Ses mains recouvrent son visage. Comme s'il se cachait des sifflets qui descendent des tribunes du stade roi Baudouin. Ou s'il cherchait au fond de ses paumes le chemin de ces filets qu'il a été incapable de faire trembler sur la route de l'Euro 2016. Au fil des matches sans marquer, le public belge semble presque tenté d'hurler à l'imposture et d'huer cet attaquant qu'il décrit comme un sprinter musculeux aux gros pieds maladroits.
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Ses mains recouvrent son visage. Comme s'il se cachait des sifflets qui descendent des tribunes du stade roi Baudouin. Ou s'il cherchait au fond de ses paumes le chemin de ces filets qu'il a été incapable de faire trembler sur la route de l'Euro 2016. Au fil des matches sans marquer, le public belge semble presque tenté d'hurler à l'imposture et d'huer cet attaquant qu'il décrit comme un sprinter musculeux aux gros pieds maladroits. En Angleterre, pourtant, Romelu Lukaku est un lion. L'un des rois de la grande jungle médiatique de la Premier League. L'homme qui a fait dire à l'immense Jamie Carragher : " C'est à cause de joueurs comme lui que j'ai raccroché les crampons. Ce type d'attaquant, je ne veux plus le rencontrer ". Même s'il n'a jamais conquis Stamford Bridge, Big Rom' a conclu ses trois premières saisons anglaises avec 42 buts au compteur. Seuls trois joueurs ont fait mieux : Sergio Agüero, Luis Suarez et Robin van Persie. WayneRooney, EdenHazard, OlivierGiroud, EdinDzeko ou Yaya Touré doivent lever les yeux pour admirer le rendement du Diable rouge. Mais en équipe nationale, le lion ne rugit pas. Il miaule. L'explication récurrente raconte que Lukaku est un attaquant d'espace, qui ne marque que quand il est lancé pour un sprint félin dans le dos de la défense adverse. " Lukaku est moins dans le profil que je recherche. Il va dans la profondeur ", expliquait d'ailleurs Marc Wilmots à Sudpresse. Une profondeur qui n'existe plus quand l'adversaire des Diables ferme les portes de son rectangle à double tour. L'explication est presque trop simple. Et elle ne convainc pas Romelu : " Je suis capable de marquer contre tous les styles d'équipes, même celles qui défendent bas. " Mais la question reste lancinante, insoluble. Elle ne quitte pas l'esprit de l'enfant chéri de Goodison Park : " Comment expliquez-vous qu'à Everton, une équipe qui joue en combinaisons, je marque des buts, et pas en équipe nationale ? ", déplore Lukaku, comme s'il attendait qu'on lui donne la réponse. Avec 55 % de possession de balle moyenne et un coach venu d'Espagne, le football des Toffees est effectivement plus réfléchi que celui de la plupart des équipes anglaises. Mais le chiffre le plus important à Everton, c'est 35. Comme le nombre de millions déboursés par le club pour s'offrir les services de Romelu Lukaku. Le transfert le plus cher de l'histoire de Goodison Park, et les responsabilités qui l'accompagnent. " Toute l'équipe tourne autour de lui ", explique Andy Hunter, qui suit Everton pour le compte du Guardian. " Le manager pratique souvent la rotation en attaque, mais sans jamais toucher à Lukaku. " La Premier League, c'est la terre par excellence de ce que la NBA appelle un franchise player. En d'autres termes, l'homme-clé. Celui autour duquel tout le système s'organise. Et Romelu est le franchise player des Toffees. Car c'est bien lui qui est allé à la rencontre de Roberto Martinez la saison dernière, pour sortir les siens de la crise : " Nous avons un style où nous conservons beaucoup le ballon, mais en sachant qu'il fallait prendre nos responsabilités, nous avons plus joué sur mes qualités. " Chez les Diables, tout est différent. Le 9 n'est pas le leader. Sa mission est de faire briller les " ouvre-boîtes " Hazard et KevinDe Bruyne. Marc Wilmots cherche d'ailleurs " quelqu'un qui sait jouer dos au but et remiser, qui joue pour l'équipe ". Un homme qui tourne son regard vers ses milieux offensifs plutôt que vers le but. Pas vraiment le genre de Romelu : " Conserver le ballon, c'est le truc de Christian. Moi, je suis un buteur. Le but est là, et il n'y a que lui qui m'intéresse. Je ne vais pas regarder ce qui se passe derrière moi. " Le problème, c'est que le jeu des Diables ne s'adapte pas à Lukaku. " Il y a toujours un 'mais' à mes prestations ", affirme Romelu. " Quand je marque, on dit que la défense était mauvaise. Je ne ressens pas en Belgique le respect dont je jouis en Angleterre. " L'animation diabolique lui demande simplement de se déguiser en Benteke, sans lui tailler un costume sur mesure. La Belgique exige de Lukaku qu'il devienne un joueur à 33 passes et 7,8 duels aériens gagnés par match, alors que Rom' n'a jamais bouclé une saison au-dessus des 26 passes et des 3 duels gagnés par rencontre. Le " meilleur " Lukaku gagne 44 % de ses duels aériens. Ses chiffres dos au but progressent chaque saison, mais restent loin de l'exigence du rôle de target-man. Et l'intéressé en est conscient : " Qu'une chose soit claire, je ne suis pas un pivot. " Mais au fait, qui est vraiment Lukaku ? Romelu ne peut pas se définir sans Ross Barkley. La présence de l'international anglais dans le dos du Diable démultiplie la terreur semée par Lukaku. " Quand j'ai vu Ross à l'entraînement, je lui ai demandé ce qu'il voudrait que je fasse sur le terrain, ce que je pourrais faire pour l'aider ", explique le numéro 10 des Toffees au Telegraph. " Il m'a parlé de une-deux, de recherche des courses de l'autre. " " Si l'équipe peut compter sur un milieu de terrain qui bouge beaucoup, son rendement augmente ", détaille Andy De Smet, scout d'Everton. " Avec des ailiers qui rentrent dans le jeu et attirent leur latéral, il est moins efficace. " La Belgique joue sans ailier de débordement, et Lukaku a souvent dû composer avec les centimètres peu mobiles de MarouaneFellaini en guise de deuxième attaquant. Rédhibitoire pour un joueur dont l'action typique est un centre tendu de l'ailier dans le dos de la défense et dont il coupe la trajectoire. 16 de ses 59 buts anglais ont été marqués de cette manière. Plus d'un sur quatre. Chez les Diables, cette phase de jeu n'existe pas. Romelu n'expliquait-il pas que " beaucoup de joueurs ne savent pas comment je fonctionne " ? Et d'ajouter : " Si on travaille nos mouvements à l'entraînement, ils le sauront. " Mais le problème a tout du cercle vicieux : peut-être que le buteur ne marque pas parce qu'il est mal servi, mais quelle est la garantie qu'il devienne une terreur pour les défenses internationales après avoir utilisé un temps rare, et donc précieux, pour travailler des automatismes avec un remplaçant ? La garantie principale, c'est sans doute que Lukaku est un buteur, un vrai. " Les chiffres parlent pour moi. Citez-moi le nom d'un attaquant de 22 ans qui peut présenter les mêmes stats que moi ? Et je ne parle même pas de palmarès. Ce qui m'intéresse, c'est le nombre de buts. " Les mots d'un exécuteur. D'un attaquant qui célèbre même ses buts à l'entraînement. Dans les seize mètres, Romelu est un prédateur. Le rectangle est la jungle du lion belge. 91 % de ses buts y ont été marqués. La plupart du temps, une touche de balle suffit pour faire trembler les filets. 1,7 touche en moyenne entre son premier contact avec la sphère et l'alimentation du marquoir. " Moi, je suis fort face à la cage, je veux faire des actions et marquer ", répète à l'envi le goal-getter des Toffees. Les filets l'obsèdent, il semble toujours savoir où ils sont. Après plus de quatre saisons en Angleterre, il conserve une moyenne de 47 % de tirs cadrés là où beaucoup d'attaquants arrosent souvent les panneaux publicitaires. Son manque de réussite diabolique n'est donc certainement pas une question d'instinct. Plutôt une histoire de rythme et de mouvement. Impossible de comprendre Lukaku sans prendre en compte cette phrase prononcée par Roberto Martinez : " Romelu est un joueur qui a besoin d'être au top physiquement. " Parce que son jeu implique du physique, de la vitesse et de la puissance. En un mot : du mouvement. Un coup d'oeil au-delà des centres, des passes en profondeur et des rushes de rugbyman balle au pied permet de découvrir la carte d'identité du jeu de Lukaku : le Belge est un joueur qui agit lancé. Romelu est en mouvement avant même de prendre le ballon, et chacune des touches qui suit sa prise de balle ne sera utile que si elle le rapproche du but. Un jeu à vol d'oiseau, entre sa position et la cage adverse. S'il marque de la tête dans le rectangle, c'est souvent grâce à une course dans le dos du défenseur pour se retrouver seul face au gardien. Son désir de mouvement permanent lui permet d'éviter un duel qu'il pourrait pourtant remporter grâce à ses épaules. Romelu a les muscles d'Ibrahimovic mais dans le rectangle, il marque comme Inzaghi. " C'est un animal ", décrit Joël Robles, deuxième gardien d'Everton. " Sa carrure et sa puissance le rendent très difficile à stopper. Il est intimidant, comme une bête. " Mais les bêtes ne font peur à personne quand elles sont enfermées dans une cage. Avec les Diables, Lukaku est souvent contraint d'attendre des centres arrêtés, rarement déposés entre la défense et le gardien. Un départ à l'arrêt, et aucun sprint, même de quelques mètres, à se mettre sous la dent. Pas vraiment la tasse de thé de Romelu, lui qui n'a marqué que neuf buts sur coup de pied arrêté depuis son arrivée outre-Manche. Dont six penalties. " Quand on joue à un rythme élevé, ça me convient parce que je suis un joueur qui aime être sans arrêt en mouvement. " Comment donner tort à Lukaku, lui qui a marché sur les prolongations dans le huitième de finale de Coupe du Monde face aux États-Unis, dans ce qui était sans doute la rencontre la plus époumonante de l'été brésilien. Le problème, c'est que l'histoire de Romelu chez les Diables est celle d'un pilote en excès de vitesse aligné à la pointe d'une équipe qui joue toujours avec le frein à main.PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGESon jeu implique du physique, de la vitesse et de la puissance. En un mot : du mouvement. " Citez-moi le nom d'un attaquant de 22 ans qui peut présenter les mêmes stats que moi. " ROMELU LUKAKU