Charleroi-Standard, 1er avril 2001: 2-3, avec un but de Dante Brogno pour ses adieux à la D1, 17.000 spectateurs, un manque de sportivité sur le terrain (3 cartes rouges et des buts contestés) et une haine crasse entre les supporters des deux camps. Une vieille habitude, mais cette rivalité a atteint, ce soir-là, de nouveaux sommets.
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Charleroi-Standard, 1er avril 2001: 2-3, avec un but de Dante Brogno pour ses adieux à la D1, 17.000 spectateurs, un manque de sportivité sur le terrain (3 cartes rouges et des buts contestés) et une haine crasse entre les supporters des deux camps. Une vieille habitude, mais cette rivalité a atteint, ce soir-là, de nouveaux sommets. Les fans de Charleroi avaient fabriqué une douzaine de grands panneaux formant, sur toute la longueur d'une tribune, un imposant ANTI STANDARD. Une autre calicot explicite: www.standard-de-merde.com. Des cris du coeur qui s'ajoutaient aux chants traditionnels: Standard shit, Standard shit; Non, non, rien n'a changé, le Standard nous fait chier, yé yé... (sur l'air des Poppies). Dans la tribune réservée aux Liégeois, ce n'était pas triste non plus. Une banderole a fait bondir les Zèbres: Vous êtes à l'image de votre région: sinistrés. De même qu'un slogan vieux comme le foot: Carolos ciccios. Et un chant entonné sur l'air de l'hymne national italien: Les Standardmen sont au Mambourg pour enculer les Carolos. En plus du gentil Et ils sont où les Carolos? et de l'inévitable Brogno tu pues. La classe!"Je suis Docteur Jekyll et Mister Hyde"Pourquoi les matches entre Charleroi et le Standard déclenchent-ils systématiquement des réactions aussi agressives? Pourquoi les Carolos hurlent-ils de joie chaque fois que le marquoir indique que le Standard a encaissé un but? Des supporters des noyaux durs des deux clubs nous expliquent leur comportement belliqueux et décrivent avec des mots bien à eux les motivations des hooligans en général. Nos trois interlocuteurs, qui ont entre 25 et 30 ans, passent inaperçus dans la vie de tous les jours mais n'ont plus rien d'enfants de choeur dès qu'approche l'heure du coup d'envoi. Ils tiennent à rester anonymes car ils savent que la justice les tient à l'oeil et attend la première occasion pour les coffrer. Une fois de plus! L'un est garde du corps, l'autre travaille dans la fonction publique, le troisième occupe un poste à responsabilités dans une agence d'intérim. Nous les surnommerons E., D. (les deux Carolos) et M. (le Rouche). "Je suis Docteur Jekyll et Mister Hyde", avoue M. "Au boulot, je suis en costume-cravate et je n'ai de problèmes avec personne. Par contre, dès que je rentre dans un stade, je suis un autre homme". E. et D. n'ont pas toujours assisté aux matches qu'ils souhaitaient voir. Les interdictions de stade, ils connaissent. Ils font partie des tristement célèbres Wallon's Boys, un groupe de supporters officiellement dissous depuis qu'une quinzaine de ses membres ont été condamnés, mais qui continue à exister sous le manteau. "Ce procès, c'était une façon pour Charleroi de montrer sa volonté de combattre durement le hooliganisme en vue de l'EURO 2000", estime E. "Le match Allemagne-Angleterre faisait peur à tout le monde et la justice de Charleroi a voulu prouver qu'elle ne ferait pas de cadeau aux casseurs. Il fallait faire un exemple et elle a choisi de condamner les Wallon's Boys. Ça se justifiait pour certains d'entre eux. Moi, je méritais une condamnation parce que j'ai été impliqué dans plusieurs bagarres très violentes. Mais on a aussi puni abusivement un gars qui avait juste mis une claque à un supporter adverse". D. a été condamné pour avoir envahi le terrain de Charleroi après une défaite contre Beveren qui enfonçait encore un peu plus Charleroi au classement, il y a un an et demi. "En octobre prochain, je passerai en appel de mon interdiction de stade", dit-il. "Mais ces interdictions sont fort théoriques car j'ai assisté entre-temps à la moitié des matches du Sporting. Il suffit de s'installer dans le bloc des visiteurs ou dans une autre tribune". E.: "Il ne faut pas oublier que les hooligans sont d'abord des supporters. Quand on nous prive des matches de notre équipe, nous ne sommes vraiment pas heureux". Les Wallon's Boys ont une priorité lorsque le Sporting affronte le Standard: casser du Hell Side, la frange violente du public liégeois. Cette envie de se démolir est réciproque. "Nous nous intéressons d'abord au jeu, mais nous sommes prêts à sacrifier une partie du match pour avoir un contact physique avec le Hell", reconnaît E. "Parce que nous détestons les supporters du Standard. Ils nous prennent pour des crétins et nous tenons à leur montrer que, même si leur équipe est la meilleure sur la pelouse, les Wallon's sont là. En fait, nous sommes encore plus motivés quand le Sporting ne nous donne pas ce que nous en attendons"."Les Carolos et les Liégeois n'ont jamais su se piffer"Plusieurs incidents ayant impliqué Charleroi et le Standard n'ont fait qu'accentuer la rivalité entre les fans de ces deux équipes: le transfert de Régis Genaux, que le Standard était venu prendre gratuitement chez les jeunes du Sporting alors qu'il existait un accord tacite entre les clubs professionnels pour ne pas voler de jeunes joueurs à l'adversaire; la finale de la Coupe de Belgique 93 lors de laquelle des joueurs du Standard avaient blessé gravement Olivier Suray et Cedo Janevski; le tackle assassin d' Atti Affo qui avait brisé la jambe de Momo Lashaf; le départ de Suray, qui avait quitté Charleroi pour l'ennemi liégeois en fin de saison 96-97; l'envoi par la direction du Standard d'une équipe B pour ce qui devait être un match de gala au Mambourg, il y a un an; etc. "La raison principale, c'est l'allergie entre Carolos et Liégeois", signale M. "Ces deux populations n'ont jamais su se piffer. On observe le même phénomène en Flandre entre les Anversois et les Brugeois". D. : "C'est effectivement le gros problème. Partout en Belgique, Charleroi est considéré comme de la merde. Quand des gens apprennent que nous sommes Carolos, ils nous disent: -Vous n'avez vraiment pas de chance. Les supporters du Standard ont une idée toute faite de Charleroi: c'est le Pays Noir, les usines, le chômage, les immigrés. Mais quand j'arrive à Sclessin, je vois des usines qui ressemblent très fort à celles de Marcinelle! Et autant d'Italiens. Les Liégeois se trompent quand ils chantent Carolos ciccios. Il y en a chez nous, mais l'ambassade d'Italie est à La Louvière, pas à Charleroi. En plus, Liège et Charleroi sont deux villes ouvrières, mais les Liégeois s'amusent à nous traiter d'ouvriers". E. : "Le problème des Standardmen, c'est qu'ils se croient supérieurs à tout le monde. C'est ça qui dérange les Carolos. Ils prennent un drapeau rouge et crient: -On est les meilleurs. Ce ne sont que des prétentieux. Chaque année, ils nous emmerdent avec leurs ambitions européennes et ils ressortent leur fameux palmarès. C'est vrai que ce n'était pas mauvais... jusqu'en 1982. Le Standard est quand même le seul club belge de D1 qui a été condamné pour corruption, non? Après cela, il a encore gagné la Coupe contre nous en 1993, mais je ne pense pas qu'il soit utile de revenir encore une fois sur l'arbitrage de Costantin". M. : "Tu as tout faux parce que Costantin était à l'époque un vrai Mauve et Blanc". E. : "Il n'y a pas que les supporters du Standard qui se prennent pour ce qu'ils ne sont pas. Leurs dirigeants aussi ont un fameux complexe de supériorité. D'ailleurs, ceux de Charleroi sont toujours mal reçus quand ils vont à Sclessin". M. : "Je reconnais que nos dirigeants, c'est une catastrophe". E. : "Les Anderlechtois sont prétentieux, mais ils ont des raisons de l'être. Les Standardmen se comportent comme eux alors qu'ils n'arrivent pas à la cheville des Mauves au niveau des résultats". D. : "Quand on compare les budgets et les résultats de Charleroi et du Standard, nous n'avons pas de quoi être gênés. En matière d'ambiance aussi, nous nous débrouillons très bien. Tous les amateurs de foot en Belgique disent que les supporters de Charleroi savent allumer un stade. Sauf les Standardmen, qui nous ont toujours pris pour de la merde".Racisme à Charleroi, bordel à SclessinLes supporters du Sporting ne sont pas naturellement anti-Standard. Et les Liégeois ne sont pas génétiquement anti-Charleroi. Il a fallu l'action de deux bandes pour déclencher l'allergie actuelle: les Wallon's Boys et le Hell Side. Ils se détestent et leur comportement a déteint sur le supporter moyen. E. a fondé les Wallon's, M. a créé le Hell. "Il y a quelques années, j'ai fait fabriquer des écharpes anti-Standard", se souvient E. "Elles se sont vendues comme des petits pains. Quand les Wallon's ont commencé à crier anti-Standard, nous étions une trentaine. Aujourd'hui, tous les supporters de Charleroi nous suivent. J'ai déjà assisté à des bêtes matches où on se faisait chier, même en gagnant 1-0. Le seul bon moment, ce n'était pas celui du but, mais celui où le marquoir annonçait la défaite du Standard!" Les Wallon's reprochent au Hell d'être mal organisé. Les durs de Sclessin, de leur côté, ne supportent pas que les casseurs carolos soient racistes. Ce sont les deux principales différences entre ces groupes de violents. E. : "Chez nous, il y a deux ou trois chefs, et on les écoute. A Anderlecht, le O-Side est dirigé par un vrai Anderlechtois. A Bruges, ce sont des Brugeois qui font la loi. Idem à l'Antwerp, où les décisions appartiennent aux Anversois. Au Standard, c'est le bordel total, on ne sait pas qui fait quoi, ça part dans tous les sens. A cause du Hell et de son absence d'organisation, toute la Belgique associe les hooligans à de la racaille. Alors qu'un groupe bien structuré donne déjà une meilleure image". M. : "C'est normal. Vous n'êtes qu'une cinquantaine, nous sommes entre deux et trois cents. Ce n'est plus possible de contrôler efficacement à partir du moment où on est aussi nombreux. Il y a dans le Hell des supporters de plusieurs générations. Ceux qui sont là depuis le début, en 1981, sont aujourd'hui mariés et ont des enfants. Il y a un certain respect de l'ancienneté, mais tous les jeunes ne se soumettent pas systématiquement aux décisions des anciens. Deux de nos leaders se sont tués en voiture et cela a aussi contribué à casser l'unité du groupe. Et un autre élément rend le contrôle encore plus difficile: nous avons des gars de toute la Belgique, dont 40% de Flamands. Nous ne nous identifions pas à une ville ou à une région, mais à un club: le Standard. Vous, votre truc, c'est votre ville". E. : "C'est de votre faute si vous ne parvenez pas à contrôler tous vos membres. Si je veux, je ramasse toute la racaille de Charleroi et on se retrouve aussi à deux cents. Ce n'est pas notre but. On fait un tri, c'est sévère. Indispensable si nous voulons préserver notre identité. Pour posséder une identité, il faut un nom, une idéologie et une ligne de conduite. Vous ne respectez pas tous ces critères. Chez nous, pas de Noirs ou d'Arabes, par exemple. C'est clair et net depuis le début". M. : "C'est bien ce qu'on vous reproche. Vous êtes racistes. Dans le Hell, il y a de tout. Même un Juif qui a une grande étoile de David tatouée sur le torse"."Une réconciliation? Impossible!"A en croire nos trois hooligans, le match de ce dimanche sera à nouveau très chaud. Dans le stade, mais surtout en dehors. Les messages de provocation par GSM et sur Internet circulent depuis plusieurs jours. D.: "L'escalade va continuer. C'est sûr". E.: "Le Hell Side a une particularité dans le monde des hooligans: il n'a d'amis nulle part. Tout le monde le déteste et est prêt à lui rentrer dedans". M.: "C'est tout à fait vrai. Il y a des groupes rivaux qui s'associent lors de matches qui n'opposent pas leurs équipes. Mais personne, en Belgique, ne se joint à nous. Nous sommes les hooligans les plus détestés". E.: "Parce que vous prenez les hooligans de tous les autres clubs pour des cons!"Pierre Danvoye