La simple évocation du nom de Stéphane Demol me fait immédiatement penser à deux moments mémorables. D'abord le but égalisateur d'Anderlecht à Bruges, en 1986, lors du test-match pour le titre. Un but qui allait permettre aux Mauves de fêter un nouveau sacre national. Ensuite le " goal " inscrit en huitième de finale du Mondial mexicain contre l'Union Soviétique.
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La simple évocation du nom de Stéphane Demol me fait immédiatement penser à deux moments mémorables. D'abord le but égalisateur d'Anderlecht à Bruges, en 1986, lors du test-match pour le titre. Un but qui allait permettre aux Mauves de fêter un nouveau sacre national. Ensuite le " goal " inscrit en huitième de finale du Mondial mexicain contre l'Union Soviétique. J'ai toujours bien aimé Demol. Un peu comme moi, c'est un aventurier. Lorsque je vendais encore du détartrant, je le rencontrais souvent au " Feestzaal ", son café de Beersel. Nous restions alors des heures au comptoir. Et maintenant que notre équipe nationale fait tellement parler d'elle, j'avais envie de discuter avec quelqu'un qui a vécu une aventure similaire. Je n'avais pas la moindre idée d'où il se trouvait mais j'ai eu de la chance : Demol venait de rentrer de Thaïlande, où il avait été limogé du Tero Sasana FC. Le " Feestzaal " étant fermé, rendez-vous fut pris à la Brasserie du Château de Beersel, autrefois tenue par Jef Jurion et où tant de choses obscures furent arrangées... C'est justement Jurion qui, alors que Demol n'avait que 14 ans, l'avait amené de Drogenbos à Anderlecht, en même temps qu'Enzo Scifo. Demol ne voulait pas devenir footballeur mais suivre des études d'ingénieur commercial à la VUB. Constant Vanden Stock est parvenu à le faire changer d'avis et, à 18 ans, il lui a proposé un contrat de quatre ans. Il a percé en 1985-1986 sous la direction de Paul Van Himst, qui l'avait entraîné chez les jeunes. Pierre Hanon, chez les jeunes. Ce gars-là pouvait tout faire des deux pieds. Scifo partage d'ailleurs mon avis. Mais évidemment, j'ai une affection spéciale pour Paul Van Himst, qui m'a donné ma chance. Pour moi, il reste Monsieur Van Himst, même si ce n'était pas le meilleur. Arie Haan apportait de nouvelles idées et était très motivé mais ça n'a pas duré longtemps. Je l'ai aussi eu au Standard. Je peux difficilement juger Leekens car il n'est resté que six mois et j'étais blessé : je n'ai joué qu'un match sous ses ordres. Goethals avait l'art de décortiquer le jeu de l'adversaire. A l'entraînement, on ne le voyait presque jamais : c'est Jean Dockx et Martins Lippens qui étaient sur le terrain. Mais quand il s'agissait de jouer aux cartes, il était toujours présent. Si nous étions déjà quatre, il prenait la place du plus jeune. " La dernière année, j'ai été blessé pendant six mois, je n'ai recommencé à jouer qu'en février mais nous avons encore gagné la Coupe de Belgique. J'ai été l'homme de la finale face au Standard (2-0) mais c'était normal car j'étais le plus frais. Les autres n'avaient qu'une envie : partir en vacances. J'ai appris par des amis de René Vandereycken que des scouts de l'Atalanta Bergame, de la Sampdoria et de Bologne étaient dans la tribune. Et je savais que René avait déjà intercédé auprès d'eux en ma faveur. Après ma prestation, ils étaient convaincus. De retour à Anderlecht, quand je suis descendu du bus, Goethals m'a dit que, comme je n'avais pas beaucoup joué cette saison-là, je devrais reprendre l'entraînement avant les autres. J'ai répondu que je ne serais plus là après les vacances. J'avais en effet un rendez-vous avec les Italiens dans un restaurant de Bruxelles. Goethals m'a regardé incrédule et m'a demandé si Constant Vanden Stock était au courant. J'ai dit non. Il a grommelé quelque chose entre ses dents et est parti en se prenant la tête entre les mains. Après une nuit de réflexion, j'ai opté pour Bologne. Le lendemain, avec Jurion et un Italien mandaté par Bologne, nous sommes allés au stade d'Anderlecht mais on ne nous a pas laissé entrer. Nous sommes alors allés dans un café juste en face et nous avons essayé cent fois de téléphoner à Verschueren, qui ne voulait rien entendre. A l'époque, il n'y avait pas de GSM, tout se faisait par le téléphone fixe. Quel cinéma ! Après une journée entière de palabres, Anderlecht a compris que je voulais absolument partir et les deux parties ont trouvé un accord à 1.250.000 €. Pour l'argent, évidemment ! J'allais gagner quatre fois plus qu'à Anderlecht. Mais aussi pour l'aventure : c'est quand même autre chose de jouer en Série A qu'en Belgique. Je me suis vite adapté : après quatre semaines, j'accordais ma première interview en italien à la radio. La première saison, mes prestations n'étaient pas super mais elles étaient bonnes. J'ai été titulaire pendant presque toute la saison mais à la fin, je me suis disputé avec Luigi Maifredi, l'entraîneur. Bologne m'avait acheté pour jouer en défense centrale ou comme médian défensif mais Maifredi m'utilisait de plus en plus comme bouche-trou. Et moi, je ne voulais pas perdre ma place en équipe nationale. J'ai essayé de lui en parler mais il l'a très mal pris. Il m'a dit : -Tu sais à qui tu parles ? Je vais devenir le plus grand entraîneur italien de tous les temps ! J'aurais dû me taire mais j'étais encore jeune et j'ai répondu : -Tu as encore beaucoup à apprendre. A partir de là, ce crétin m'a mis sur une voie de garage. A Bologne, tout le monde le respectait car il avait fait monter le club mais il n'avait pas réussi cette prouesse tout seul, il avait pu compter sur un groupe de bons joueurs. Aujourd'hui, ça fait longtemps qu'il n'entraîne plus. J'avais encore un contrat de trois ans mais le président, voyant que les choses ne s'arrangeraient pas, m'a proposé de me prêter un an où je voulais, le temps que Maifredi s'en aille ! Luciano D'Onofrio, qui était alors manager de Porto, m'a fait une proposition mais le club portugais voulait m'acheter, pas me louer. C'est comme ça que mon aventure italienne a pris fin. Mes deux premières saisons à Anderlecht étaient très bonnes mais celle-là a été super. Je suis devenu meilleur buteur du club avec onze buts, tous sur penalty. J'ai été élu meilleur étranger du championnat et nous avons été en tête du début à la fin du championnat. J'étais un des chouchous du public. Nous avions une équipe terrible avec, notamment, Madjer, célèbre pour sa talonnade face au Bayern. Impossible de rêver mieux. Pour jouer à Porto, j'avais dû faire un sacrifice financier. De plus, ma femme ne s'amusait pas : j'étais souvent parti et elle se retrouvait seule avec notre bébé, sans parler la langue. Luciano D'Onofrio, qui était devenu mon agent, m'a mis en contact avec Toulouse, où j'ai signé le plus gros contrat de ma carrière. De plus, la France était mon pays préféré. Avec ma femme, on n'a pas hésité. Avant tout, je m'y suis fait beaucoup d'amis : j'y retourne encore chaque année. Toulouse voulait bâtir une équipe qui tienne la route en Coupe d'Europe. Il y avait déjà Alberto Marcico, un international argentin, et ils voulaient acheter David Ginola ainsi que quelques internationaux français. Tout cela devait être financé par les Laboratoires Fabres mais ce géant des produits cosmétiques s'est retiré au dernier moment et les promesses n'ont pas pu être tenues. Finalement, nous nous sommes sauvés sur le fil, après un match de barrage contre Lens. Au début de la deuxième saison, alors que nous n'étions plus payés depuis cinq mois, le président nous a appelés, Marcico et moi, les deux plus gros contrats, pour nous faire une proposition. Si nous étions d'accord de partir, nos transferts lui rapporteraient assez d'argent pour nous payer, nous et les autres. Nous avons accepté et avons ainsi sauvé Toulouse de la faillite. Non. Luciano défendait mes intérêts à l'étranger. En Belgique, c'était Jef Jurion. A ce moment-là, on payait de mieux en mieux ici. Mais je suis surtout revenu pour des questions sportives. Jef et mon entourage estimaient qu'en fonction de l'équipe nationale, mieux valait jouer en Belgique. Pour la première fois, j'ai fait passer le sport avant l'argent car je pouvais aller à l'Espanyol Barcelone. Et ça s'est bien passé puisque, pour ma première saison, nous avons gagné la Coupe de Belgique. Beaucoup estimaient qu'André Cruz et moi formions le meilleur axe central de Belgique. En février de la deuxième saison, le Standard voulait déjà que je resigne mais j'ai refusé : j'étais en fin de contrat et mon côté aventurier reprenait le dessus, j'avais envie de repartir. J'ai donc demandé à Luciano de me trouver quelque chose. Il s'entendait bien avec Michel Renquin, qui entraînait le Servette Genève, et nous sommes tombés d'accord pour la saison suivante. Mais chaque semaine, le Standard insistait pour me faire resigner. Je refusais et cela provoquait des tensions. Je dois avouer que je ne me soignais plus : dans ma tête, j'étais déjà en Suisse. Mais je n'avais pas tenu compte d'un possible limogeage de Renquin. C'est arrivé et son remplaçant, un Yougoslave, a pris des joueurs de son pays. Mes projets d'avenir s'écroulaient mais ça ne changeait rien à ma situation au Standard car, après toutes ces discussions avec la direction, je voulais partir à tout prix. J'ai encore eu des propositions de Fenerbahçe et de Dundee United mais le Standard s'est montré trop gourmand. J'en ai eu assez et j'ai décidé d'arrêter. Comme je connaissais bien Asselman, j'ai pu m'entraîner pendant trois mois à Denderleeuw. Fin novembre, le Cercle était avant-dernier. Il n'avait pourtant pas une mauvaise équipe, avec notamment Josip Weber. Jef Jurion a rencontré Henk Houwaart par hasard à Knokke et lui a demandé si ça l'intéressait que je vienne pour six mois. Houwaart était d'accord mais moi, je n'avais plus joué depuis six mois. J'étais à peine arrivé qu'il a été remplacé par Georges Leekens, qui m'a fait travailler seul avec lui entre Noël et Nouvel An. Je lui en étais reconnaissant car je voulais revenir en forme pour pouvoir repartir en été mais lors de mon premier match, à Ostende, je me suis déchiré le ligament de la cheville et j'ai dû m'arrêter pendant près de deux mois. Ce qui explique que je n'ai joué que 12 matches avec le Cercle. J'ai accumulé les misères : blessures, non-respect du contrat, désaccord avec les entraîneurs, présidents envoyés en taule pour fraude et faux en écriture... A Denderleeuw, je savais que ça finirait mal. Nous nous entraînions le soir et, après une journée passée à ne rien faire, je n'avais plus envie de prendre mon sac. Oui. Je compte 38 sélections. Et des vraies ! Pas de celles qu'on te donne pour avoir joué trois minutes. Je n'ai livré qu'un mauvais match, contre l'Allemagne. J'ai été remplacé à la mi-temps. A un certain moment, j'ai été écarté temporairement de l'équipe. Mais ce n'est pas Paul Van Himst qui a pris cette décision. Après l'enterrement de Jean Dockx, lorsque nous sommes allés boire un verre avec Eddy Merckx, il m'a avoué qu'il s'était laissé manipuler et qu'il le regrettait. Ce sont ses mots, littéralement. Il n'a pas cité de nom et je ne le ferai pas non plus mais je sais qui c'est : un homme qui venait de Bruges et avait été président de l'Union belge. J'avais eu une vive discussion avec lui et il ne l'avait pas oublié. Après une victoire en Hongrie (0-3), il avait déclaré dans la tribune que tout le monde avait bien joué, sauf Demol. Le lendemain, à l'aéroport, un de mes amis journalistes m'avait demandé si j'avais un problème avec cet homme-là et m'avait tout raconté. J'étais allé vers lui et je l'avais secoué. Il n'avait pas réagi et m'avait juste dit : -Je t'attends au tournant. De fait... Quand nous sommes partis au Mexique, je ne comptais que deux sélections. Nous avons atteint le deuxième tour, ce qui était notre objectif, mais on ne jouait pas très bien et personne n'était réellement satisfait. Puis est arrivé ce huitième de finale contre l'URSS, qui avait bouffé tous ses adversaires. On ne nous donnait pas l'ombre d'une chance. Certains joueurs avaient déjà fait leurs valises pour repartir le lendemain. En première mi-temps, les Soviétiques nous ont fait tourner. Sans Jean-Marie Pfaff, ça aurait été la cata. Après la pause, le public a pris fait et cause pour nous et nous avons pris confiance. Tu connais la suite. Si on rejoue dix fois ce match, on ne le gagnera peut-être que deux fois, c'est sûr. Je ne sais pas si ce but était le point culminant de ma carrière car il y a aussi celui à Bruges avec Anderlecht qui nous a permis d'être champions. Ce qui est sûr, c'est que je n'oublierai jamais cette année 1986.PAR GILBERT VAN BINST - PHOTOS: IMAGEGLOBE" Avant le match contre l'URSS, certains avaient déjà fait leurs valises " " Goethals ? On ne le voyait jamais à l'entraînement mais pour jouer aux cartes, il était là ! "