mentalement, techniquement, tout est différent. Je les fais progresser étape par étape. Certains ont besoin de plus de conversation, je pense par exemple à Luis Garcia. D'autres ont besoin de discipline tactique. Ou de discipline du résultat, dans le sens où ils n'ont jamais été habitués à jouer pour le maintien. Je suis confronté à plein de situations individuelles différentes et je trouve ça passionnant.

Je ne veux pas être un dictateur tout le temps, quand même. " Claude Makélélé

Tu es différent de l'entraîneur qui a fait ses débuts à Bastia il y a quatre ans ?

MAKÉLÉLÉ : Bien sûr, parce que j'ai continué à apprendre entre-temps. Après Bastia, j'ai travaillé un an et demi à l'UEFA, dans la cellule de formation des entraîneurs. On a par exemple eu Andriy Shevchenko comme élève. Je voulais savoir si j'étais vraiment fait pour ce métier. Ça m'a permis d'acquérir une certaine maturité. Et c'est là-bas que j'ai pris conscience d'une évidence : OK, je ne suis plus joueur. En fait, j'étais perdu. Quand on passe de l'autre côté, on est perdu, on est vierge, on est nocif...

Tu n'en étais pas conscient quand tu entraînais Bastia ?

MAKÉLÉLÉ : Pas complètement, non. Quand tu passes de l'autre côté, je peux te dire, c'est un cauchemar. Parce que tu es subitement confronté à plein de choses que tu ne connaissais pas du tout quand tu étais joueur. C'est un autre métier. Et c'est la même chose pour le footballeur qui devient subitement directeur sportif ou agent. Un cauchemar, bien souvent.

On dit ici que tu as des humeurs changeantes, que tu peux passer très vite d'un extrême à l'autre.

MAKÉLÉLÉ : Mais ça vient des joueurs ou quoi ? (Il rigole). Oui, ça m'arrive. C'est mon caractère. Parfois je suis souriant, puis je ne le suis plus... En général, quand je me renferme un peu dans mon cocon, c'est parce que j'ai mon cerveau qui travaille, qui va loin. Le cerveau d'un entraîneur n'est jamais au repos, c'est toujours actif.

Tu souffres de ça ?

MAKÉLÉLÉ : C'est fatigant. Mais ça ne me déplaît pas parce que je l'ai ancré, je me dis que c'est le métier qui veut ça. Tu dois toujours être dans l'anticipation. C'est pour ça aussi que je te dis que c'est un métier complètement différent de celui de joueur.

Une complicité totale avec Zinédine Zidane., BELGAIMAGE
Une complicité totale avec Zinédine Zidane. © BELGAIMAGE

La légende du yaourt assassin

Pendant le stage d'avant-saison, Claude Makélélé a refusé de répondre aux questions sur l'équipe de France qui filait vers le titre mondial. Aujourd'hui, il explique pourquoi. " Le problème, c'est que dès que je m'exprime sur les Bleus, ça prend une ampleur pas possible. Même chose pour Zinédine Zidane par exemple. C'est pour ça qu'il y a pas mal d'anciens joueurs qui ne veulent plus en parler. "

Mais il y a des anciens internationaux qui sont devenus consultants.

CLAUDE MAKÉLÉLÉ : C'est bien un truc que je n'arriverai jamais à faire. Je suis tellement droit que je ne peux pas me permettre de critiquer. OK, il y en a qui le font, mais ceux qui sont très durs dans leurs analyses n'étaient pas les meilleurs exemples sur le terrain hein... Mais bon, ils sont payés par la chaîne, on leur demande de jouer un rôle, il faut du débat.

Quand tu étais joueur, les consultants t'énervaient ?

MAKÉLÉLÉ : Il y en a qui m'ont énervé, oui. Mais ça ne m'a jamais empêché d'avancer. Si un entraîneur te met tout le temps, c'est qu'il a des bonnes raisons, ce n'est pas parce que tu es beau. Les meilleures analyses sont celles des entraîneurs, pas celles des consultants.

Et quand beaucoup de joueurs de l'équipe de France apparaissaient dans des pubs, on ne te voyait pas. Pourquoi ?

MAKÉLÉLÉ: On me proposait des pubs, beaucoup de marques sont venues. Je me suis limité à représenter mes équipementiers. J'aurais pu faire une campagne pour Marks and Spencer, par exemple, mais où était ma crédibilité ? Et tu me vois faire une pub pour un yaourt ? Le jour où je ne suis pas bon, on va me tuer avec mon yaourt ! J'ai vite compris que si je rentrais là-dedans, j'allais m'y perdre.

En compagnie de Luis Garcia, son bras droit sur le terrain., BELGAIMAGE
En compagnie de Luis Garcia, son bras droit sur le terrain. © BELGAIMAGE

Pourquoi Luis Garcia est à son image

Contre Anderlecht, Luis Garcia a été le meilleur joueur du match. Il a 37 ans. C'est inquiétant et révélateur du niveau de notre championnat ?

CLAUDE MAKÉLÉLÉ : Ni l'un ni l'autre. Et pour moi, ce n'est même pas une surprise. J'ai joué jusqu'à 38 ans au PSG, et même en toute fin de carrière, j'étais souvent meilleur que des joueurs plus jeunes avec plus de technique. Luis Garcia reste un compétiteur, il met tous les ingrédients de son côté pour rester bon. C'est pour ça qu'on l'a gardé...

Tu avais une recette pour rester aussi bon, aussi longtemps ?

MAKÉLÉLÉ : Chez moi, c'était quelque chose de naturel, j'avais toujours des gros objectifs personnels et je continuais à surfer sur l'éducation que mes parents m'ont donnée. Bien sûr, à un âge pareil, tu as des chutes de temps en temps, et c'est important que ce ne soient pas des trop grosses chutes, trop bas, ainsi tu peux remonter tout de suite. C'est sûr que si tu t'offres un relâchement total, là tu te mets en difficulté. S'accorder un relâchement total ou pas, c'est là que tu vois la différence entre les bons et les très bons.

Qu'est-ce qui t'a poussé à dire stop alors que tu avais encore beaucoup de temps de jeu ?

MAKÉLÉLÉ : Quand tu joues à cet âge-là dans une équipe où il y a beaucoup de jeunes, c'est épuisant parce que tu dois te concentrer encore plus pour colmater les brèches, pour expliquer. Tu es plus dans la pédagogie, tu deviens joueur-entraîneur. La dépense en concentration est vraiment énorme. Aussi longtemps que tu sens que tu as encore l'énergie pour le faire, tu peux continuer. Si tu ne l'as plus, il est temps de passer à autre chose.

"Les jeunes, tu dois toujours être derrière eux ", lâche subitement Claude Makélélé. À ce moment-là de la conversation, on discute du parcours en montagnes russes de son équipe. Un début de championnat calamiteux, ensuite un enchaînement de bons résultats, puis un nouveau passage à vide. Eupen fait un parcours contrasté. Mais au moins, le coach français kiffe à fond son job. À l'entendre, ce qu'il a vécu depuis un peu plus d'un an, ce n'est (pour ainsi dire) que du bonheur. Dans cette interview, il est cent fois plus ouvert et bavard que lors de ses points presse d'après-match, où il a traditionnellement l'art de noyer le poisson. Il va expliquer pourquoi. Tu es du style à mettre la pression sur tes joueurs, tout le temps ? CLAUDE MAKÉLÉLÉ : Tu dois pouvoir t'adapter à ton groupe. Ça ne m'a pas étonné, les deux mauvais matches qu'on vient de faire contre Lokeren et Saint-Trond. Je savais que ça allait arriver. On démarre mal, puis ça prend bien, puis on retombe dans nos travers parce que tout le monde se relâche un peu. On retombe dans la facilité, on oublie que la série de bons résultats s'expliquait surtout par un gros travail et beaucoup de discipline. Et ça, c'est difficile à maintenir sur une longue période, évidemment. Je savais que ça allait tourner comme ça justement parce que j'ai beaucoup de jeunes dans mon groupe. Et c'est pour ça que je te dis qu'il faut toujours être derrière eux. À moi de faire très attention. Mais je ne veux pas être un dictateur tout le temps, quand même. Parce que c'est épuisant. Pour eux, et pour moi. Simplement, je dois toujours avoir en tête que si on laisse une minute de liberté à un jeune footballeur, il risque fort de faire une bêtise. Il faut les tenir en laisse, c'est un accompagnement de tous les jours. Tu as travaillé avec des entraîneurs historiques, ils t'ont fait comprendre ça ? MAKÉLÉLÉ : Pas nécessairement parce qu'ils n'avaient pas tous besoin de faire ça. Je te donne un exemple : Vicente Del Bosque au Real. Dans l'équipe, il y a Iker Casillas, Roberto Carlos, Zinédine Zidane, Luis Figo, Raúl, Ronaldo. Tu crois qu'il a besoin de nous parler beaucoup ? Tu crois qu'il a besoin de nous tenir en laisse ? Non, évidemment, parce qu'il a un groupe de gars intelligents et réceptifs. Des compétiteurs. Il bosse avec des mecs qui sont tous internationaux, des Galactiques. Del Bosque était exceptionnel dans les actes, mais on ne l'entendait pas beaucoup. Il ne devait pas dire grand-chose pour qu'on comprenne vite qu'il n'était pas content. Dans des clubs pareils, si un mec s'écarte, l'entraîneur met un petit coup de gueule et le gars revient direct sur la ligne. Par contre, quand tu bosses avec des jeunes, tu dois t'y prendre autrement, ne pas les lâcher. J'ai eu Jean-Claude Suaudeau à Nantes : un vrai dictateur. J'ai eu Rolland Courbis à Marseille, c'était aussi un contexte particulier. Et José Mourinho à Chelsea, il était comment au quotidien ? On a l'impression qu'il ne laisse absolument rien passer. MAKÉLÉLÉ : C'est une image qu'il donne, une image qu'on se fait de l'extérieur. C'est un entraîneur qui adore ses joueurs, il est capable de les défendre jusqu'à la mort. À côté de ça, il est super exigeant. Il m'a appris énormément sur le thème de l'exigence, du non-relâchement. Ça peut être épuisant à certains moments, mais quand tu joues dans un tout grand club, tu dois savoir gérer. Tu sens ici un respect par rapport à ta carrière de joueur et ton palmarès ? MAKÉLÉLÉ : Je pense que ça ne dure qu'un temps. Après, tu dois démontrer. Ce que j'ai réussi comme joueur, je l'ai, ça reste acquis, ça va me suivre toute ma vie. Quand tu débarques dans le monde des entraîneurs, tu peux encore en profiter un peu, c'est un crédit. Mais ça s'efface progressivement. Après, tu dois prouver que tu es bon aussi comme coach. C'est à ça que je travaille. Tes joueurs te questionnent parfois sur ton passé ? Ils te parlent de Marseille, du Real, de Chelsea, du PSG ? MAKÉLÉLÉ : Oui, ça arrive. Ils ont Internet, il y a tout sur les écrans... donc ils savent fatalement ce que j'ai fait avant de venir à Eupen. De temps en temps, on en discute. Il y a des moments où on se relaxe complètement, où on parle de tout et de rien. Je suis un entraîneur très, très, très ouvert. Ça donne quoi, un Claude Makélélé qui se fâche ? Il y a des portes qui claquent ? Des coups de pied au cul qui se perdent ? MAKÉLÉLÉ : J'ai une qualité. Je dis les choses entre quatre murs, je ne mens pas à mes joueurs. Si je dois incriminer chaque joueur, je le ferai. Devant tout le monde. Mais ça reste toujours à l'intérieur du vestiaire. À l'extérieur, je tiens un autre discours. Ça veut dire que tu peux avoir un discours pour tes joueurs et un autre pour la presse ? MAKÉLÉLÉ : Ah, mais complètement... J'estime que tout ce qui se passe à la maison, ça doit rester à l'intérieur, ça ne regarde personne. Ce qui m'intéresse, c'est mes joueurs, pas de faire plaisir à la presse. (Il rigole). Que vous les dézinguiez après un mauvais match, ça ne me pose pas de problème, vous faites votre métier. Mais je ne vais pas non plus vous donner les outils pour que vous les massacriez... Et puis, on veut donner du rêve aux gens qui sont à l'extérieur, que ce soient les médias ou d'autres personnes. Et je veux toujours protéger mes joueurs. Je prends un exemple précis. Luis Garcia est un peu blessé, il a mal aux adducteurs. Je le sais, mais je sais aussi qu'il est nécessaire dans mon équipe, pour accompagner les autres. Il ne fait pas un bon match. Qu'est-ce que les médias vont dire et écrire ? Ils vont le critiquer parce qu'ils savent que ce joueur est capable d'être meilleur que ce qu'il vient de montrer. À ce moment-là, j'entre dans la danse, je monte au créneau et je prends toute la responsabilité. C'est aussi important pour lui, pour qu'il sente une cohésion avec l'entraîneur, qu'il sache que je suis derrière lui en toutes circonstances. Il le vivra moins difficilement que si je le laisse seul en vadrouille et que les journalistes lui tombent dessus, bam, bam, bam... C'est un métier où on ne prend pas toujours tout en compte. Et pourtant, ce serait mieux de le faire. Je prends un autre exemple. J'ai des confrères qui se font dégager alors que le noyau a été formé au tout dernier moment. Un autre entraîneur arrive, il observe, il obtient des renforts et l'équipe décolle. Tu trouves ça normal ? C'est une concurrence déloyale ? MAKÉLÉLÉ : C'est le métier, avec ses aléas. On le sait. On subit ça. On n'a pas le choix. Tu es en général assez bref dans tes analyses d'après-match, tu préfères les banalités aux formules fortes. Parce que tu veux en dire le moins possible ? MAKÉLÉLÉ : Les journalistes n'ont qu'à me poser des questions. Je répondrai à ma façon. Et si ça ne leur suffit pas, ils n'ont qu'à insister... Comme Thierry Henry, tu as choisi d'être adjoint avant de devenir entraîneur principal. Lui, il reçoit maintenant sa première chance à Monaco. Toi, tu avais dû te contenter de Bastia. Pourquoi ? MAKÉLÉLÉ : Il a reçu une proposition qu'on ne refuse pas, donc c'était normal qu'il ne la refuse pas... Pour lui, vu la situation sportive de Monaco, ça peut être un cadeau empoisonné. MAKÉLÉLÉ : À la base, quand tu reprends une équipe en cours de saison, c'est d'office un cadeau empoisonné. Si tu arrives en juin, tu peux façonner ton noyau. Si tu débarques en novembre, c'est empoisonné. Parce qu'en plus, l'analyse qu'on te fait à ton arrivée, elle est fausse. Il faut que tu attendes de mettre ton pied à l'intérieur pour comprendre toi-même la situation, pour faire ton analyse personnelle. À Monaco, on voit que Thierry Henry l'a faite entre-temps. Il a compris que ce qu'on lui avait présenté ne correspondait pas à la réalité. Les présidents, les directeurs sportifs, ils veulent t'avoir, ils ont besoin de toi, alors ils te disent ce qu'ils veulent bien. C'est peut-être involontaire, parce qu'ils sont dans l'émotion ? MAKÉLÉLÉ : Non, c'est volontaire, crois-moi. Ils savent. Je veux te vendre un produit, je sais qu'il a des défauts, mais je te les cache, je te dis que mon produit est pur. Ne t'inquiète pas, ils savent ce qu'ils font. Tu veux dire qu'on t'a fait le coup à Eupen, qu'on t'a présenté le bébé plus beau qu'il n'était en réalité ? MAKÉLÉLÉ : Je savais que le bébé était malade. Quand je suis arrivé, on m'a fait un état des lieux. J'ai vite dit : Non, ce n'est pas ça. Mais j'y croyais, je pensais qu'on pouvait se sauver. Et si j'en étais convaincu, c'est parce que je suis un formateur. Comme il y avait beaucoup de jeunes dans le noyau, je me suis dit que j'allais me baser sur ce que je connais, sur ce que je sais bien faire. C'est pour ça que j'ai dit oui. Si on m'avait proposé une équipe avec beaucoup d'anciens, ça aurait été différent, plus difficile. Mais en avançant, j'ai compris que ce n'étaient pas les jeunes que je pensais. Moi, j'avais l'image des jeunes des centres de formation avec les bases, la discipline, le bagage tactique et tout ça. En France, en Angleterre, en Espagne, on s'intéresse à ta vie d'entraîneur en Belgique, et il y a toujours la même question : qu'est-ce que tu fabriques à Eupen après une carrière pareille ? MAKÉLÉLÉ : J'estimais, et j'estime toujours que c'était le bon choix de me confronter à un projet qui pouvait me permettre de créer quelque chose en fonction de ma vision footballistique... Former, emmener une équipe vers une identité. Bien sûr, je m'adapte aux qualités, au niveau de mes joueurs. Je ne peux pas leur demander de faire ce que j'ai vécu. Si je remets les crampons demain, je suis capable de jouer avec eux. Évidemment que je me suis mis à leur niveau. J'ai analysé et j'ai dit : OK, je vais les emmener là. Si je leur demande de faire ce que je faisais à leur âge, ben ça va être difficile. Mentalement, techniquement, tout est différent. Je les fais progresser étape par étape. Certains ont besoin de plus de conversation, je pense par exemple à Luis Garcia. D'autres ont besoin de discipline tactique. Ou de discipline du résultat, dans le sens où ils n'ont jamais été habitués à jouer pour le maintien. Je suis confronté à plein de situations individuelles différentes et je trouve ça passionnant. Tu es différent de l'entraîneur qui a fait ses débuts à Bastia il y a quatre ans ? MAKÉLÉLÉ : Bien sûr, parce que j'ai continué à apprendre entre-temps. Après Bastia, j'ai travaillé un an et demi à l'UEFA, dans la cellule de formation des entraîneurs. On a par exemple eu Andriy Shevchenko comme élève. Je voulais savoir si j'étais vraiment fait pour ce métier. Ça m'a permis d'acquérir une certaine maturité. Et c'est là-bas que j'ai pris conscience d'une évidence : OK, je ne suis plus joueur. En fait, j'étais perdu. Quand on passe de l'autre côté, on est perdu, on est vierge, on est nocif... Tu n'en étais pas conscient quand tu entraînais Bastia ? MAKÉLÉLÉ : Pas complètement, non. Quand tu passes de l'autre côté, je peux te dire, c'est un cauchemar. Parce que tu es subitement confronté à plein de choses que tu ne connaissais pas du tout quand tu étais joueur. C'est un autre métier. Et c'est la même chose pour le footballeur qui devient subitement directeur sportif ou agent. Un cauchemar, bien souvent. On dit ici que tu as des humeurs changeantes, que tu peux passer très vite d'un extrême à l'autre. MAKÉLÉLÉ : Mais ça vient des joueurs ou quoi ? (Il rigole). Oui, ça m'arrive. C'est mon caractère. Parfois je suis souriant, puis je ne le suis plus... En général, quand je me renferme un peu dans mon cocon, c'est parce que j'ai mon cerveau qui travaille, qui va loin. Le cerveau d'un entraîneur n'est jamais au repos, c'est toujours actif. Tu souffres de ça ? MAKÉLÉLÉ : C'est fatigant. Mais ça ne me déplaît pas parce que je l'ai ancré, je me dis que c'est le métier qui veut ça. Tu dois toujours être dans l'anticipation. C'est pour ça aussi que je te dis que c'est un métier complètement différent de celui de joueur.