L'enregistreur s'est arrêté. Nous vidons notre verre de vin rouge quand Gerard Piqué (27 ans) se définit lui-même : " Je suis d'un naturel optimiste, positif. Shaki, par contre, pense souvent que quelque chose d'affreux va arriver parce que nous sommes heureux et qu'en théorie, nous avons tout. Je ne vois pas les choses comme ça. "
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L'enregistreur s'est arrêté. Nous vidons notre verre de vin rouge quand Gerard Piqué (27 ans) se définit lui-même : " Je suis d'un naturel optimiste, positif. Shaki, par contre, pense souvent que quelque chose d'affreux va arriver parce que nous sommes heureux et qu'en théorie, nous avons tout. Je ne vois pas les choses comme ça. " La remarque est typique du joueur, très attaché à sa famille et à ses amis. Il part toujours en vacances une fois par an avec ses camarades de jeunesse. A ses frais. Il se plaît à raconter une anecdote : Lina, sa grand-mère, ne savait pas qui était Shakira quand il la lui a présentée. Ce faisant, il rit à gorge déployée. Il se passe souvent la main dans les cheveux. Comme tant de footballeurs, il se fait monotone quand une question ne lui plaît pas : il passe alors en pilote automatique. S'il a l'air décontracté, il ne se laisse pas aisément influencer ni entraîner. Il fait ce qu'il veut et dit ce qu'il veut. Jusqu'à présent, cette approche lui a plutôt bien réussi... Gerard Piqué : Du calme ! Je n'ai que 27 ans. Je vais encore jouer au moins dix ans. Si, mais le chemin est encore long. A dix ans, je voulais devenir footballeur professionnel. J'ai réalisé mon rêve. Pour la suite, on verra bien. Parce que c'est mon club, que je l'ai dans la peau. Mon grand-père en a été vice-président. J'ai grandi avec ce club. Je suis avant tout dingue de football mais je m'intéresse aussi à d'autres choses, comme à la façon de diriger une entreprise. Le FC Barcelone est fascinant de ce point de vue. Je ne sais pas si j'ai tout. Ce que je sais, c'est que je suis heureux, privilégié. J'ai obtenu ce que je voulais mais j'ai travaillé pour ça. Je ne suis pas difficile, vous savez. Ce n'est pas une question d'argent. Ce sont souvent des petites choses qui m'émeuvent. Par exemple, mes parents viennent de m'offrir un cadre avec toutes les médailles que j'ai déjà gagnées : l'EURO, le Mondial... Ça m'a fait terriblement plaisir. Mes parents. Ils n'arrêtent pas de travailler. Ils ont dû bosser dur pour arriver. Ils constituent un modèle pour moi. Bien sûr. Ce fut très dur, surtout les six premiers mois. Mon anglais n'était pas très bon. J'avais déjà passé un mois en Irlande et un autre au Canada pendant les vacances pour étudier la langue. Je parvenais à me faire comprendre mais sans plus. On ne peut pas se sentir bien quelque part quand on n'en maîtrise pas la langue. C'est essentiel. Quitter mon foyer à Barcelone pour Manchester a été très bizarre. Linda et Tony étaient fantastiques mais les coutumes, la culture... Tout était différent et j'étais encore un gosse. Ils passaient à table à six heures du soir ! Je me souviens que le premier jour, Linda avait préparé une tarte au citron en mon honneur. Je ne raffole pas des desserts ni des sucreries mais j'en ai mangé pour ne pas faire mauvaise impression. J'ai failli vomir ! J'ai fini par m'adapter. Je me suis endurci. Je suis devenu adulte à Manchester. J'étais un gosse quand j'y suis arrivé et j'en suis revenu en adulte. Ça n'a pas été folichon. Il faut déjà avoir un certain niveau en anglais pour nouer des relations avec les Britanniques et avec Ferguson, la barre était encore placée plus haut. Il a un accent très épais et il parle très vite. Je perdais rapidement le fil, je le reconnais. Arturo Canales, mon manager depuis des années, était présent. Son anglais est excellent. Ce qui m'a surtout frappé pendant ce repas, c'est la grandeur de Sir Alex. Je n'étais qu'un gosse, il devait avoir des milliers de projets comme moi et pourtant, il a pris la peine de dîner avec nous. J'ai eu la chance de découvrir cette facette de lui. Il faisait l'effort de parler lentement quand il s'adressait à moi alors que ça lui était vraiment pénible. Oui. Nous bavardons de temps en temps. Il est un mythe. Il a passé trente ans à United. Il faut le connaître pour comprendre comment il a pu y rester aussi longtemps. Il était bien plus qu'un entraîneur. Il était Dieu le Père, le pater familias. Il contrôlait tout, absolument tout. Rien ne lui échappait. Non. J'ai déjà changé plusieurs fois de numéro, comme lui, je suppose. Si je suis positif à son égard, c'est parce que je l'apprécie. Les gens tirent des conclusions sur lui à partir de certains commentaires, d'actes, sans le connaître. Je dois dire qu'il a un peu changé ces derniers temps mais je m'entends bien avec lui. Il m'a énormément aidé quand j'étais à United. Non, mais je me souviens que les premiers mois, son intégration a été difficile. Il était toujours isolé dans le vestiaire. Le reste de l'équipe se connaissait depuis des années alors qu'il venait de débarquer. Il ne disait pas grand-chose. Il était très timide. Je pense qu'il avait besoin de temps. Il possédait un talent spécial, immédiatement visible. Rodolf Borrell, notre entraîneur, nous a demandé de ne pas trop le malmener sur le terrain. C'est resté ancré dans ma mémoire. Mais de toute façon, c'était impossible car il était bien plus rapide que nous ! Même si nous l'avions voulu, il était insaisissable. J'étais nettement plus grand que lui mais il possédait un tel talent naturel ! L'aisance avec laquelle il se déplaçait et dribblait... Des arguments... C'est plutôt une perception. Cristiano est une machine parfaite, un travailleur-né qui veut constamment progresser. Il est très exigeant envers lui-même. C'était déjà le cas à United. Mais le plus étonnant et ce que j'apprécie beaucoup en lui, c'est qu'il a eu la force d'émerger, alors que Messi avait gagné quatre fois le Ballon d'Or et qu'il était relégué au second rang. Grâce à sa force mentale. Je suis heureux qu'il ait remporté le Ballon d'Or. Il le mérite mais Leo est différent. Il est un talent naturel. Il est moins obsédé, il travaille moins que Cristiano mais quand il est en possession du ballon, c'est comme si les autres s'arrêtaient ou jouaient au ralenti. Oui. Il vient vers vous, vous savez qu'il va entreprendre quelque chose mais vous n'arrivez pas à lui prendre le ballon. C'est un génie. Sans parler de sa finition. Il est le meilleur au monde dans le rectangle. Il est né numéro neuf. Son tir est imparable. C'est clair, Cristiano s'appuie sur son physique mais Messi aussi. A ce niveau, il faut être en pleine forme physique. Le seul talent ne suffit pas. On a l'impression que Leo joue sur ce seul talent mais c'est faux. Il a énormément travaillé. D'arrache-pied. Il possède des jambes très solides et un gros moteur. Ils souffriront tous les deux le jour où leur corps sera usé. Non. Le monde l'a sans doute été mais pas moi. Mieux, j'ai trouvé ça beau. Il a la réputation d'être un dur à cuire et c'est bien qu'il ait eu cette réaction. Pour lui, ce trophée comptait beaucoup. Il a trimé pour le remporter. Pep Guardiola, sans le moindre doute. Il est le numéro un. A mieux comprendre le football. Les entraîneurs vous disent souvent ce que vous devez faire, comment vous placer, si vous devez monter ou pas. Pep explique aussi pourquoi. Il m'a aidé à mieux comprendre notre sport. C'est quelque chose qu'on n'oublie pas. Il est vraiment au-dessus du lot. Il a dit qu'il avait tout donné, que ses batteries étaient à plat. Il vivait pour le football 24 heures sur 24 et c'est épuisant. C'est lui qui a décidé de partir, comme Sandro Rosell, le président, au début de l'année. Ça n'a jamais été notre décision. Oui, naturellement, mais c'est à lui qu'il faut poser la question. Il ne m'en a jamais parlé. Je ne sais donc pas si c'est exact. Des rapports... à son image. Intenses. Il m'a énormément appris pendant quatre ans et il est le numéro un à mes yeux, vraiment. Nous avons connu de moins bons moments mais je préfère ne pas m'appesantir là-dessus. Je ne retiens que le positif. Il nous a transmis un héritage, une conception du football que nous avons conservée et qui a profité au club. Du temps de Pep, nous avons confiné à la perfection. Aux yeux de certains, nous étions même la meilleure équipe de l'histoire. Quand on atteint ce point, on ne peut que décliner. Nous conservons quand même un niveau élevé. Oui, plus ou moins, mais pas au chiffre près. Je ne le fais pas parce que je veux savoir combien d'argent j'ai mais parce que j'aime garder le contrôle. En outre, je possède différentes sociétés. Celle à laquelle je consacre le plus de temps, c'est Golden Manager. J'aime aller au bureau. J'y emploie 26 personnes, parmi lesquelles mon frère et un de mes meilleurs amis. Oui. Je suis l'actualité. Parfois, je discute des problèmes économiques de l'Argentine avec Mascherano. Nous comprenons ce qui se passe, même si ça n'est peut-être pas le cas de tout le monde dans le vestiaire. En tout cas, j'aime m'informer. Je n'achète pas de journaux : je préfère lire les nouvelles sur les sites internet. Les chiffres. Le poker allie les maths à la compétition. J'adore ça. Les gens ont une fausse image du poker. Ce n'est pas un jeu de hasard comme la roulette ou le casino, c'est un jeu de cartes. Les joueurs ont l'air bizarre avec leurs lunettes et leurs casquettes ? OK. Mais les programmeurs de mon entreprise ont parfois un look bizarre. Ils ont un don, une spécialité et ils vivent dans leur bulle mais je trouve ça intéressant. J'essaie de faire ce que je veux, ce que j'aime. Ce n'est pas simple car en football, tout le monde a toujours un avis et en fait part mais quand je suis sûr que ça n'aura aucune répercussion négative sur mon rendement en football, je le fais. Je sais que des gens ne l'acceptent pas, me critiquent ou veulent même me sanctionner mais je ne veux pas mener une vie dépourvue de plaisirs innocents. Après tout, on ne vit qu'une fois. J'ai remporté des prix dans les trois ou quatre tournois auxquels j'ai participé mais je le fais pour le plaisir. J'admire des joueurs comme Phil Ivey, Daniel Negreanu et j'ai la chance d'avoir fait la connaissance de Jason Mercier, un type très intéressant. Chacun a ses hobbies. Je pratique d'autres sports, surtout le basket et le handball. Je ne serais pas surpris que Milan, notre fils, s'intéresse un jour à un sport, même si Shakira l'emmène aussi au studio lors de ses enregistrements et que la musique va également faire partie de sa vie. Je suis aussi des séries TV. J'en suis à la moitié de la troisième série d'Homeland. Je suis également Breaking Bad, The Walking Dead et The Blacklist. Je vais régulièrement au cinéma pour voir des films en version originale. Shakira m'a appris l'importance de voir des films et des feuilletons en version originale. Avant, je ne m'en donnais pas la peine. L'Espagne est un des rares pays à tout traduire. Ce n'est pas comme ça que nous allons apprendre l'anglais ! Pour Shaki, c'est une obsession : elle s'adresse à Milan en anglais. Nous l'élevons dans trois langues : l'espagnol, le catalan et l'anglais. C'est impossible car les politiciens se serviraient alors des footballeurs. J'ai évidemment une opinion mais sans éprouver l'envie de la faire connaître. Si je le faisais, l'un ou l'autre parti me pointerait du doigt. Je me cantonne dans mon travail. Je suis payé pour ça. Chacun a son opinion. On ne peut pas se renier ni refouler ses sentiments mais en football, on n'apprécie pas vraiment les opinions. C'est un milieu très extrême. Les modérés sont minoritaires. La plupart partent du principe qu'on pense comme eux, sinon, ils vous cassent. Mon boulot consiste à jouer pour mon club et l'équipe nationale. Sans plus. Il ne faut pas mélanger sport et politique. Quand ça se produit, c'est parce qu'ils le veulent. Les politiciens. Le sport devrait rester pur. En ce qui concerne le thème Espagne-Catalogne, nous sommes arrivés à un point de non-retour. Il faut régler le problème. Ce ne sera pas facile mais j'espère qu'on va trouver une solution. Si je le savais... PAR GEMMA HERRERO - PHOTOS: BELGAIMAGE" Quand Messi a le ballon, on dirait que les autres jouent au ralenti. " " Avec Pep, le Barça confinait à la perfection. Quand on atteint ce niveau, on ne peut que décliner. " " Nous élevons notre fils Milan en trois langues : l'espagnol, le catalan et l'anglais. "