Take nothing for granted. Dans la vie, rien n'est jamais acquis. C'est un peu devenu la devise de Jordan Botaka (25) et de sa famille. C'est même ce qui le tient en éveil. Mais cela fait un bout de temps qu'il est sorti vainqueur de ce qu'il appelle thestruggle for life.
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Take nothing for granted. Dans la vie, rien n'est jamais acquis. C'est un peu devenu la devise de Jordan Botaka (25) et de sa famille. C'est même ce qui le tient en éveil. Mais cela fait un bout de temps qu'il est sorti vainqueur de ce qu'il appelle thestruggle for life. " J'ai souvent été critiqué - sans doute parce que j'ai l'air nonchalant - et décrit comme un mauvais garçon. Mais les gens ne savent rien de mon passé ", dit-il en buvant une gorgée de chocolat chaud. " Les gens ont plein de préjugés sur les joueurs de football. Ils nous prennent pour des fainéants. Nous ne nous entraînons que quelques heures, nous gagnons beaucoup d'argent et nous rentrons chez nous. Mais si je cours derrière un ballon, ce n'est pas que pour le plaisir... Je sais ce que j'ai vécu. J'ai dû me battre pour y arriver. " Aujourd'hui, vous êtes capitaine de Saint-Trond. Pourquoi Marc Brys vous a-t-il choisi ? JORDAN BOTAKA : Je ne dirai pas que le coach ne croyait plus en Steven De Petter mais il voulait apporter quelque chose de neuf au groupe. J'ai un autre style et celui-ci a probablement une influence positive sur le groupe. Mais sans l'accord de De Petter et d'autres joueurs plus expérimentés, je n'aurais pas accepté ce rôle. J'appelle toujours De Petter capi et j'en ai discuté avec lui : il était déçu mais il a accepté de céder le brassard sans rechigner. Et je trouve formidable qu'il m'ait facilité la tâche. Un capitaine a des responsabilités et se doit d'être exemplaire. Comment vous y prenez-vous ? BOTAKA : Je suis fier d'être capitaine d'une équipe de D1. De monter sur le terrain en premier, d'être la figure de proue du club... Peu de gens pensaient que j'irais aussi loin et personne ne voyait en moi un capitaine. Vous aimez ce rôle ? BOTAKA : Je suis un leader né. Cela fait des années que j'ai la responsabilité de ma mère, de mes trois soeurs et de mes trois frères. J'ai dû assumer ce rôle très jeune, quand mon père est décédé. La différence avec un vestiaire n'est pas si grande. Cela ne me dérange pas que le groupe s'adresse à moi. Je reçois davantage de message de mes équipiers - ils savent que je ne vais rien révéler de confidentiel - et je passe plus d'heures au club. La semaine dernière, nous avions congé lundi et j'aurais voulu en profiter pour rendre visite à ma famille mais j'ai dû rester ici parce que, le soir, j'étais invité sur TV Limburg. Parfois, il faut pouvoir se sacrifier pour son club et ses équipiers. La plus grosse difficulté à sans doute été de vous adapter à votre poste d'arrière latéral, vous qui étiez attaquant. Marc Brys a dû beaucoup vous parler. BOTAKA : Je me suis demandé si j'étais bien fait pour ce poste. Pendant toute ma vie, j'avais dû penser à attaquer puis, soudain, un entraîneur me disait que j'étais un arrière droit. J'ai pris ça comme une petite gifle. Je me suis demandé de quoi il parlait. Il m'a fallu le temps de tourner la page. Je ne suis pas encore 100 % à l'aise à ce poste - on n'efface pas une carrière d'attaquant d'un seul trait - mais j'ai accepté l'idée. Même si, dans ma tête, je suis encore un attaquant. Selon Marc Brys, vous marquiez trop peu et délivriez trop peu d'assists. BOTAKA : Vous le dite vous-même : ce sont ses arguments... Je ne citerai pas de nom mais, comparativement à d'autres attaquants, mes statistiques n'étaient pas mauvaises. J'ai dit à l'entraîneur que je pouvais faire mieux mai il a estimé qu'à long terme, je serais plus rentable derrière. Nous avons donc décidé ensemble de relever le défi. Je crois en lui, c'est pour ça que je suis resté à Saint-Trond cet été alors que j'avais pas mal de propositions. Mais le club les a toutes refusées. On m'a même proposé un contrat qui aurait mis ma famille à l'abri pour longtemps après la fin de ma carrière. Je n'aurais plus eu besoin de travailler. Mais j'ai opté pour Saint-Trond. En équipes d'âge, vous avez fait six clubs : Westlandia, ADO La Haye, Anderlecht, Beveren, Lokeren et le Club Bruges. Comment un joueur d'ADO débarque-t-il à Anderlecht ? BOTAKA : Mes parents voulaient s'installer en Belgique parce qu'ils estimaient que le niveau de l'enseignement y était supérieur à celui des Pays-Bas. Je devais jouer un dernier tournoi avec ADO et c'était à Lokeren. Tous les grands clubs belges étaient présents : Anderlecht, le Club Bruges, Genk et le Lierse de Romelu Lukaku. J'ai livré un grand tournoi. Je me souviens que deux hommes avec un veston d'Anderlecht ont parlé à mon père et à mon frère. J'ai encore dû jouer un match amical, une sorte de test, et j'ai inscrit trois buts. Il n'en fallait pas plus pour convaincre Anderlecht. Le hasard veut que, au cours des semaines précédants le déménagement, j'ai commencé à jouer avec Anderlecht à FIFA. Je ne connaissais pas le championnat de Belgique mais Anderlecht était l'équipe qui avait le plus d'étoiles. J'avais donc dis à mon père que c'était là que je voulais jouer. Pourquoi avez-vous échoué chez les Mauves ? BOTAKA : En U13 et en U14, j'ai joué avec Romelu Lukaku, Michy Batshuayi, Adnan Januzaj, Tortol Lumanza, Yannis Mbombo, etc. A l'école, c'était difficile - à cause des déplacements quotidiens entre Anvers et Bruxelles, je ne faisais pas mes devoirs comme il fallait - et j'avais des retenues. De plus, Yannick Ferrera m'avait jugé insuffisant. J'ai donc dû quitter le club, mon premier coup dur sur le plan footballistique. Je suis alors parti à Beveren. Je passais du plus grand club belge à une formation qui venait à peine de se sauver en D1. On a vite vu que j'étais beaucoup trop fort et, un an plus tard, Lokeren est venu me chercher. J'y suis resté deux ans et je suis passé au Club Bruges. Quel club considérez-vous comme votre club formateur ? BOTAKA : Disons le Club Bruges car c'est là que je suis resté le plus longtemps. Christoph Daum m'a autorisé à m'entraîner avec le noyau A et c'est là que j'ai signé mon premier contrat professionnel. Mais je n'ai pas été retenu une seule fois en équipe première. It is what it is.À qui la faute ? À vous ? Au Club Bruges ? Aux deux ? BOTAKA : Bruges dira que c'est ma faute et je dirai l'inverse. La vérité doit être entre les deux. D'abord, il y avait beaucoup de concurrence. À ma place, on trouvait Thomas Meunier, Nabil Dirar et Maxime Lestienne. Mais ce que Bruges m'a fait... Pour que les choses soient claires : Philippe Clement, qui m'entraînait en espoirs à l'époque, n'y est pour rien. Mais au moins deux personnes qui sont toujours là ont dit qu'on ne ferait jamais rien de bon avec moi, que j'étais tout juste bon pour la D3 ou la Promotion, que je gagnais trop d'argent et que je ferais mieux de chercher du travail. Ils ne me l'ont pas dit en face mais l'ont écrit noir sur blanc. J'ai vu les messages et les mails, j'ai entendu les conversations téléphoniques... Je venais de perdre mon père, celui qui permettait à toute la famille de vivre. Tout retombait sur mes épaules. Ces deux individus avaient un compte en banque bien rempli. Pour eux, c'était facile de parler. Ils n'ont pas été dans la m... comme ma famille. Très souvent, les clubs ne connaissent pas l'histoire de leurs jeunes joueurs et ils font des remarques qui les détruisent mentalement. Je ne citerai pas de nom - ils savent ce qu'ils ont fait. Ils ont fait de belles études mais, sur le plan humain, ils sont nuls. Comment avez-vous surmonté cela ? BOTAKA : J'étais frustré mais j'ai vécu tellement de choses que personne ne peut me détruire. Parfois, je repense à Yannick Ferrera, qui avait fait une croix sur moi à Anderlecht. Manifestement, il m'a cité en exemple pour motiver plusieurs jeunes. Il leur a dit : À Anderlecht, j'ai viré Botaka mais il a travaillé et regardez où il est aujourd'hui. C'est peut-être la meilleure décision que j'ai prise. Je n'en veux pas à Ferrera. Quand nous nous voyons avant un match, nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Ce sont des choix de vie. Parfois, ils sont à votre avantage, parfois ils se retournent contre vous. Il faut être suffisamment fort pour aller de l'avant. Que ressentirez-vous le jour où vous inscrirez un but face au Club Bruges ? BOTAKA : J'ai longtemps rêvé de montrer aux gens de Bruges qu'ils s'étaient trompés sur mon compte. Ça m'a motivé. Mais aujourd'hui, j'ai dépassé ce stade. Ça ne ferait que me freiner. Qui a eu raison, finalement ? Qu'en est-il des pronostics brugeois quant à l'avenir de ma carrière ! Ils se sont plantés ! J'ai joué en D1 hollandaise et en D2 anglaise, j'ai disputé la Coupe d'Afrique des Nations avec le Congo et je joue en D1 belge. Bon, je ne veux pas cracher dans la soupe : j'ai rencontré de chouettes personnes à Bruges et je n'oublie pas qu'une délégation du club était présente à l'enterrement de mon père. Peut-on dire que vous devez beaucoup aux Pays-Bas ? BOTAKA : Certainement. Je dois d'abord remercier Dieu. Puis les Pays-Bas. J'étais encore bébé lorsque j'y suis arrivé et je ne réalisais donc pas mais je sais que les Hollandais ont été bons avec moi et avec ma famille. Je ne les remercierai jamais assez. J'ai même obtenu la nationalité hollandaise. Après un long calvaire. Vous avez vécu dans un centre pour demandeurs d'asile. BOTAKA : L'idéal c'est une maison, deux enfants qui vont à l'école, un papa et une maman qui travaillent et un frigo bien rempli. Dans un centre pour demandeurs d'asile, le stress est permanent. On sait qu'on peut être expulsé du pays à tout moment. Quand on se fait un nouveau copain, on sait qu'il peut disparaître du jour au lendemain. On entend des gens qui pleurent, on en voit qui se débattent de toutes leurs forces pour ne pas être expulsés. Ces images me reviennent régulièrement en tête. Dans ces moments-là, je remercie Dieu d'avoir fait en sorte que j'aie mes papiers. Pourtant, j'ai passé du bon temps dans ce centre. J'y ai vécu de belles choses : des gens heureux d'avoir reçu leur permis de séjour, des amis venus de partout et de nulle part. Nous ne parlions pas la même langue mais nous finissions toujours par nous comprendre. Je suis resté en contact avec certains d'entre eux et il y en a qui ont réussi. Pas en football mais ils ont étudié et font carrière. Si on faisait un film avec ce que j'ai vécu dans ce centre, vous vous diriez qu'il est impossible d'y survivre. S'insérer dans la société en partant de nulle part, c'est fabuleux. Et personne ne me fera croire que c'est impossible. Qu'est-ce qui se passe dans la tête d'un enfant qui a grandi dans un centre pour demandeurs d'asile ? BOTAKA : Je ne me tracassais pour rien, je faisais confiance à mes parents. Je n'ose pas imaginer ce qui se passait dans leur tête. Ils étaient impuissants. La seule chose qu'ils pouvaient faire, c'était attendre un signe qui leur donne l'espoir de rester. Si nous n'avions pas reçu les papiers, on nous aurait remis dans un avion pour le Congo. On nous aurait renvoyés dans un pays où la guerre civile faisait rage et nous aurions dû tenter de survivre. Vous imaginez ? Et notre vie dépendait de quelqu'un qui se levait du bon pied ou du mauvais pied. Imaginez que le fonctionnaire se soit disputé avec sa femme et que notre dossier ait été au-dessus de la pile lorsqu'il arrivait au bureau... Que se serait-il passé ? J'espère que les procédures se déroulent correctement mais, finalement, le sort d'un réfugié dépend d'un autre homme. Et les hommes ne sont pas infaillibles. Vous vous souvenez du jour où votre famille a reçu son permis de séjour ? BOTAKA : Quel moment indescriptible... Quand on a vécu cela, on voit la vie d'une autre façon. On apprend à apprécier tout ce qu'on a. Littéralement. Les normes et les valeurs changent. Je me souviens encore de ce que j'ai ressenti lorsqu'on nous a attribué une maison. Cela faisait des années que nous n'avions pas de véritable lieu de résidence et, soudain, nous avions une maison ! C'est pourquoi, pour moi, c'était ennuyeux de quitter les Pays-Bas. Mais je retourne encore régulièrement voir ma première maison. Par nostalgie. Quand je suis devant, des images me reviennent. Parfois, je prends la voiture et je roule vers un centre pour demandeurs d'asile où j'ai vécu. L'un d'entre eux est devenu un camp militaire mais, à mes yeux, c'est toujours " mon centre pour demandeurs d'asile. " Les demandeurs d'asiles sont souvent pris pour des profiteurs. Qu'en pensez-vous ? BOTAKA : (il réfléchit) Les gens ne cherchent pas l'asile, ils cherchent un avenir pour leur femme, leurs enfants et leur famille. Demander l'asile, c'est une étape de leur parcours. Je ne veux plus qu'on dise de moi que je suis un demandeur d'asile, ça me rend fou. Celui qui prend la peine de comprendre les difficultés que traverse un demandeur d'asile ne l'appellerait pas comme ça. Il chercherait au moins à connaître son nom... Je ne souhaite cela à personne. C'est pourquoi je trouve tellement dommage que les gens n'essaient même pas d'imaginer ce que les réfugiés subissent aujourd'hui.