Il paraît qu'on les appelle les Canonniers, les Gunners. Il paraît aussi que sur l'emblème du club, le canon sert de métaphore à la puissance de feu des attaquants locaux. Il y a dix jours, rien ne ressemblait à cela. Arsenal a sombré, une débâcle historique dans l'antre d'Old Trafford. 8-2, battu par Manchester United. La plus lourde défaite depuis 1896. La poudre était mouillée et les Canonniers ressemblaient davantage à des soldats de plomb. Jamais le fossé entre le champion en titre mancunien et Arsenal n'avait semblé aussi large.
...

Il paraît qu'on les appelle les Canonniers, les Gunners. Il paraît aussi que sur l'emblème du club, le canon sert de métaphore à la puissance de feu des attaquants locaux. Il y a dix jours, rien ne ressemblait à cela. Arsenal a sombré, une débâcle historique dans l'antre d'Old Trafford. 8-2, battu par Manchester United. La plus lourde défaite depuis 1896. La poudre était mouillée et les Canonniers ressemblaient davantage à des soldats de plomb. Jamais le fossé entre le champion en titre mancunien et Arsenal n'avait semblé aussi large. Ce jour-là, les baby gunners n'ont pourtant pas rencontré des hommes, selon la citation célèbre de Patrice Evra. Manchester avait aligné une équipe de 23 ans de moyenne d'âge, à peine plus qu'Arsenal. Pour certains, cette défaite sonnait le glas d'une politique sportive aveugle et dénuée de pragmatisme. Pour d'autres, cette claque a réveillé un club qui s'était endormi sur ses principes. Les canons ont recraché des boulets : cinq arrivées en 48 h. Le médian espagnol d'Everton, Mikel Arteta pour 12 millions d'euros, le défenseur allemand du Werder Brême Per Mertesacker pour la même somme, le médian israélien de Chelsea Yossi Benayoun en prêt, le défenseur brésilien de Fenerbahçe André Santos (7 millions) et l'attaquant sud-coréen de Monaco Park-Chu-Young (4,5 millions) ont rejoint l' Emirates Stadium. De quoi contenter Wenger et apaiser les craintes des supporters ? Pas vraiment. Arsenal est à la croisée des chemins. Retour sur une crise, commencée il y a six ans et qui a atteint son paroxysme sur la pelouse de Manchester United. Il y a six ans, Arsenal remportait son dernier trophée. C'était la fin de la génération Thierry Henry- Dennis Bergkamp- Patrick Vieira et le début du régime sans sel. Parce que le club avait contracté un crédit pour la construction du stade, il fut demandé au manager Arsène Wenger de limiter les gros transferts. Pour continuer à concurrencer les cadors anglais en attendant de rentrer dans l' Emirates Stadium, Wenger a acheté des jeunes joueurs, les a formés, les a façonnés. L'idée semblait géniale. Voilà qu'Arsenal parvenait, chaque saison, à obtenir un ticket en Ligue des Champions (même si la lutte pour le titre devenait compliquée) et que les jeunes s'avéraient pour la plupart bourrés de talent. Tout aurait pu être parfait si l'équipe avait grandi ensemble et qu'elle était arrivée à maturité lors de l'inauguration du stade. Le schéma idéal devait être celui-là. Pourtant, depuis 2006, les talents partent année après année, dans un club plus huppé. Et Wenger, persuadé de tenir la bonne formule, de recommencer à zéro tous les deux ans. Aujourd'hui, Arsenal a de l'argent et est sans doute le club du top anglais le plus sain. Cependant, le Français est tellement happé par sa politique qu'il n'envisagea pas une seule seconde de modifier ses batteries et apporter un peu d'expérience pour pallier certains départs. En mai dernier, Wenger avait annoncé, d'un sourire taquin, qu'il allait être actif sur le marché des transferts. Mais, une nouvelle fois, Arsenal s'est contenté de regarder les grands clubs se disputer les vedettes, préférant se concentrer sur les jeunes talents comme Alex-Oxlade Chamberlain, 18 ans, acheté 17,5 millions d'euros et le défenseur de 19 ans, Carl Jenkinson. " On ne peut pas dire que la politique de Wenger était mauvaise ", dit James Olley, journaliste au London Evening Standard, "Elle avait porté ses fruits et avait conduit à l'émergence de diamants bruts que Wenger a transformés en superstars. Mais il aurait dû y ajouter l'un ou l'autre joueurs établis ". Pourtant, tout prédisposait Wenger à acheter. Depuis la défaite en finale de la Coupe de la Ligue, sa formation avait sombré, ne remportant que trois des 14 derniers matches (toutes compétitions confondues), finissant à la quatrième place alors que, jusque début mars, Arsenal s'érigeait en rival le plus dangereux de Manchester United. Wenger a préféré chercher le réconfort dans les performances des trois premiers quarts de la saison, et espérer que sa formation mûrirait davantage cette saison. Il n'a pas retenu la leçon offerte par Barcelone, en huitièmes de finale de Ligue des Champions, ni les carences mentales affichées par ses joueurs après la défaite en Coupe de la Ligue. Son aveuglement face aux largesses défensives affichées, année après année par ses latéraux ou l'axe de la défense, et face à la saga répétée des malheurs des gardiens de but finissait pourtant par le tourner en ridicule. " Je ne comprends pas comment il ne s'est pas plus occupé de sa défense pendant des années alors que ce fut son premier chantier réussi lorsqu'il arriva en 1996 ", se demandait récemment Lee Dixon qui fit partie des quatre fantastiques, ce mur composé par Tony Adams, Martin Keown, Nigel Winterburn et Dixon (avec David Seaman dans les goals). A cette époque, il avait donné une nouvelle ampleur à ces joueurs qui, pris individuellement, ne brillaient pas spécialement. Il a convaincu Adams d'arrêter de boire, lui confiant une autre dimension. Il a fait grandir les latéraux en leur donnant également des missions offensives. Et les premiers succès de Wenger à Arsenal furent construits autour de ce mur défensif intraitable auquel il ajouta de formidables artistes comme Vieira, Paul Merson, Bergkamp, Nwanko Kanu ou Henry. Depuis le départ de Jens Lehmann, personne n'a réussi à convaincre dans les buts. Ni Manuel Almunia qui demeura pourtant titulaire de 2007 à 2010, ni le jeune Lukasz Fabianski, titularisé l'année passée avant que Wenger, forcé par les blessures, ne choisisse le Polonais Wojciech Szczesny qui a démontré son talent. Wenger lui a fait confiance mais peut-on viser le titre avec comme seul gardien un jeune de 21 ans qui ne compte que 13 matches de Premier League au compteur ? Pour le moment, dans ce début de saison chahutée, Szczesny est le seul élément à surnager mais en cas de mauvaise passe, on reprochera très certainement à Wenger de ne pas avoir acheté un gardien plus expérimenté. Et comment expliquer que l'Alsacien ait préféré travailler sur le dossier d'un médian récupérateur (alors qu'il avait quand même Alexandre Song) et d'un attaquant plutôt que sur celui d'un défenseur central ? La saison passée, suite à la blessure de Thomas Vermaelen, l'axe de la défense avait failli plus d'une fois. Laurent Koscielny, arrivé de Lorient, avait montré de bonnes dispositions mais on ne pouvait pas demander à ce joueur sans expérience internationale de commander une défense. Le Suisse Johan Djourou est trop souvent blessé pour que l'on bâtisse autour de lui et le Français Sébastien Squillaci restait sur la pire saison de sa carrière. Pourquoi Wenger a-t-il laissé partir Gaël Clichy pour un rival alors qu'il devenait un des joueurs les plus expérimentés de cette défense ? Et pourquoi ne lui a-t-il pas cherché un remplaçant de calibre ? Chaque semaine, les abonnés d'Arsenal reçoivent un e-mail de Wenger qui donne ses vues et avis. Certains lui reprochent de ne cesser de rechercher des excuses, d'autres voudraient qu'il reconnaisse ses erreurs et craignent qu'en ne le faisant pas, il les répète à l'infini. Mais c'est surtout sa paranoïa qui énerve. Wenger est persuadé qu'il subit des attaques ciblées et subjectives de la presse anglaise. Certains éditorialistes ont même dû expliquer dans leurs colonnes que les attaques ne visaient que la politique des transferts et certains choix, pas l'homme. Après la défaite à Manchester, tous les journaux ont tiré la sonnette d'alarme mais aucun n'a demandé le départ de Wenger. " Wenger est un des plus grands managers dans l'histoire de la Premier League mais il s'est peut-être enfermé dans sa logique ", a écrit Martin Keown, l'ancien joueur, consultant pour la BBC. " Il doit parfois sortir de sa vision romantique du football. Il oublie qu'il a conquis ses plus beaux titres avec une équipe composée d'un savant mélange de techniciens et de joueurs physiques. Que je sache, les SolCampbell, Vieira, Emmanuel Petit ou Adams n'étaient pas des tendres. " " Ceux qui suggèrent que Wenger doit payer de son job la crise actuelle n'ont rien compris ", a ajouté le grand éditorialiste de la BBC, Phil McNulty, " Il a le droit d'essayer de résoudre les problèmes et de trouver des solutions. Il a prouvé par le passé qu'il savait faire gagner une équipe. Mais les derniers résultats montrent qu'il est temps d'agir. Il était déjà temps de faire quelque chose à la fin de la saison passée. " Finalement, Wenger sort davantage fragilisé par sa gestion de l'intersaison que sa vision romantique du football. Le manager d'Arsenal a expliqué que son club avait été perturbé par les transferts tardifs de Cesc Fabregas à Barcelone (le 14 août) et celui de Samir Nasri à Manchester City (le 24 août) mais ces départs étaient dans l'air depuis un an pour l'Espagnol et trois mois pour le Français. En 2009, Manchester United avait perdu Cristiano Ronaldo à la même époque mais avait su réagir. Wenger a préféré mettre toute son énergie à convaincre Nasri de rester plutôt qu'à chercher des remplaçants. Pas plus de réaction efficace lors du départ de Clichy à Manchester City ou lors de la blessure de Kieran Gibbs. Wenger a toujours pensé que son plan jeune suffirait à pallier les départs et blessures. En dépensant très tôt 17,5 millions pour Chamberlain, Arsenal a montré que l'argent disponible était là pour être réinvesti et que la priorité demeurait d'attirer des futurs cracks plutôt que des joueurs confirmés. " Wenger est un vieux rocker. Une sorte de David Bowie qui continue à sortir des albums auxquels plus personne ne prête attention, achetés par des fans qui ne les sortent pas de leur film de cellophane parce qu'ils savent qu'ils seront déçus et qui préfèrent écouter les anciens albums ", a dit Philippe Auclair, correspondant pour France Football et RMC. " Mais le football ne se vit qu'au présent : les médailles gagnées hier ne pèsent pas lourd. Arsenal s'est fossilisé dans un projet admirable, mais condamné à l'échec par le bouleversement de la structure économique du football en Angleterre ; en 2011, on ne peut plus gérer un grand club, et Arsenal en demeure un, guidé par des principes d'épicier ". Wenger aurait donc dû anticiper bien plus tôt les départs programmés de Nasri et Fabregas. Comme il aurait dû anticiper la mise en place du fair-play financier la saison prochaine. Arsenal ne risque rien car il s'agit du club du top le moins endetté et le mieux géré. Mais, contrairement aux autres gros calibres de Premier League, Wenger n'a pas compris qu'il fallait investir massivement cette saison puisque les clubs ne pourront plus le faire autant à partir de la saison prochaine. Même Liverpool a consenti à d'énormes efforts en achetant des joueurs comme Jordan Henderson et Stewart Downing à un prix plus élevé que le prix du marché. Et personne n'en veut à Kenny Dalglish puisque Liverpool a bien débuté son championnat. Là où donc tous les cadors de Premier League, hormis Tottenham, se sont renforcés, Arsenal s'est déforcé et risque de courir toute la saison derrière les points perdus lors de ces trois premières journées. " Arsenal a payé le prix d'une politique consistant à retarder les transferts de l'été ", explique Olley. " La préparation a été perturbée et on peut même dire qu'elle n'a servi à rien puisque cinq nouveaux joueurs sont arrivés cette semaine et qu'il va falloir les intégrer. Le contraste fut saisissant avec une équipe comme Manchester United qui a fait signer ses recrues très tôt et face à Arsenal, ces new boys ont évolué comme s'ils faisaient partie des meubles depuis des lustres. " Après une journée où il a semblé perdu, Wenger a montré sa capacité de réaction en frappant un grand coup sur le marché des transferts. Non seulement, il a montré qu'il pouvait dépenser mais également changer de stratégie. En achetant des joueurs expérimentés comme Arteta, 29 ans, André Santos qui a disputé la Ligue des Champions avec Fenerbahçe ou Mertesacker qui compte 75 sélections en équipe d'Allemagne. Mais également en dérogeant à certaines règles. Arteta a ainsi reçu un contrat de quatre ans alors que le trentenaires ne reçoivent généralement plus qu'une année de contrat. Alors que Wenger aime peser le pour et le contre de chaque transfert, il a dû agir dans l'urgence, voulant montrer qu'il tenait encore les rênes. Les transferts effectués ne sont que des deuxièmes, voire des troisièmes choix. Wenger voulait Garry Cahill, le défenseur de Bolton mais face au prix demandé (15 millions d'euros), il s'est rabattu sur Mertesacker, une autre cible d'Arsenal mais qui avait été recalée car Wenger trouvait que le géant de Brême se retournait trop lentement. Dans l'entrejeu, Arsenal voulait Yann M'Vila et a même fait une offre de 25 millions qui a été refusée par Rennes. Les Gunners ont été longtemps en négociation avec Juan Mata avant que celui-ci ne choisisse Chelsea, capable de payer la somme voulue par Valence. Arsenal a donc misé sur Arteta et Benayoun, même si des doutes planent sur ces deux joueurs, souvent blessés ces deux dernières saisons. " Si Arsenal veut finir dans le Big Four, les nouveaux arrivants vont devoir avoir un impact immédiat ", conclut Olley. PAR STÉPHANE VANDE VELDE Arsenal a réagi en faisant cinq transferts mais ceux-ci ne sont que des deuxièmes, voire des troisièmes choix." Wenger doit sortir de sa vision romantique du football. " (Martin Keown)