Les Rouches ont passé une soirée à plaisirs variables sur la pelouse de Genk où régnait une magnifique ambiance entretenue par deux équipes désireuses de bien jouer. Pourtant, la déception fut grande dans le camp liégeois. Après avoir mené 0-2, buts signés par Ole-Martin Aarst et Ali Lukunku, le Standard s'est déconcentré durant un quart d'heure comme contre le Lierse, huit jours plus tôt. Cela permit aux Limbourgeois de retrouver du poil de la bête par Alex Di Gregorio (troisième but en trois matches de championnat) étrangement seul en plein coeur de la défense principautaire pour reprendre une balle déviée de la tête par Josip Skoko.
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Les Rouches ont passé une soirée à plaisirs variables sur la pelouse de Genk où régnait une magnifique ambiance entretenue par deux équipes désireuses de bien jouer. Pourtant, la déception fut grande dans le camp liégeois. Après avoir mené 0-2, buts signés par Ole-Martin Aarst et Ali Lukunku, le Standard s'est déconcentré durant un quart d'heure comme contre le Lierse, huit jours plus tôt. Cela permit aux Limbourgeois de retrouver du poil de la bête par Alex Di Gregorio (troisième but en trois matches de championnat) étrangement seul en plein coeur de la défense principautaire pour reprendre une balle déviée de la tête par Josip Skoko. Cet événement précéda l'exclusion d' Harold Meyssen (deux cartes jaunes) à la demi-heure. Michel Preud'homme procéda dès lors à deux changements stratégiques importants : Ole-Martin Aarst (excellent) paya la facture pour la "double jaunisse" de Meyssen et céda sa place à George Blay afin de meubler l'entrejeu. Au repos, Robert Prosinecki prit sa douche car son coach misa sur Tibor Selymes pour stabiliser son flanc gauche. "Je savais que Genk mettrait la pression et que nous devrions beaucoup galoper à dix contre onze", dit Michel Preud'homme. "Or, ce n'est pas le point fort de Prosinecki". Le coach liégeois regretta le flottement mental de sa phalange à 0-2 ("On ne laisse pas filer une telle avance") et lança que ce phénomène chronique serait examiné en famille ("C'est de la cuisine interne"). Robert Prosinecki était-il fatigué après avoir pris part au Jubilé Hagi la semaine passée à Bucarest? N'a-t-il pas été embrigadé par le Standard afin de gérer calmement des situations chaudes comme ce fut le cas après le thé à Genk? Le Standard aurait-il arraché plus d'un petit point à Genk (2-2) et maintenu La Gantoise (en visite chez les Rouches lors de la prochaine journée) à cinq points au classement avec la contribution de Prosinecki jusqu'au dernier coup de sifflet de ce beau match? Tout le monde se posait ces questions à ajouter au dossier Prosinecki, un footballeur techniquement hors norme, sportif charismatique attirant les regards, qui vit et joue au centre de la polémique depuis le début de sa carrière.Sympathique, simple, il ne soucie pas trop des vents de la rumeur. Tomislav Ivic nous affirmait peu que cette saison était celle de la remise en condition et des réglages à faire autour de lui. Meyssen est devenu un de ses porteurs d'eau et a acquis une place importante en assumant bien ce rôle. Sans son lieutenant, Prosinecki a tout de suite mesuré que la suite du match ne serait pas une partie de plaisir à Genk. "Je n'ai jamais vu un footballeur aussi doué que lui sur le plan technique", avance Meyssen. "Il fait ce que bon lui semble avec un ballon. Je regarde et j'apprends un peu tous les jours avec lui. Je ne suis pas un manchot mais, lui, c'est autre chose. Quand il a la balle au pied, on ne la lui prend pas sans commettre une faute. Robert a une couverture hors catégorie. Lui donner la sphère, c'est s'offrir du temps pour s'organiser. Il a horreur de réaliser une mauvaise passe et cela peut expliquer une impression de lenteur. En réalité, il n'en est rien et je suis persuadé qu'il pense plus vite que nous. C'est à nous de proposer des solutions afin qu'il puisse choisir la voie qui convient le mieux au groupe. Le problème du Standard était, depuis des années, d'après ce qu'on m'a dit, de jouer trop vite, de ne pas réfléchir ou de ne pas poser un peu son jeu. La transition est très grande et il faut s'habituer à un autre apport pour que notre jeu ne soit pas stéréotypé, donc figé et forcément moins riche. Je suis fier de jouer avec lui et il m'a aussi beaucoup apporté en me procurant quelques assists gagnants qui prouvent sa compréhension de mes atouts". Les entraîneurs adverses se méfient toujours des coups de patte de Robert Prosinecki. C'est le cas d' Emilio Ferrera. Le coach de Beveren le connaît bien car il suit depuis toujours la Liga espagnole. "Il faut savoir que Prosinecki est plus qu'un simple footballeur aux yeux des Espagnols", prétend le cadet du clan Ferrera. "Quand on a joué au Real et au Barça, on est une étoile. Prosinecki a en plus une allure naturelle de vedette, un look d'artiste. Il interpelle au premier coup d'oeil. Le football de la Liga était fait pour lui et, quelque part, il a lancé, avec d'autres, le nouveau style espagnol qui permet aux clubs de ce pays de dominer actuellement les coupes d'Europe. L'Espagne ne jure que par la technique et c'est pour cela que Robert Prosinecki s'y sentait aussi bien. Sans ses blessures à répétition, il serait resté des années à Madrid ou Barcelone. Prosinecki était de ce niveau-là. Ici, la culture footballistique est différente et lui aussi, du coup! Au niveau du terrain, on comprend le style Prosinecki d'une autre façon que du haut d'une tribune. Quand on le voit de près, sa technique est impressionnante. Il a évidemment pris un coup de vieux et il me semble qu'il sera surtout utile face aux petites équipes défensives. L'imagination d'un Prosinecki peut faire sauter les bétons armés. C'est plus difficile pour les grands matches car il n'aime plus trop être secoué comme un prunier ou être mis sous pression. On ne se rend pas au stade que pour voir des marathoniens. Tout le monde paye pour découvrir un geste qui sort du commun : Prosinecki sait inventer. A l'étranger, on s'intéresse à Prosinecki, donc un peu plus que d'habitude au football belge et cela peut attirer d'autres bons joueurs étrangers ici". Yves Vanderhaeghe réalise une grande saison sous le maillot anderlechtois. Il mise sur d'autres atouts que Prosinecki... Anderlecht a eu son débat Prosinecki avec les pros et les anti- Alin Stoica : "J'aime bien les joueurs comme Prosinecki. Le Standard a besoin d'un élément de ce type car il a l'art de faire baisser le rythme d'un match quand c'est nécessaire. Il l'a fait chez nous et je l'ai vu occuper défensivement sa zone. On ne peut pas dire qu'il ne fait pas preuve de bonne volonté mais j'aimerais le voir un peu plus agressif à la récupération. Il faut de tout dans une équipe et il est capable de donner à chaque instant une autre dimension au jeu du Standard. Je crois qu'il n'y a pas encore une harmonie totale entre son potentiel et le groupe. La Standard est surtout une équipe qui procède en contres. Or, Prosinecki est plus un joueur de liaisons que de contres et de ruptures. A ce jeu-là, il peut heureusement compter sur Meyssen, un des médians les plus doués mais aussi les plus sous-estimés de D1. Stoica et Prosinecki ont des points communs mais Alin est plus jeune et plus vif. Alin se distingue plus par des actions individuelles. Prosinecki est plus un stratège qui songe en priorité à l'équipe. S'il faut faire une comparaison, il me fait surtout penser à Enzo Scifo". Le coach des Zèbres n'a jamais laissé personne indifférent. Ses adversaires parlaient sans cesse de son jeu trop latéral, selon eux, et trop personnel. "C'est un débat vieux commme le monde mais on constate bien que la race des meneurs de jeu est en voie de disparition", affirme Enzo Scifo. "Ce serait une catastrophe pour le football. Je me régale quand je vois à l'oeuvre un joueur comme Prosinecki. Je ne vois pas pourquoi on lui demanderait de faire l'impossible, c'est-à-dire d'être le plus fort dans tous les domaines. C'est impossible. On ne demande pas à un poète d'être un romancier mais les deux se complètent quand on parle de littérature. Je prèfère regarder un grand médian, qui ne fait pas toujours la différence, qu'un athlète qui galope au profit du groupe mais qui est incapable de jouer au football. Si on ne protège pas des joueurs de la classe de Prosinecki, notre sport sera perdant. J'ai aussi été discuté car j'étais un peu différent. A mon avis, Robert est blindé, comme je l'étais, et le principal est de se faire plaisir sur un terrain. S'il n'était pas un très grand joueur, on ne parlerait pas autant de lui". En Croatie, Prosinecki a également suscité le débat. L'ancien sélectionneur national, Ciro Blazevic l'écarta au Dynamo Zagreb et déclara qu'il mangerait ses diplômes d'entraîneur si Prosinecki réussissait une grande carrière. Ivica Osim affirma il y a une décennie que le médian jouait comme il y a vingt ans. Tonci Martic, l'élégant médian de l'Excelsior de Mouscron, connaît la carrière de Robert Prosinecki sur le bout des doigts : "Le mot vedette est souvent utilisé à tort et à travers. Elles sont rares et Robert en est une. Il a toujours rebondi. Blazevic le critiquait mais il est devenu champion du monde Juniors au Chili, a gagné la Coupe d'Europe des Champions, a joué en Ligue des Champions avec le Dynamo Zagreb, etc. Osim le trouvait dépassé mais il a été le plus grand transfert de l'histoire quand il fut enrôlé au Real. Il n'y a pas eu de chance mais, plus tard, Johan Cruyff l'a fait venir au Barça. Il a animé l'équipe nationale croate qui obtint la troisième place lors de la Coupe du Monde en 1998. Tout cela n'est pas le fruit du hasard. Quand Mouscron s'est rendu au Standard, j'étais aussi sidéré que Gordan Vidovic ou Dejan Mitrovic : Prosinecki était sur le banc! Pour nous, c'était inimaginable. Voir le Standard se passer d'un tel joueur! Je mesure aussi que Robert n'a pas encore retrouvé tout son football. Il a besoin d'un peu de temps afin de retrouver son niveau habituel. Mais il relèvera le défi. On verra la saison prochaine. Il y a le sportif qui est intéressant mais l'homme l'est tout autant. C'est une crème: il adore dialoguer et est bon comme le pain". Robert Waseige s'intéresse au Standard dans le cadre de ses activités de coach fédéral : "L'intégration de ce type de joueur doit évidemment être planifiée. On ne peut pas l'ajouter à un groupe en se disant qu'il augmentera son niveau technique car c'est un excellent joueur. Ce n'est pas aussi facile. Il faut tenir compte de tous les mécanismes de complémentarité autour de lui. Les dosages et les atouts doivent s'additionner harmonieusement pour le bien de tout le groupe. Prosinecki dispose de ses propres points forts. Si on aborde le débat de la créativité, de la circulation de la balle et de la régulation du jeu, Prosinecki est une référence dominante. Il découvre un football différent de celui qu'il avait à son menu quotidien en ex-Yougoslavie, en Espagne ou en Croatie. Même lui doit s'adapter. Prosinecki déteste donner un ballon incertain et il prend plus de risques que les autres. Il se définit dans un foot qui évolue. Quelle sera la philosophie tactique en vogue à l'avenir au Standard? Si les Liégeois confirment leur désir de pratiquer en gros via des contres, il s'agira peut-être de se pencher sur la position de Robert Prosinecki. C'est évidemment le problème de Michel Preud'homme. Si le système est plus basé sur les contres que sur des liaisons plus patientes à hauteur de la ligne médiane, Prosinecki devra peut-être être implanté dans un autre secteur de jeu. Car il peut très bien, me semble-t-il, être très efficace en jouant de façon plus avancée, près des attaquants. Prosinecki est capable de servir les finisseurs en un temps via ses déviations... Tout change vite en football et tout dépendra des caps et choix tactiques que Michel Preud'homme prendra en fin de saison". Pierre Bilic