Le succès du football anglais trouve naissance dans une série de drames et quelques faillites. A commencer par le hooliganisme et son tragique point culminant au Heysel, l'exclusion des clubs anglais des Coupes d'Europe et le drame de Hillsborough. Celui-ci n'a pas été provoqué par la seule violence mais par des bousculades et une mauvaise organisation.
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Le succès du football anglais trouve naissance dans une série de drames et quelques faillites. A commencer par le hooliganisme et son tragique point culminant au Heysel, l'exclusion des clubs anglais des Coupes d'Europe et le drame de Hillsborough. Celui-ci n'a pas été provoqué par la seule violence mais par des bousculades et une mauvaise organisation. Peur, panique et violence ont typé la culture footballistique anglaise dans les années 80. If you wanted a fight, you could have it. Facile. Ces incidents ont donné lieu à toutes sortes d'enquêtes, qui ont fourni un rapport et des recommandations. Lisez : l'exigence d'une modernisation. N'oubliez pas qu'en 1985, 56 personnes sont décédées à Bradford, une tribune en bois (sic) ayant pris feu. A peu près à la même époque, un phénomène est apparu : la télé satellite. Vers 1978 aux USA, quatre ans plus tard en Angleterre. Le provider s'appelait Satellite Television Ltd, rebaptisé Sky. Il a mis à la disposition de ceux qui pouvaient se le permettre - et qui ne trouvaient pas affreuses ces antennes paraboliques en pleine façade - des centaines de canaux. Au début, cette technologie était trop onéreuse et Satellite Television Ltd a subi de fortes pertes. La société a cherché des investisseurs. Le 27 juin 1983, News International a acquis 65 % des actions. Derrière cette société, un Australien, Rupert Murdoch, qui a pris la nationalité américaine en 1985. Un Citizen Kane moderne, qui possédait déjà News of the World, The Sun et The Times. Murdoch a commencé par augmenter le nombre d'heures de diffusion de Sky. Quelques années plus tard, il a lancé des chaînes thématiques (Sky Movies, Sky News, Sky One). En 1990, il a fusionné avec son concurrent BSB, sans parvenir à être rentable. Malgré un assainissement draconien, BSkyB perdait environ 2,2 millions d'euros en 1991. Par semaine ! Il a fallu négocier pour survivre sur ce football miné par la violence et un paysage médiatique déficitaire. Dans son rapport sur la sécurité des stades, le Lord Justice Taylor a recommandé ce qui suit aux clubs : des stades rénovés, pourvus uniquement de sièges, des billets nominatifs. Ça allait coûter cher aux clubs. Les managers de crise de Murdoch lui ont suggéré ceci : il faut de nouvelles sources de revenus de toute urgence, sinon nous courons à la faillite. Sources possibles : plus de grands films, du porno ou... du football en direct. Le terrain était encore relativement vierge dans les années 80. Le marché était l'apanage des chaînes nationales. En 1938, déjà, la BBC retransmettait Angleterre-Ecosse et la finale de la Cup en direct. ITV, la variante commerciale, fondée en 1955, avait acheté les droits de 26 matches en direct en 1960. Enfin, en direct... Le premier, opposant Blackpool aux Bolton Wanderers, débutait à 18h50 mais passait à la TV à partir de 19h30 sous le titre The Big Game. ITV a jeté l'éponge quand Arsenal puis Tottenham ont refusé la retransmission de leur match et que les joueurs ont exigé des droits d'image élevés. Le show Nat KingCole a alors remplacé The Big Game ... Pendant des années, les amateurs de football ont dû se contenter de résumés : en 1964, la BBC a lancé The Match of the Day, ITV répliquant par The Big Match. Parfois séparément, parfois ensemble. Au début des années 80, ITV a obtenu l'exclusivité des droits mais l'Office of Fair Trading a bloqué le deal. En 1985, pendant tout un temps, il n'y a plus rien eu, même pas des résumés. Pourtant, les choses ont bougé. En 1983, The Big Match Live est revenu sur ITV, en 1988, la chaîne a même obtenu l'exclusivité et cette fois avec l'accord des autorités. Le Match of the Day, qui avait commencé à retransmettre des matches complets en direct en 1983, a perdu son football. Les chaînes satellites s'intéressaient déjà au football en 1988 mais sans aller assez loin dans les négociations. En même temps, en coulisses, le football aspirait à plus d'indépendance. Les grands clubs estimaient impossible de gérer en même temps 92 clubs professionnels et l'élite avait d'autres besoins que la cave. Dès 1980, les grands clubs s'étaient concertés sur la possibilité d'une scission. Sous l'influence des... Rangers et du Celtic, qui voulaient quitter le giron écossais et étaient partisans d'une Super League. La FA a opposé son veto mais les grands clubs - Arsenal, Manchester United, Tottenham, Liverpool et Everton - ont continué à discuter pendant une décennie, encouragés par les négociations des droits TV en 1988, quand ITV leur a offert à chacun un million de livres (1,5 million d'euros). Le désir de tout gérer eux-mêmes n'a cessé de croître, alimenté par le gros gâteau du marché télévisé, d'autant plus attirant suite à la modernisation des stades. Leur appétit a encore augmenté quand les clubs ont appris que les deux chaînes nationales avaient depuis longtemps des conventions, histoire de maintenir les droits TV au niveau le plus bas possible. La percée a eu lieu dans les années 90. La FA ne s'est plus opposée à une scission des droits TV. La BBC, qui voulait récupérer les résumés, et BSkyB se sont trouvées. Murdoch ne voulait pas de porno et a donc opté pour le football. ITV a perdu le contrat dans des circonstances controversées. La chaîne a prétendu que BSkyB aurait appris le montant proposé pendant les négociations. Elle a déposé plainte mais a perdu. En échange de 304 millions de livres, BSkyB a obtenu un contrat de cinq saisons et de 60 matches de championnat en direct. Le Match of the Day a récupéré ses résumés. Un an plus tard, BSkyB réalisait un bénéfice de près de 80 millions d'euros. Le football avait sauvé la télé satellite mais aussi les clubs de football, comme on allait le réaliser quinze ans plus tard. Neuf clubs de Premier League figurent dans le Football Money League Top 20 que Deloitte publie chaque année. Ils sont quinze dans le top trente. BSkyB n'allait plus jamais perdre le contrat mais quand même l'exclusivité sur les matches de Premier League. Jusqu'en 2001, Sky a été le seul acteur du marché, ce qui a maintenu les droits TV à un niveau assez bas. En 1998, ONdigital, la version digitale d'ITV, a débarqué en Angleterre. Trois ans plus tard, il forçait Sky à doubler son budget pour conserver les droits sur la Premier League. ITV Digital a énormément investi dans les divisions inférieures et a essuyé de lourdes pertes. Un autre concurrent digital est venu d'Irlande à la fin des années 90 : Setanta Sports, fondé grâce à l'argent de Virgin Media Television (Richard Branson). En 2007, la commission européenne a jugé que le contrat d'exclusivité de Sky ressemblait plutôt à un monopole et était donc interdit. La Premier League a été obligée de diviser les droits en paquets. Sky en a obtenu quatre en 2007, Setanta deux. Résultat : la faillite, de sorte qu'en 2009, ESPN a repris le contrat. Depuis 2013, Sky partage les droits avec BT, British Telecom, privatisée en 1984. Avec cette manne, Sky a profondément modifié le paysage footballistique anglais durant les 25 dernières années. Le contrat actuel, qui arrive à échéance en 2019, vaut 6,9 milliards d'euros, soit 71 % de plus que le précédent. Par exemple, il a fallu modifier l'heure des coups d'envoi, bouleversant les habitudes des Anglais, qui avaient traditionnellement rendez-vous avec la First Division le samedi à 15 heures. Ce moment reste sacré : aucun match ne peut être diffusé pendant ce temps, même pas quand il s'agit de football espagnol ! Mais pour le reste, tout est possible : des matches à une autre heure, ou deux matches lors d'un Super Sunday et même du football le lundi soir. Les clubs acceptent quasiment tout. Parfois, ils ont même joué deux matches en 48 heures. Après tout, ça remplit les caisses. Les formats ont également changé. Avant l'arrivée de Sky, la BBC et ITV commençaient leur couverture en direct cinq minutes avant le coup d'envoi et cinq minutes après la fin du match, on pouvait changer de programme. En août 1992, quand Sky a commencé la retransmission de Nottingham Forest-Liverpool, elle y a consacré cinq heures ! Le show devait commencer deux heures avant le match. On a choisi une chanson pour toute la saison, Alive and kicking des Simple Minds, au son de laquelle les Sky Strikers, 14 jeunes filles aux longues jambes, donnaient le meilleur d'elles-mêmes dans le rond central. Les matches ont été diffusés autrement, avec beaucoup plus de caméras, et ont été commentés par des connaisseurs. Des pundits, des analystes. L'idée est née dans un café, comme le présentateur et producteur Andy Melvin l'a raconté à The Independent. Le monde de la télévision était alors plutôt méprisant à l'égard du sport : l'actualité générale était prioritaire. Il n'y avait pas de format digne de ce nom. Melvin, qui avait acquis dix ans d'expérience en Écosse, a obtenu carte blanche. Il s'est souvenu de sa discussion avec Andy Gray, un ancien footballeur professionnel, dans un café. Ils avaient discuté tactique. Il y avait quelques bouteilles de bière sur la table et Gray les avait disposées de manière à expliquer le 4-4-2 et le rôle du libero, encore très populaire. Melvin : " J'ai remarqué que les personnes autour de nous suivaient la conversation avec fascination. " Melvin a conçu un autre format. Les bouteilles sont devenues des flèches et l'analyste était né. Gray allait devenir le visage tactique de la chaîne, jusqu'à ce que des remarques sexistes à l'égard, notamment, d'une juge de touche, en 2011, ne conduisent à son limogeage. PAR PETER T'KINTLe contrat de Sky avec les clubs de Premier League pèse 6,9 milliards d'euros, jusqu'en 2019. Soit 71 % de plus que le précédent.