Il est étonnant que personne n'ait encore pensé à réaliser un film sur Willy Steveniers. Il a grandi dans un quartier populaire d'Anvers, où les filles de joie et les dockers lui ont rapidement fait découvrir le monde.Son père était boxeur, une brute épaisse qui trouvait que son gamin était une chiffe molle et n'hésitait pas à lui taper dessus. Comme il n'avait pratiquement pas de contacts avec sa mère, son frère et sa soeur, à 15 ans, il a quitté la maison.
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Il est étonnant que personne n'ait encore pensé à réaliser un film sur Willy Steveniers. Il a grandi dans un quartier populaire d'Anvers, où les filles de joie et les dockers lui ont rapidement fait découvrir le monde.Son père était boxeur, une brute épaisse qui trouvait que son gamin était une chiffe molle et n'hésitait pas à lui taper dessus. Comme il n'avait pratiquement pas de contacts avec sa mère, son frère et sa soeur, à 15 ans, il a quitté la maison. Le sport l'a sauvé. " C'était la seule chose que j'avais. À la différence de Rik Coppens (à qui on l'a souvent comparé car les deux hommes aimaient faire le show, ndlr) qui était issu d'une bonne famille, j'ai grandi dans la rue. Lui n'avait pas besoin du football pour vivre, moi je n'avais pas le choix. " Heureusement, il a rencontré Yvonne, une femme mûre qui a fait office de deuxième mère pour lui. À 20 ans, sa vie avait à nouveau un sens : il devint le meilleur basketteur belge de tous les temps. Ou, à tout le moins, le plus attractif. Une machine à marquer. Un homme capable d'enflammer la foule, sur le terrain comme en dehors. " J'étais un peu comme Cassius Clay ", dit-il. Le genre de déclarations par lesquelles il attirait l'attention mais qui faisaient partie de sa personnalité. Dans les années '50 et '60, on venait de tout le pays pour aller voir Steveniers et son équipe, Zaziko, sur le Veemarkt d'Anvers. C'était l'époque où on jouait toujours dehors, sans Américain et sans ligne de shot à trois points. À la fin des années '60, Steveniers découvrait le basket professionnel au Racing Malines, avec lequel il décrochait plusieurs titres de champion de Belgique et brillait en Coupe d'Europe, comme il allait le faire par la suite au Standard. À 33 ans, l'Empereur sombrait dans l'alcool et sa carrière en pâtissait mais, malgré cette vie dissolue, il continuait à jouer au plus haut niveau jusqu'à l'âge de 42 ans. Le 12 décembre prochain, Willy Steveniers aura 80 ans mais il ne les fait pas. C'est avec un large sourire qu'il nous accueille à la brasserie De Nachtegaal, dans le parc Middelheim d'Anvers. Pas un gramme de graisse, pas une ride de trop, il a conservé les boucles qui servent de couronne à sa tête d'Empereur. Et il a toujours la langue aussi bien pendue qu'en ses plus beaux jours. Avoir 80 ans, qu'est-ce que ça fait quand on a été le meilleur basketteur belge de tous les temps ? Willy Steveniers : Je suis plus réfléchi. Avant, je disais moi-même que j'étais le meilleur de tous les temps - et je l'ai prouvé - mais on ne me l'a pas pardonné. Aujourd'hui, j'ai compris qu'il valait mieux laisser ce genre d'affirmations à d'autres. Si j'étais si sûr de moi, c'est tellement j'avais été complexé et frustré par le passé. Jusqu'à l'âge de douze ans, je me considérais plutôt comme un fils à maman, je ne supportais pas l'agressivité... même si je sais qu'on ne me croira pas (il rit). Soudain, j'ai découvert que j'avais le sport dans les gênes, sans doute la seule bonne chose que mes parents m'aient donnée. Adolescent, je brillais dans n'importe quelle discipline : la boxe - comme mon père, qui a décroché des titres aux Etats-Unis -, le cyclisme, le basket... J'ai fait dix combats de boxe, je les ai tous remportés par KO. À vélo, j'ai gagné 34 courses en un an chez les débutants. À l'âge de 15 ans, j'ai battu le grand Rik Van Steenberghe au sprint sur piste. Il est venu me trouver et m'a demandé : Tu sais qui tu viens de battre ? (il rit). Je le savais mais je trouvais ça normal. À l'époque, je considérais plutôt le sport comme une échappatoire car je vivais dans un quartier assez difficile. Je ne pensais pas que je pouvais faire carrière. D'ailleurs, à l'époque, la plupart des sports étaient amateurs, ça ne rapportait pas grand-chose. Vous avez appris à jouer au basket sur le Veemarkt, au milieu des cafés et à la grande colère des riverains. Steveniers : Je m'entraînais tout seul toute la journée, sans entraîneur. J'y passais cinq ou six heures d'affilée. Jouer en équipe, ça ne m'intéressait pas. Au début, j'étais mauvais mais, sur le plan athlétique, je sortais du lot. Je n'ai aucun mérite : regardez ( il se lève et fait de courtes accélérations). Si un autre octogénaire fait ça, il aura des problèmes. Moi, je suis en pleine forme. Je n'ai jamais été gravement blessé. Je me suis bien fait quelques entorses ou cassé le poignet mais je vais quand même vous dire quelque chose que peu de gens savent : quand j'avais dix ans, je suis tombé par la fenêtre du deuxième étage. Je me suis coupé profondément la main droite. On m'a opéré des tendons mais ça a été mal fait et je n'ai pratiquement plus aucune sensation dans cette main. Cela m'a handicapé dans ma carrière de basketteur mais je n'ai jamais rien dit, sans quoi les adversaires en auraient profité. Zaziko et, surtout, le Racing de Malines ont fait de vous l'Empereur du basket belge. A un certain moment, vous auriez pu aller aux New York Knicks, en NBA, et devenir mondialement célèbre. Regrettez-vous d'avoir laissé passer cette chance ? Steveniers : À l'époque, presque personne ne traversait l'océan. On ne connaissait presque rien du basket de là-bas. Bob Geuens - un journaliste qui a joué un rôle très important dans ma carrière - avait tout arrangé avec les Knicks. Mais à Anvers, j'étais très important, je pouvais tout me permettre. Pourquoi aurais-je abandonné tout cela pour quelque chose que je ne connaissais pas ? Je trouvais que c'était trop risqué. Par contre, un jour, je suis allé trouver le président du Real Madrid, monsieur Saporta. Je lui ai dit que je voulais jouer au Real. Quand il a compris que je ne rigolais pas, il a secoué la tête et a répondu : - Listen Willy, there is nobody in Europe better than you. But you will never play in Madrid. Your mentality is not good. Il avait raison. Vous étiez vraiment le meilleur ? Steveniers : Pour ma taille, oui, sûrement. À Anvers, je me suis entraîné contre le soi-disant meilleur plus petit joueur du monde, Bob Cousy, la star des Boston Celtics... ( il fait un geste du bras comme s'il jetait quelque chose) Allez ! Je l'ai ridiculisé, c'était risible. J'étais si rapide et si fort techniquement que j'avais des années d'avance sur mon temps ( il se lève et fait quelques mouvements). Faire passer le ballon derrière le dos, c'est moi qui ai inventé cela, lors d'un match contre la Suisse, un adversaire très faible. L'arbitre a sifflé un marcher car il n'avait jamais vu cela. Bob Cousy n'a fait cela que plus tard et on a donné son nom à ce mouvement. Vous vouliez toujours être le meilleur. Vous étiez provocateur et même souvent arrogant. Steveniers : Quand on a du talent, on se doit d'être provocateur. Il y a des gens talentueux et gentils, comme Kevin De Bruyne en football ou Jef Eygel au basket mais moi, j'aimais provoquer. Ça aussi, c'est dû à mon passé. J'étais très complexé. Peut-être que, si vous n'aviez pas été provocateur, vous n'auriez pas été aussi bon. Steveniers : ( il approuve) Voilà, vous l'avez dit ! On me dit souvent que si j'avais vécu davantage pour mon sport, j'aurais encore pu aller plus loin... mais je n'aurais pas été Willy Steveniers. J'avoue que l'équipe ne m'intéressait pas beaucoup. Parce que je savais que je pouvais faire la différence à moi tout seul. Évidemment, j'ai compris que, sans l'équipe, je n'étais rien mais pensez-vous que Maradona s'occupait de la tactique ou de défendre ? On me donnait le ballon et j'en faisais quelque chose. J'étais le joueur le plus rapide d'Europe. Quand je démarrais, personne ne pouvait me suivre. Et défensivement, en un contre un, personne ne passait. Car je ne supportais pas cela. Un jour, le président du Standard a parié 10.000 francs belges sur le fait que je ne parviendrais pas à limiter Francisco Buscato à dix points. Ce soir-là, la vedette de Badalone a marqué six points. Y avait-il des joueurs qui vous impressionnaient ? Steveniers : Personne. Je ne m'occupais jamais de l'adversaire. À mes débuts, il n'y avait pas encore de Noirs en Belgique. C'était ma chance. Après, il y a eu quelques très bons Américains : Ed Murphy, Tony Zino, John Heat. Des gars capables de marquer facilement 40 points. Je dois reconnaître que je n'ai commencé à m'intéresser que très tard à la NBA. Là, il y a vraiment beaucoup de talent. Quand je les vois, je me demande quel sport j'ai pratiqué. Je n'imaginais même pas que ça puisse exister ! Des gars de 2,10 m qui sont aussi explosifs et aussi forts techniquement que des joueurs de 1,80 m. Je serais déjà très content de gonfler les ballons pour Stephen Curry. Moi, je n'ai jamais joué contre des gars aussi talentueux. Vos entraîneurs s'arrachaient souvent les cheveux et vous étiez régulièrement en dispute avec eux. Steveniers : Je n'ai jamais été d'accord avec les entraîneurs mais, à l'issue de ma carrière, j'ai compris qu'ils ne faisaient que protéger le groupe ou qu'ils se battaient pour conserver leur place. Vous avez dû quitter le Racing de Malines après une dispute avec la direction. Vous êtes alors passé au Standard. Dans le but d'y prendre votre revanche ? Steveniers : Pas vraiment, sauf dans les matches contre Malines. Un jour, je me suis cassé le poignet mais j'ai enlevé mon plâtre pour pouvoir jouer quand même. J'ai marqué 36 points mais nous avons perdu. C'était donc loupé. Je me suis bien amusé au Standard et c'est là que, pour la première fois, j'ai bien gagné ma vie grâce au basket. Avant cela, j'ai travaillé pendant quinze ans dans le secteur diamantaire, je polissais des diamants car ce n'était pas avec ce que je gagnais à Malines que je pouvais vivre. Ça veut dire que, en pleine gloire, vous polissiez des diamants toute la journée ? Steveniers : Oui, les Juifs ont fait de moi un homme : ils m'ont appris à parler, à m'habiller, à réfléchir. En fait, ça s'est fait par hasard, comme tout dans ma vie. Dans un café, j'avais protégé un bossu contre des dockers qui l'embêtaient. Deux jours plus tard, je jouais contre le Real Madrid et ce bossu est venu me trouver dans la cafeteria. Il s'est présenté : Danny Festenberg. Son père était le diamantaire le plus riche d'Anvers. En guise de reconnaissance, il m'a garanti un revenu jusqu'à sa mort. Vous étiez toujours dans les cafés et vous couriez les femmes. À un certain moment, vous avez arrêté. Pourquoi ? Steveniers : Vous savez, je n'ai vraiment commencé à boire qu'à 33 ans. Avant, je sortais et je courais les femmes, c'est vrai, mais je buvais du Coca, pas une goutte d'alcool. Ça a changé quand mon fils Joeri, issu d'un premier mariage, a connu de sérieux problèmes de drogue. Je n'ai pas supporté sa souffrance et je me suis réfugié dans la boisson. Pendant dix ans, j'ai bu tout ce qu'il y avait à boire à Anvers. Ce n'est qu'à la fin de ma carrière que j'ai arrêté. J'ai vraiment peu vécu pour mon sport, car tout était trop facile pour moi. Vous avez encore des contacts avec Joeri ? Steveniers : La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a cinq ans. Pendant vingt ans, j'ai vécu un enfer, je ne savais pas comment aborder cette situation et je buvais, ce qui a porté préjudice à mes deux autres fils. Donc, à un certain moment, j'ai pris mes distances. Le seul adversaire que je n'ai pas battu, c'est mon fils aîné. Autre moment difficile : la rupture avec Didier Mbenga, un réfugié congolais que vous avez adopté et à qui vous avez appris à jouer au basket. Vous aviez signé un contrat avec lui et il devait vous verser une partie de son salaire. Il est parti en NBA et a été deux fois champion avec les LA Lakers. Avez-vous perçu cet argent ? Steveniers : Non. Ses amis africains nous ont séparés. Malgré ce contrat, je n'ai jamais vu un cent et je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui. C'est une page sombre de ma vie et ce n'est pas une question d'argent, c'est plutôt sentimental. Mbenga a vécu chez moi pendant quatre ans et je lui ai appris à jouer au basket. Je l'ai traité comme mon fils. Nathan et Sebastian, vos enfants issus d'un deuxième mariage, jouent aussi au basket. Ont-ils du talent ? Steveniers : Nathan oui mais jusqu'où peuvent-ils aller ? Être sur le banc en D1 ? Je comprends Nathan quand il dit qu'il préfère s'investir dans autre chose. Moi, c'était différent : je venais de la rue, j'avais quitté la maison à 15 ans, je n'avais rien à perdre. Comme beaucoup de joueurs qui évoluent en NBA. Pour avoir du caractère et exploiter son talent, il faut s'être battu pour survivre. Vous respecte-t-on davantage aujourd'hui qu'au cours de votre carrière ? Steveniers : Non. Le public, peut-être mais pas les clubs ni les fédérations. C'est vrai, j'étais un mauvais coucheur et j'avais le gros cou mais quand bien même... Avec tout ce que j'ai fait pour le basket, les Antwerp Giants devraient me réserver un siège spécial. Et qu'ils ne viennent pas me le proposer maintenant. Je ne vais d'ailleurs jamais voir les matches. Vous savez, je suis quelqu'un de sensible. Quels ont été les points culminants de votre vie ? Steveniers : Sur le plan sportif, ma sélection dans l'équipe européenne, en 1966. Sur le plan privé : ma rencontre avec Anita (sa deuxième femme, ndlr). Elle a joué un grand rôle dans mon évolution en tant qu'homme et elle m'a offert deux beaux enfants. En fait, je dois beaucoup aux femmes. Il y a aussi eu Yvonne, qui m'a pris sous son aile quand je vivais dans la rue. J'ai eu beaucoup de chance dans la vie : j'ai toujours rencontré les bonnes personnes au bon moment. Que pouvons-nous vous souhaiter pour votre 80e anniversaire ? Steveniers : De vivre le plus longtemps possible avec ma famille. Je veux battre le record familial : mon père est décédé à 88 ans, je veux faire mieux. C'est ça qui me motive. C'est tout le mal qu'on vous souhaite !