Il y a quelques mois, Diego Simeone, le coach de l'Atletico, participait à un talkshow et devait répondre à une série de questions, parmi lesquelles une très délicate : Pep Guardiola ou José Mourinho ? Simeone n'a pas hésité un instant : Mourinho.
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Il y a quelques mois, Diego Simeone, le coach de l'Atletico, participait à un talkshow et devait répondre à une série de questions, parmi lesquelles une très délicate : Pep Guardiola ou José Mourinho ? Simeone n'a pas hésité un instant : Mourinho. C'est une offense puisque le Portugais a travaillé pour le rival, le Real, mais l'Argentin jouit d'une telle popularité qu'il est sacro-saint. Il pourrait même se permettre de louer une loge au Real. Les arènes de l'Atletico et du Real sont distantes de sept kilomètres mais vivent dans des univers différents. L'Atletico est implanté dans un quartier ouvrier, entre de froids immeubles, le Real dans un quartier chic, siège de banques, d'ambassades et de boutiques chic. Le Real possède ce qui fait défaut à l'Atletico : le glamour, l'assurance, la fierté. Malgré la vente de joueurs-clefs, l'Atletico a toujours une dette de 150 millions d'euros. Celle du Real est encore plus élevée mais il peut se permettre des escapades financières grâce à son richissime président Florentino Perez. D'autres chiffres soulignent ce contraste : l'Atletico a un budget de 120 millions, celui du Real est de 500 millions. Le premier perçoit 47 millions en droits TV, le second 140 millions. En d'autres termes, l'équipe de Diego Simeone permettrait tout au plus au Real d'acheter la jambe droite de Gareth Bale. Rien, à Lisbonne, n'a trahi ces contrastes. Les supporters se sont baladés en paix dans la ville, muée en forteresse espagnole le temps d'un week-end. 120.000 Espagnols se sont déplacés, dont 60.000 sans billet. La ville portugaise a encaissé 45 millions d'euros mais ça ne fera pas disparaître ses problèmes. Les mendiants, très présents dans les nombreuses églises de la ville, témoignent du côté sombre de Lisbonne. Chaque ville affiche ses contrastes. Et profite de tout ce qui se présente. Il fallait ainsi compter 500 euros pour un simple hôtel trois étoiles. Prudents, certains, comme l'auteur de cet article, avaient opté pour Estoril, la cité balnéaire située à vingt kilomètres de Lisbonne. Un trajet de 35 minutes en train nous menait au centre de la métropole. Pour 2,40 euros. L'Atletico attendait le choc avec confiance. Lors de l'ultime conférence de presse, interrogé sur les faiblesses de son équipe, Diego Simeone avait répondu en riant qu'elle en avait. " Le tout est de ne pas les montrer. Quand le Bild a demandé à Thibaut Courtois si la superbe saisonde Cristiano Ronaldo ne l'inquiétait pas, il a rétorqué : " Ronaldo tire très bien au but mais je suis un très bon gardien. " Carlo Ancelotti, lui, est resté dans le vague. Personnification du calme, l'Italien a tenté d'apporter du raffinement au jeu du Real. Il a tâtonné pendant six mois sans subir de pression. Ancelotti a l'art de valoriser ses vedettes. Il est aussi discret que quand, médian défensif de Milan, il jouait au service des autres. Sa philosophie est radicalement contraire à celle de son collègue, même si parfois, le Real opte pour le contre. Pour cette raison, notamment, on ne s'attendait pas à un véritable spectacle. Un certain cynisme régnait même avant le coup d'envoi. Par exemple, Thiago, le médian de l'Atletico, avait déclaré avec une grande franchise à El País que les deux équipes ne prendraient aucun risque dans l'entrejeu. Il s'attendait à de longs ballons vers l'avant, dans l'espoir que l'un ou l'autre arrive bien, il a prédit des provocations - un art manié par les deux équipes d'après lui. Avec un certain sens de l'autodérision, le capitaine Gabi a commenté : " Si nous recevons le ballon, nous le rendrons rapidement. " Comme s'il voulait accentuer la sécurité défensive insufflée à l'équipe par Simeone. Le football de Simeone est celui d'un caméléon : il change de couleur en fonction des circonstances. Pendant plus d'une heure, il a montré pourquoi il était champion d'Espagne, opérant en chaîne indissociable, avec un bon bagage technique, une grande cohésion, un engagement inouï et, par moments, un jeu subtil. Le Real ne trouvait pas d'ouverture puis l'Atletico a semblé reculer, permettant à son rival de prendre le match en mains mais confiant en sa défense. En fin de partie, il s'est contenté de balancer le ballon en avant, plusieurs joueurs étant à bout. Sa stratégie a échoué une grosse minute avant le terme du match. Sergio Ramos a égalisé. Dans les prolongations, l'Atletico n'a plus été capable de se ressaisir. Quand Gareth Bale a inscrit le 2-1, son équipe a explosé de joie. Seul Carlo Ancelotti est resté imperturbable sur la touche. La fête s'est poursuivie contre un Atletico vanné par une longue et lourde saison. Le Real n'avait plus remporté cette Coupe d'Europe depuis douze ans. Il a investi près d'un milliard en transferts depuis lors. Sa victoire le libère de nombreuses frustrations, comme en témoigne le soulagement des joueurs, à commencer par Cristiano Ronaldo. Il avait été le premier à quitter le car des joueurs à leur arrivée au Portugal, trois jours avant la finale, sans gréer un regard à quiconque, dans son propre pas. Maintenant, il présente un bulletin impressionnant : 252 buts en 246 matches. Il n'a pas été déterminant dans la finale mais quand il a inscrit le quatrième but, sur penalty, il a fièrement retiré son maillot, exhibant son torse. Cette victoire était un soulagement pour lui et, pour le président Florentino Perez, le début d'une nouvelle ère dorée. Car gagner des trophées, c'est dans l'ADN du club, a-t-il proclamé à tout qui voulait l'entendre. Le club, qui croule sous les dettes, va-t-il continuer à investir ? Ça reste à voir. La nouvelle saison se profile déjà en Espagne. Le Real veut reconquérir son statut, l'Atletico compte continuer à se profiler comme la meilleure tacticienne du monde, comme l'a rappelé Simeone, et Barcelone veut à tout prix se retrouver. En fait, la fiesta madrilène de Lisbonne a dû être très mal vécue en Catalogne. PAR JACQUES SYS À LISBONNEAncelotti a l'art de valoriser ses vedettes.