Il n'y a jamais eu autant de football qu'aujourd'hui. Il y a toujours bien un match à voir quelque part. Et ce n'est que le début: bientôt, on aura droit à des centaines de rencontres par an au programme de la Ligue des Champions. Notre attention collective, pour reprendre les termes des chercheurs, diminue pendant ce processus qu'il devient difficile d'arrêter. Le projet du président de la FIFA, Gianni Infantino, et de son conseiller Arsène Wenger de mettre en place un Mondial tous les deux ans entraînerait une surconsommation de foot. L'EURO et d'autres compétitions continentales embraieraient sans doute, et on en arriverait à un grand tournoi par an.
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Il n'y a jamais eu autant de football qu'aujourd'hui. Il y a toujours bien un match à voir quelque part. Et ce n'est que le début: bientôt, on aura droit à des centaines de rencontres par an au programme de la Ligue des Champions. Notre attention collective, pour reprendre les termes des chercheurs, diminue pendant ce processus qu'il devient difficile d'arrêter. Le projet du président de la FIFA, Gianni Infantino, et de son conseiller Arsène Wenger de mettre en place un Mondial tous les deux ans entraînerait une surconsommation de foot. L'EURO et d'autres compétitions continentales embraieraient sans doute, et on en arriverait à un grand tournoi par an. L'UEFA, de nombreuses fédérations européennes, les clubs, les supporters et même certains joueurs sont opposés à ce projet. De mon côté, en tant que directeur de l'EURO 2024, je me joins à leurs protestations. Raccourcir le cycle du Mondial donnerait l'impression que tout tourne autour de l'argent. Proposer trop de ballon aux spectateurs peut être néfaste. Les grands tournois sont ancrés dans la mémoire des fans qui alimentent leur légende. Les Grecs ont été champions d'Europe pendant quatre ans, de 2004 à 2008, les Portugais ont porté ce titre pendant cinq ans et les Espagnols l'ont conservé pendant huit ans. L'Allemagne a été la meilleure nation mondiale de 2014 à 2018. Raccourcir ce cycle atténuerait les souvenirs et rendrait tous ces événements interchangeables. Avoir droit à un tournoi annuel, ce serait transformer celui-ci en une énième application pour "bouffer" du streaming. Sans oublier qu'un excès de foot aurait un impact négatif sur l'intégrité des joueurs. ThierryHenry, qui a participé à sept grands tournois, a dit qu'il sortait mentalement brisé de ces épreuves. Le Français voulait dire que se produire pour une équipe nationale est un job à part. On ne joue pas tant pour l'argent que pour son pays et le public. Ça implique d'énormes responsabilités. Et forcément, c'est fatigant. À l'issue de mon sixième et dernier tournoi, en 2014, j'ai renoncé à la sélection. J'avais pris cette décision bien avant notre sacre, car cette double charge devenait trop lourde. Enfin, trop de football réduirait la plus-value sociale de ce sport. Infantino et Wenger semblent ne pas réaliser que les deux formats de compétitions sont complètement différents. Le football de club relève plutôt du monde des affaires. La Ligue des Champions fait partie intégrante de l'industrie du divertissement. Par contre, j'estime que l'équipe nationale doit rester une affaire d'intérêt général. Une Coupe du monde ne se résume pas au business. C'est à ce niveau que le football tisse des liens avec le peuple. L'EURO 2024 doit être une fête pour tous. Ça nous place devant toute une série de défis en tant qu'organisateurs. Mon équipe et moi prenons donc des initiatives qui dépassent le cadre sportif. L'EURO doit être un catalyseur pour le football amateur et celui des jeunes. Nous ne pouvons pas dédaigner cette chance, car même un pays comme l'Allemagne ne la reçoit que rarement. Le footeux est le plus petit dénominateur commun. Il est donc particulièrement bien placé pour lancer des débats sur la diversité, l'inclusion, la participation et l'égalité. Organiser un grand événement sportif requiert une énorme préparation. On doit discuter avec beaucoup de gens et négocier avec de nombreuses institutions. On doit prendre le temps de trouver des réponses aux questions importantes. Qu'est-ce que le football, que doit-il être et quelles lignes doit-il faire bouger? Donner forme à ses idées et changer les choses prend du temps. On n'y parvient pas en l'espace de deux ans. En réalité, tout ça saperait la pertinence et la crédibilité de notre propre tournoi. Un tel EURO ne deviendrait alors qu'un pur divertissement.