" Beerschot is kapot, olé olé." Des centaines de supporters de l'Antwerp parcourent la ville en transportant un cercueil peint en mauve et blanc. La scène est enregistrée en mai 2012, treize ans exactement après la disparition du matricule 13 et le début de sa nouvelle vie sous la dénomination Germinal Beerschot Anvers. Chouette anniversaire pour les fans rouge et blanc. Ils dansent littéralement sur la sépulture de l'ennemi. Elle est terrible, la rivalité entre les fans des deux principaux clubs de la métropole. Rien n'a changé entre-temps. On en a encore eu une belle illustration en décembre dernier lors du derby, quand un supporter du Beerschot a pénétré sur le terrain avant de balancer un fumi dans une tribune remplie de gens de l'Antwerp. Après ce match, les festivités se sont poursuivies en dehors du stade. Bagarres et arrestations au menu.
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" Beerschot is kapot, olé olé." Des centaines de supporters de l'Antwerp parcourent la ville en transportant un cercueil peint en mauve et blanc. La scène est enregistrée en mai 2012, treize ans exactement après la disparition du matricule 13 et le début de sa nouvelle vie sous la dénomination Germinal Beerschot Anvers. Chouette anniversaire pour les fans rouge et blanc. Ils dansent littéralement sur la sépulture de l'ennemi. Elle est terrible, la rivalité entre les fans des deux principaux clubs de la métropole. Rien n'a changé entre-temps. On en a encore eu une belle illustration en décembre dernier lors du derby, quand un supporter du Beerschot a pénétré sur le terrain avant de balancer un fumi dans une tribune remplie de gens de l'Antwerp. Après ce match, les festivités se sont poursuivies en dehors du stade. Bagarres et arrestations au menu. N'importe quel derby est susceptible de déclencher des émotions extrêmes. Et il ne doit pas pour autant y avoir de la violence au programme. Dans certains cas, ça se limite à des piques humoristiques, des banderoles amusantes, des chants marrants. Mais, qu'il s'agisse de Beerschot - Antwerp, de Mélin - Jodoigne ou d'un affrontement entre les deux clubs de La Louvière, un derby incite les supporters à se surpasser. Pourquoi? Analyse. L'homme est un animal social. C'est connu. On aime appartenir à des groupes, c'est aussi comme ça qu'on se construit une image. Au lieu d'évoquer des groupes, certains psys parlent de tribus. Un terme qui trouve ses origines aux débuts de l'humanité. En ces temps-là, chasser seul était considéré comme une activité dangereuse. Il valait mieux le faire en bande. Et donc, l'homme à cherché à s'identifier à un groupe ou une tribu, ça le rassurait. C'était une façon de survivre. On retrouve ce sentiment d'appartenance chez les supporters d'une même équipe de foot. Un groupe de supporters, c'est une tribu de semblables qui s'identifient les uns aux autres. Un auteur néerlandophone, Filip Boen, prof de psychologie du sport et du mouvement à la KUL, a évoqué le phénomène dans un livre titré Iedereen supporter! Extrait. "Les hommes veulent faire partie de groupes, c'est une façon positive de se distinguer. Cela veut dire qu'on cherche toujours à ce que notre groupe soit meilleur qu'un autre. On a ce besoin en nous. Et on se compare le plus volontiers à un groupe comparable au nôtre." Si on applique ce raisonnement au monde du foot, on se retrouve vite dans le cadre des derbies. Deux clubs représentent deux groupes - ou tribus - de la même ville. Ils ont un passé et peuvent être comparés. Cette donnée fait des derbies des matches intenses parce qu'il y a une priorité commune: battre le voisin. C'est lui, plus qu'un autre adversaire, qu'il faut mettre au tapis. Filip Boen ajoute une nuance: "L'autre club de la ville n'est pas toujours le groupe auquel on veut se comparer en priorité. Pour les supporters du Barça, par exemple, l'équipe à battre n'est pas l'Espanyol Barcelone voisin mais le Real Madrid. Parce que le Barça est trop grand pour se comparer à l'Espanyol. Alors, les supporters cherchent un adversaire au niveau sportif comparable. On peut dire la même chose des matches entre Anderlecht et l'Union", poursuit-il. "Pour les supporters d'Anderlecht, ces rendez-vous sont bien moins importants que ceux contre le Club Bruges, parce qu'Anderlecht et l'Union ont eu peu d'histoire commune au cours des cinquante ou soixante dernières années. Et c'est un exemple qui montre que tous les derbies ne déclenchent pas une rivalité intense." L'ambiance des derbies dans le foot est particulière, par rapport à ce qu'on observe dans les autres sports. Si vous assistez à un derby en volley ou en rugby, vous verrez les supporters des deux camps coexister pacifiquement dans les tribunes. On voit la même chose lors des Jeux Olympiques, où des fans venus de différents pays fraternisent. En football, les stades sont aménagés de telle manière qu'on est obligé de choisir son camp. Et quand il y a sur la pelouse deux équipes de la même ville, la passion et l'aspect dramatique s'en mêlent. "C'est le summum de la rivalité", explique Jeroen Scheerder, professeur de sociologie du sport à l'Université de Louvain. "Il n'y a pas un club qui a le monopole dans la ville, on doit plutôt parler de duopole." L'homme constate que dans le cas d'un derby, un autre élément joue un rôle essentiel: la loi de la proximité géographique. "Dans un monde sans cesse plus globalisé, où on peut facilement entrer en contact avec des gens installés à l'autre bout du monde, on remarque que les émotions suscitées par un derby sont toujours aussi fortes. Ce phénomène a une explication logique. Dans ce contexte de globalisation, les gens trouvent important de conserver un sentiment d'identification, et ce sentiment, ils le cherchent près de chez eux. C'est ça, la loi de la proximité géographique. Elle a d'autres champs d'application. Prenez les médias: l'info qui se déroule près de chez vous va vous attirer plus facilement que les événements qui surviennent à des milliers de kilomètres. Plus c'est proche, plus ça provoque cette identification." Cette proximité géographique a encore d'autres conséquences. Si le Club Bruges perd le dimanche contre Louvain, il est peu probable qu'un supporter bleu et noir travaillant à Bruges croise un fan d'OHL le lendemain au boulot. Par contre, si le Club s'incline contre le Cercle, le même supporter a de bonnes chances de se retrouver nez à nez avec un inconditionnel de cette équipe. Et donc, une défaite face au voisin fera mal plus longtemps. Et plus fort! Les derbies véhiculent aussi une composante historico-culturelle: c'est l'affrontement entre riches et pauvres, entre l'aristocratie et le prolétariat,... Par exemple, en Italie, l'AC Milan reste associé à la classe ouvrière tandis que l'Inter passe pour l'équipe de la bourgeoisie. À Turin, il y a Torino, le club des migrants, et la Juventus, celui d'une classe plus aisée. Scheerder constate que ces rivalités se sont un peu tassées, mais elles restent présentes. Chez nous, on connaît l'histoire de la rivalité entre le Beerschot et l'Antwerp. À la fin du XIXe siècle, deux clans de supporters de l'Antwerp n'étaient pas d'accord lors des déplacements. Certains estimaient qu'il fallait passer par un restaurant chic et y prendre un bon repas arrosé de bons vins. D'autres trouvaient qu'une bonne frite et une grande bière faisaient l'affaire. Cette discussion autour du vin et de la bière a provoqué le départ d'une partie des supporters vers le Beerschot, qui venait d'être créé. À l'époque, ce club disposait des infrastructures les plus modernes en Belgique. Et donc, les fans les plus aisés économiquement se sont identifiés au Beerschot alors que la base est restée à l'Antwerp. Vu le nombre sans cesse croissant de joueurs étrangers, les acteurs sont beaucoup moins conscients de la charge émotionnelle des derbies. Une évolution que Richie De Laet, le défenseur de l'Antwerp, regrettait récemment dans notre magazine: "Je pense que de nombreux joueurs ne comprennent pas l'importance du derby pour les gens de la ville. Je plaide donc pour qu'on refasse ce qu'il se faisait ici il y a quelques années, en tout cas quand les normes sanitaires le permettront: organiser des entraînements avec les supporters. Si tu programmes ça la veille du match contre le Beerschot, tu vas sensibiliser les joueurs venus d'ailleurs, ils vont comprendre que le derby du lendemain aura une saveur vraiment particulière." Damian Hughes, un psychologue du sport britannique, n'y croit pas trop. Pour lui, à l'approche de rendez-vous aussi chargés en émotions, il y a un seul conseil à donner aux acteurs: play the game, not the occasion. "Les joueurs et les staffs techniques connaissent l'importance de ces matches, ils doivent mettre l'aspect émotionnel de côté et se concentrer sur leur job." Il a détaillé ce raisonnement sur le site officiel de Manchester City, avant un derby de cette ville: "Ils doivent faire ce pour quoi ils se sont entraînés et ne pas se disperser sous prétexte que c'est un derby ou une finale de Coupe. Qu'ils fassent leur boulot, tout simplement." Il a aussi quelques conseils pour les supporters. Profitez à fond de ces matches parce que vous êtes des privilégiés de pouvoir y assister. Soutenez votre équipe à fond et créez une ambiance de feu. Plus facile à dire qu'à faire parce que l'histoire nous rappelle que certains derbies peuvent dégénérer de façon dramatique. Avec des combats de rue, et des issues mortelles dans certains cas. Un derby n'est pas seulement une occasion d'exprimer son amour pour ses couleurs, c'est aussi une opportunité de faire ressortir sa haine vis-à-vis du voisin. L'opposition est féroce, et même des gens bien sous tous aspects peuvent se laisser emporter. Sans s'en rendre compte, on commence à entonner des chants hostiles, blessants, dénigrants. Le fait de s'opposer parfois durement à un autre camp donne une image négative des supporters. Ce n'est pas ça, soutenir son équipe. Mais appartenir à un groupe de supporters peut aussi avoir des effets positifs. Filip Boen détaille: "La crise du Covid nous a appris que l'identification sociale est bien plus importante pour la santé qu'on le croyait avant. Aujourd'hui, tout le monde est davantage conscient de l'importance de bouger, de manger sainement. Mais une étude récente montre aussi que le fait de se sentir bien intégré dans la société, par exemple en allant au foot avec des amis, permet de réduire le stress. Cette identification sociale a beaucoup manqué pendant la pandémie."