Rocky ou RagingBull ? ", tel était le titre du portrait de Chris Froome paru dans notre guide du Tour, début juin. L'histoire d'un zéro devenu un héros ou comment devenir un champion en partant de rien. À l'époque, il ne subsistait qu'une seule question : le scénario allait-il s'achever sur un ultime triomphe à la Rocky ou sur un anticlimax style RagingBull ? Comme dans la plupart des films, ce fut le happy end prévisible, établi selon un scénario pour lequel l'acteur principal aurait signé des deux mains : dès le premier round, à AX 3 Domaines, il s'est envolé comme un papillon. Il a encore frappé dans le contre-la-montre du Mont-Saint-Michel et a délivré l'uppercut fatal au Mont Ventoux avant de boxer tranquillement le reste des rounds.
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Rocky ou RagingBull ? ", tel était le titre du portrait de Chris Froome paru dans notre guide du Tour, début juin. L'histoire d'un zéro devenu un héros ou comment devenir un champion en partant de rien. À l'époque, il ne subsistait qu'une seule question : le scénario allait-il s'achever sur un ultime triomphe à la Rocky ou sur un anticlimax style RagingBull ? Comme dans la plupart des films, ce fut le happy end prévisible, établi selon un scénario pour lequel l'acteur principal aurait signé des deux mains : dès le premier round, à AX 3 Domaines, il s'est envolé comme un papillon. Il a encore frappé dans le contre-la-montre du Mont-Saint-Michel et a délivré l'uppercut fatal au Mont Ventoux avant de boxer tranquillement le reste des rounds. Le régisseur Dave Brailsford n'avait pas prévu qu'il devrait encaisser de temps en temps un sale coup complètement inattendu - à cause d'une équipe à la peine dans l'étape des Pyrénées de Bagnères-de-Bigorre et dans l'étape en éventail vers Saint-Amand-Montrond, ou par fatigue, à l'Alpe d'Huez, mais ces péripéties ont maintenu son suspense au film, avec la collaboration de ses rivaux, AlbertoContador en tête, qui s'est accroché à l'espoir de faire vaciller Froome. Un espoir vain, comme Contador et les autres l'ont compris. Bien que le film ait attiré la grande foule au cinéma du Tour - la popularité du cyclisme semble intacte, malgré tous les scandales de dopage - et qu'on s'attendrait à ce que ce long métrage puisse briguer un Oscar, certaines critiques ont été impitoyables. Le contraste entre cet écolier britannique bien élevé, modeste, gentil, poli et celui qui, une fois à vélo, devient un killer impitoyable aux jambes de métronome était trop grand. Surtout que la saga Lance Armstrong a rendu les journalistes plus sceptiques et leur a appris à être plus prudents dans leurs superlatifs lorsqu'un coureur signe une performance exceptionnelle. C'est une bonne leçon pour les spécialistes du cyclisme, trop souvent bernés dans le passé, et une conséquence regrettable pour un sport qui s'est attiré le doute. Le pendule a changé de sens : à chaque coup porté par Froome, le nombre de questions sur sa crédibilité explosait tandis que les (pseudo) scientifiques divergeaient d'avis au sujet de son wattage et de ses chronos en côte, allant d'extraterrestre à humain. La course en elle-même est devenue secondaire. Durant les conférences de presse, les critiques parlaient de dopage dès la deuxième question et ils ont même exigé que le maillot jaune prouve qu'il ne se dopait pas. Coupable jusqu'à ce qu'il apporte la preuve du contraire... C'est une lutte sans merci contre un passé douteux car, malheureusement pour les coureurs honnêtes, il n'est pas facile de démontrer directement et sans ambiguïté cette propreté. On ne les croit quand même pas, quoi qu'ils fassent : le crier sur tous les toits, inlassablement, pratiquer une tolérance zéro et exclure de l'équipe tous les anciens pécheurs, permettre à un journaliste embedded - David Walsh, de suivre l'équipe pendant des mois, transmettre les wattages (pas au complet) à L'Équipe et les faire analyser par un scientifique respecté tel que Fred Grappe ou encore les faire parvenir à l'agence mondiale antidopage. Le feu du doute continue à brûler, alimenté par certains observateurs, journalistes et supporters, qui tirent des conclusions erronées de données incohérentes et grossissent des performances. Dans une tentative quasi obsessionnelle de chasser le spectre du dopage, la naïveté du passé a fait place à une critique excessive et à cette question qui revient en mantra : " Êtes-vous crédible ? " Comme si Froome allait répondre : " Non, j'ai pris des pilules. " La frontière entre un doute sain/nécessaire et des soupçons infondés/dépourvus de nuances s'est estompée, même au sein du peloton : un directeur sportif flamand a même affirmé sur Facebook que Froome avait fait du cinéma à l'Alpe d'Huez : une hypoglycémie le rendait plus humain et donc moins suspect... Nico Verhoeven, le directeur d'équipe de Belkin, a glissé que les Espagnols étaient incroyablement frais la troisième semaine. Du coup, le manager de Movistar, Eusebio Unzue, a estimé suspects les coups de pompe de Laurens Ten Dam et de Bauke Mollema. De telles accusations n'aident pas le cyclisme mais cela ne veut pas dire qu'il faut désormais taire les cas de dopage, comme Eddy Merckx et d'autres anciens coureurs l'ont déclaré. Naturellement, il faut avant tout mettre en avant les beaux côtés de ce sport mais c'est en rompant l'omerta, en appréhendant les événements d'un oeil critique et en parlant de réformes et de solutions concrètes qu'on a contenu le recours au dopage ces dernières années et fait comprendre à une partie de la nouvelle génération qu'il fallait s'y prendre autrement. Seule cette ouverture d'esprit peut convaincre le monde extérieur qu'on prône désormais d'autres normes. La discussion doit être intègre et nuancée. Il ne faut pas accuser de dopage le premier coureur qui fournit une prestation exceptionnelle si rien ni personne ne permet de le soupçonner. Jusqu'à présent, c'est le cas de Chris Froome et il a donc le bénéfice du doute. Les faits qui semblent prouver sa pureté sont légion. Par exemple, c'est un non-sens d'affirmer que le Kenyan blanc est sorti de nulle part en 2011, quand il a terminé deuxième de la Vuelta sans avoir jamais rien presté : en 2007, espoir troisième année dénué de la moindre expérience et incapable de lire la course, il a remporté la cinquième étape, très ardue, du Giro delle Regione. Il a battu au sprint Cyril Gauthier, maintenant pro chez Europcar. Bauke Mollema a terminé quatrième avec six secondes de retard et Rui Costa septième. Dans la deuxième étape, il n'a dû céder la première place qu'à Grega Bole, qui émargeait alors à l'élite absolue de la catégorie. Un an plus tard, néo-pro, après trois semaines de Tour, Froome a terminé 14e de l'ultime contre-la-montre de 53 kilomètres de Saint-Amand-Montrond, sans s'être jamais entraîné spécifiquement ni avoir effectué le moindre test dans un tunnel à vent. Bobby Julich, l'ancien entraîneur de Sky, se souvient d'avoir fait passer un test physique à Froome, alors inconnu, en décembre 2010. Il a pensé que ses appareils étaient défectueux car ils affichaient des valeurs dignes d'un vainqueur du Tour... Froome exploitait mal son énorme potentiel en allant dans le rouge au mauvais moment et en manquant de technique de conduite. L'étoile du Britannique a entamé son ascension une fois ces carences résolues et le coureur débarrassé de sa bilharziose, une infection parasitaire qui détruit les globules rouges. Il a également profité de la philosophie des marginalgains de Sky, qui a rafraîchi les méthodes d'entraînement rouillées du cyclisme en puisant des idées dans la natation et la poursuite par équipes sur piste. C'est ainsi que Sky a déplacé les limites physiques de Bradley Wiggins puis de Froome. Le wattage et les chronos en côte du Britannique au Tour ont incité Antoine Vayer à le comparer à Armstrong mais de nombreux autres scientifiques ont expédié cette théorie à la poubelle. Les wattages estimés, pas tout à fait exacts et dépendant des circonstances, sont apparus normaux et humains. Ils ont révélé des signes de fatigue au fil des courses. Même ce superman a craqué à l'Alpe d'Huez et dans l'ascension d'Annecy-Semnoz. La domination affichée par Froome incite d'aucuns à annoncer une nouvelle ère à la Merckx, des prévisions alimentées par le Kenyan blanc, qui a précisé " pouvoir progresser dans tous les aspects du cyclisme et vouloir enlever le Tour dans les prochaines six ou sept années. " Froome, qui a déjà 28 ans, sera-t-il en mesure d'occuper longtemps son trône ? Cela dépendra notamment de la marge de progression du nouveau prodige des montagnes, le Colombien Nairo Quintana (23 ans), de quelques autres promesses comme Michal Kwiatkowski (23 ans) et Andrew Talansky (24 ans), de la progression du lauréat du Giro, Vincenzo Nibali (28 ans) et du retour éventuel à leur ancien niveau d'Alberto Contador et d'Andy Schleck. Certains se demandent si le terrible régime d'entraînement de Sky et le régime strict auquel Froome lui-même se soumet ne vont pas le lasser mais comme il a éclos sur le tard, il ne compte pas encore beaucoup de kilomètres au compteur. En outre, il est animé par un fanatisme et un amour sans faille pour son métier. Prototype du parfait coureur Sky, il ne lâche pas son compteur des yeux de toute l'année. Froome n'est pas devenu coureur pour imiter son père ou son voisin mais parce qu'il a passé sa jeunesse à pédaler seul dans les plaines du Kenya, en toute liberté. Il est animé par la même motivation autonome que Cadel Evans, ce vainqueur du Tour sorti de l'outback australien. C'est grâce à son passé que Froome a l'art de puiser jusqu'au tréfonds de son arsenal et qu'il ne redoute pas de se retrouver seul en tête. Il a étalé son sang-froid dans l'étape des Pyrénées de Bagnères-de-Bigorre quand ses coéquipiers lui ont fait défaut ou au terme de cette fameuse étape en éventail, quand chacun parlait d'un putsch historique. Les dégâts étant limités à une minute, le Britannique a froidement conclu : " Je reprendrai au moins autant de temps que j'en ai perdu aujourd'hui au Ventoux. " Il a joint les actes aux paroles sur le Mont Chauve. Mentalement, Froome n'a pas été complètement intouchable, comme lors du second jour de repos. Le gentleman est sorti de son rôle après la énième question sur le dopage. Plus tard, il a également reconnu qu'il était extrêmement pénible de supporter la pression induite par le maillot jaune depuis l'étape huit, de rester affûté tout ce temps tout en répondant à la foule des journalistes. Dans le Grand Rift, Chris Froome s'est aisément défait des lions et des hippopotames. Durant une épreuve de survie à vélo, il constitue un baromètre pour ses congénères mais l'attention et la pression des médias, surtout en Grande-Bretagne, seront sans doute ses principaux ennemis. S'il surmonte cet obstacle, aux côtés de son amie, l'émotive Michelle Cound, nous verrons sans doute encore souvent un gentleman britannique aux jambes maigrichonnes monter sur la plus haute marche du podium à Paris. Froome estime que sa première victoire résistera à l'usure du temps. Pourvu qu'il n'oublie pas qu'il assume d'énormes responsabilités, comme porte-drapeau d'un nouveau cyclisme pur.PAR JONAS CRÉTEUREn 2010 déjà, lors de tests physiques, Chris Froome affichait des valeurs dignes d'un vainqueur du Tour.