Philippe Clement ne change pas. Même l'impression qu'il laisse quand on l'interviewe n'évolue pas franchement. À croire qu'on peut passer d'Isaac Kiese Thelin à Wissam Ben Yedder en cinq ans et ne pas sentir le vent tourner. C'est peut-être parce qu'il ne s'imaginait pas un jour entraîner au plus haut niveau que l'ancien Diable (38 sélections) ne sent pas toujours le besoin de vendre son bilan. Souvent présenté comme un entraîneur pragmatique, seulement capable de lever un plan de jeu rigoureux en fonction des circonstances, l'Anversois a tout juste appris à raconter son histoire. Celle d'un joueur banal devenu un coach à succès. Pas besoin d'en faire des tonnes quand les résultats parlent d'eux-mêmes. Derrière ces lignes empilées sur son CV, il y a pourtant une méthode. Que le seul entraîneur belge actif dans un championnat du Big Five développe ici.
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Philippe Clement ne change pas. Même l'impression qu'il laisse quand on l'interviewe n'évolue pas franchement. À croire qu'on peut passer d'Isaac Kiese Thelin à Wissam Ben Yedder en cinq ans et ne pas sentir le vent tourner. C'est peut-être parce qu'il ne s'imaginait pas un jour entraîner au plus haut niveau que l'ancien Diable (38 sélections) ne sent pas toujours le besoin de vendre son bilan. Souvent présenté comme un entraîneur pragmatique, seulement capable de lever un plan de jeu rigoureux en fonction des circonstances, l'Anversois a tout juste appris à raconter son histoire. Celle d'un joueur banal devenu un coach à succès. Pas besoin d'en faire des tonnes quand les résultats parlent d'eux-mêmes. Derrière ces lignes empilées sur son CV, il y a pourtant une méthode. Que le seul entraîneur belge actif dans un championnat du Big Five développe ici. En juillet 2017, vous preniez en main l'équipe première de Waasland-Beveren. Cinq ans plus tard, on vous retrouve dans les bureaux cossus d'un cador du championnat de France. Vous serez où dans cinq ans? PHILIPPE CLEMENT: Je n'ai pas de plan de carrière. Le seul, c'était d'un jour me retrouver à jouer dans un club professionnel. En fait, je voulais surtout rentrer dans un vestiaire (il rit). Ça date de quand j'étais petit. J'avais un ami dont le père était photographe professionnel. Tous les week-ends, il assistait aux matches en bord terrain pour son travail. Il allait dans tous les stades. Et forcément, ça nous faisait rêver. D'autant qu'à l'époque, les journalistes et les photographes pouvaient encore entrer dans les vestiaires. On était tous jaloux de son fils parce que son père lui ramenait des autographes. C'est en partie pour ça que toute mon enfance, j'ai voulu devenir footballeur professionnel. Pour pouvoir moi aussi aller dans les vestiaires de Bruges, d'Anderlecht ou du Standard. Cette case est maintenant cochée depuis longtemps donc je me contente de profiter de ma vie. Je reste ambitieux, mais je n'ai plus de rêve. Pendant longtemps, je me voyais même bien rester entraîneur des jeunes à Bruges. Ça ne m'aurait pas dérangé. Parfois le succès monte à la tête. Et chamboule les plans initiaux. Vous ne vous trouvez pas changé en cinq ans? CLEMENT: L'homme n'a pas changé tant que ça, enfin j'espère. L'entraîneur, lui, a évolué. Enfin, j'espère aussi (il rit). Chaque année, j'ai appris. J'ai découvert de nouvelles choses. Vécu des moments multiples et variés. Je suis de plus en plus convaincu que rien ne vaut l'expérience des situations rencontrées. En cela, mon travail et ma relation avec mes joueurs a beaucoup changé. J'ai compris beaucoup de choses. Je gère par exemple nettement mieux les moments de tension dans un groupe qu'à mes débuts. Concrètement, si je devais pointer un domaine dans lequel je pense m'être bonifié, c'est dans ma capacité de réaction. Ce qui n'a pas changé par contre, c'est que vous avez toujours la même habitude de transformer vos fins de saisons en apothéose. Comment avez-vous vécu émotionnellement le thriller de la fin de l'exercice écoulé? Passant en deux mois d'un siège qu'on disait éjectable aux louanges présidentielles? CLEMENT: C'est parti d'un journaliste qui a écrit que c'était compliqué, que je pourrais être licencié. C'est parfois plus complexe. Dehors, il y a eu des perceptions. Elles étaient seulement liées aux résultats. À l'intérieur même du club, par contre, c'était très différent. Je préfère me fier au feeling que je peux avoir avec les gens qu'à ce que peut bien écrire un journaliste. Le directeur sportif (Paul Mitchell, ndlr) assistait aux entraînements, il voyait ce qu'il se passait. Il pouvait aussi analyser les statistiques, voir comment je faisais évoluer mon groupe. Le président également avait dit qu'on avait tout son soutien. Vous savez, c'est vraiment quand vous êtes à l'intérieur du réacteur que vous pouvez vraiment juger de comment les choses se passent. Et je peux vous dire qu'à l'intérieur de ce réacteur, il n'y a jamais eu personne pour douter de ma méthode et tout le monde était très enthousiaste de la manière dont on travaillait avec les joueurs. Reste qu'entre la mi-mars et la mi-mai, vous avez réussi à inverser totalement la dynamique. Faisant passer le club de la neuvième à la troisième place finale en Ligue 1. Avez-vous été surpris par cette série de neuf victoires consécutives? CLEMENT: Je n'ai jamais douté. Comme T1, je suis le catalyseur des émotions dans un club. Mais je ne dois pas m'en laisser compter. Je savais qu'en continuant de bien travailler, les résultats allaient arriver. Regardez autour de vous. Vous constaterez que les clubs qui performent sur la durée, comme Liverpool ou Man City, par exemple, ne sont pas ceux qui se fient aux résultats des deux derniers matches pour avancer. Ici, à Monaco, c'est un projet à long terme. Avec des jeunes joueurs, parfois les plus jeunes de L1. Et on sait que quand on travaille avec des jeunes, ce n'est pas toujours un travail linéaire. Quel était l'objectif fixé par le club à votre arrivée en janvier dernier? CLEMENT: L'idée était de faire progresser équipe dans tous les domaines. Jamais on n'avait évoqué l'idée de monter sur le podium. Ça n'aurait d'ailleurs pas été réaliste. Et puis, il se fait que les deux premiers mois, on a eu à compter 17 cas de Covid... Mais ça n'empêchait pas de lire dans la presse qu'on manquait de stabilité... S'en est suivie cette fameuse série. La meilleure en Ligue 1 sur la saison. Plus globalement, il faut s'imaginer qu'on prend quarante points sur le second tour, c'est énorme. Normalement, tu ne peux pas demander ça à un entraîneur qui doit installer son système de jeu, ses idées. Surtout dans une L1 très concurrentielle. Quelle a été votre recette? CLEMENT: Je pense que c'est d'abord le mérite du club et de toutes les personnes compétentes qui entourent les joueurs au quotidien. Ensuite, je n'ai pas été choisi par hasard. La direction connaissait mes qualités et avait compris que mon style pouvait convenir à cette équipe et aux ambitions de l'ASM. Pour plusieurs raisons. La première, c'est que je sais physiquement remettre un groupe sur pied en peu de temps. À cet égard, on a fini la saison en étant premier dans tous les domaines: intensité, pressing, kilomètres parcourus... Je peux vous dire que ce n'était pas le cas quand je suis arrivé. Mais je me répète, je n'ai pas tellement de mérite. Nous avons un très bon staff de performance et nous avons très bien travaillé ensemble pour effectuer une préparation pendant la saison! Le club m'avait aussi sélectionné parce qu'il connaissait ma faculté à travailler avec des jeunes tout en obtenant des résultats. C'était donc très important que tous les membres du staff se retrouvent dans ma philosophie. Enfin, le club cherchait un entraîneur capable d'assurer le liant dans le groupe. Il fallait encore que le mix de cultures prenne. Pour ça, il faut réussir à créer des connexions entre joueurs. Ça nécessite de connaître les caractères de chacun d'entre eux. Parce qu'une équipe, c'est beaucoup de diversités. Des Français, des Allemands, des Néerlandais, des Sud-Américains, des Africains. Tu ne peux pas tous les gérer de la même manière, ça demande une approche individualisée. Si tu ne sais pas jongler avec ça, tu es mort. Dans le foot, la chose le plus importante, c'est parfois le mental. Comment un entraîneur principal met-il cela en place au quotidien? CLEMENT: Ça va étonner en Belgique, mais ils étaient surpris ici quand je leur ai proposé des activités de team building. Parce qu'elles n'incluaient pas seulement les joueurs, mais tous le personnel. La sécurité, l'administration, tout le monde. On a fait des paintball, des barbecues. Des choses que j'ai toujours faites partout, mais qui ne se faisaient pas ici. Et puis, vu que le centre de performance est tout neuf ici, il manquait encore quelques petits détails. Alors, on a fait installer des paniers de basket, des tables de ping-pong, des baby-foots. Ça a été apprécié. Mais le plus important reste les meetings individuels avec les joueurs! Quitter la Belgique après trois titres consécutifs, pour rejoindre Monaco empêtré dans le ventre mou de la Ligue 1, ce n'était pas un choix évident sur papier. C'était le plus gros challenge de votre carrière jusqu'ici? CLEMENT: Honnêtement, non. J'estime avoir eu beaucoup plus de pression au moment de quitter Genk pour Bruges. Après avoir été champion à Genk, je retournais dans mon ancien club. C'était dangereux. Là-bas, on m'avait connu comme joueur, puis comme entraîneur des jeunes, enfin comme assistant de la première et soudainement, je débarquais comme T1. Je devais réussir à m'imposer. Ce n'est pas évident de devenir le boss dans un club après y avoir passé tant d'années dans l'ombre. Il fallait que je me fasse respecter, quelque part. Je n'ai jamais douté que ce soit possible, mais c'était un sacré challenge. Qu'est-ce qui est aujourd'hui le plus dur dans votre adaptation à votre nouvelle vie monégasque? CLEMENT: Je ne suis pas quelqu'un qui aime pointer ce qui ne va pas. Ou qui s'attarde sur les choses compliquées. Mais évidemment qu'au début, ça n'a pas été facile. Je suis parti sans ma femme et mes enfants, j'ai dû trouver un appartement, le meubler... Quand tu travailles jusque 23 h, tu n'as pas envie de rentrer tout seul chez toi et de devoir monter un meuble IKEA. Pourtant, c'est ce que j'ai fait. Le foot, ce n'est pas que le côté glamour. Même si pour moi, ça ne reste que du positif. Je vis de ma passion. De temps en temps, ma famille et mes amis me manquent. Mais je sais aussi que c'est un passage. Et que si je travaille beaucoup maintenant, c'est pour avoir plus de temps avec eux plus tard. La pression que vous rencontrez désormais, c'est d'être prêt à temps pour ce troisième tour préliminaire de C1. Aux dernières nouvelles, vous n'aviez pas encore trouvé le successeur d'Aurélien Tchouaméni. Eliot Matazo ne peut pas être celui-là? CLEMENT: Si, mais il a vingt ans. Quand Aurélien avait vingt ans, il n'était pas prêt pour être titulaire non plus. Pas sur toute une saison avec un match tous les trois jours. C'est la même chose pour Eliot. Il a le talent, il faut maintenant prendre le temps de le développer. Dans trois ou six mois, il peut être son successeur, mais à l'instant T, il n'est pas encore prêt pour le remplacer sur toute une saison. Takumi Minamino a été le premier renfort de poids de l'ASM cet été. C'est notamment pour côtoyer des joueurs de la sorte que vous aviez envie de franchir un palier? CLEMENT: Oui, c'est vrai que le niveau est plus haut à Monaco. Mais je ne pense pas comme ça. Les différences ne sont pas si nombreuses entre Monaco et Bruges. Ce qui change, c'est qu'il n'y a pas dans le championnat belge des joueurs de la trempe de Wissam Ben Yedder. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a pas d'équivalent dans le rapport talent/expérience. Parce que les clubs belges ne peuvent pas conserver leurs meilleurs éléments sur la durée. Et c'est vrai que comme entraîneur, travailler avec des produits finis comme Wissam, c'est assez épanouissant. Une autre différence est que le staff est beaucoup plus grand qu'en Belgique. Pour le reste, je ne pense pas que je serais un entraîneur différent dans ma manière de coacher si je me retrouvais un jour sur le banc de Liverpool ou de Manchester City. On sait qu'un poste se libérera un jour ou l'autre, peut-être dès la Noël, à la tête de l'équipe nationale. Entraîner la sélection de son pays, c'est souvent un vieux rêve. C'est le vôtre? CLEMENT: Ça peut être un objectif. À un moment. Mais pas maintenant. Parce que je veux continuer de travailler chaque jour avec mon staff, avec mes joueurs. Je n'aurais pas la patience pour faire le travail d'un sélectionneur aujourd'hui. J'ai encore trop d'énergie (il rit). Je ne veux pas dire que Roberto Martínez n'a pas d'énergie, mais c'est une autre vie.