Des ravioles farcies et une eau plate. L'hôtel Holiday Inn de Dijon, dans lequel " le Général " a posé ses valises, sait recevoir. Question d'habitude. Le menu est le même depuis tout juste un mois et l'arrivée de Laurent Ciman à Dijon.
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Des ravioles farcies et une eau plate. L'hôtel Holiday Inn de Dijon, dans lequel " le Général " a posé ses valises, sait recevoir. Question d'habitude. Le menu est le même depuis tout juste un mois et l'arrivée de Laurent Ciman à Dijon. La capitale de la Bourgogne après le Québec et la Californie, ça fait un choc. À 33 ans, le défi est immense pour celui qui s'était imposé comme un défenseur star en MLS, mais qui a choisi de retrouver l'anonymat d'une Ligue 1 où il n'est encore personne. Entre deux visites de maisons et dans l'attente d'une famille encore exilée de l'autre côté du globe, Laurent Ciman pose un premier bilan sur une carrière qui a depuis 3 ans épousé les courbes de sa vie privée. De quoi relativiser ce rapport devenu ambigu à l'équipe nationale : valeureux soldat, ultime roue de secours ou premier martyr. Rarement épargné, souvent rappelé, la Farciennois a appris à se contenter de ce rôle ingrat de bouche-trou. Mais avec un sourire de façade qui ne masque pas un agacement qui a atteint son apogée le samedi 16 juin dernier au moment de quitter le camp de base des Diables en Russie, à deux jours de l'entrée en matière des Diables contre le Panama. Trois mois plus tard, la digestion se poursuit autour d'une bonne table. Laurent, l'épisode du joker médical cet été, ça a été le moment le plus dur de ta carrière ? LAURENT CIMAN : Non, le plus dur, ça reste mon échec à Bruges ( lors de la saison 2008-2009,ndlr). J'étais jeune, plus fragile et j'avais été pris en grippe par le public. En plus, je jouais à une place qui n'était pas la mienne ( back droit, ndlr). Humainement surtout, je l'ai mal vécu. J'étais au fond, heureusement ma femme était là pour me soutenir. Sans elle, ça aurait été difficile de rebondir, je pense. Ici, le choix de Martinez, ça touche à autre chose. On reste sur des considérations sportives. Le coach a fait des choix. Que je les comprenne ou pas, je pense que tout le monde s'en fout. Ce que les gens retiendront, c'est que la Belgique a été en demi-finale. Point. Avec ou sans Laurent Ciman, quelle importance ? Est-ce qu'il y avait des signes avant-coureurs, dans le chef de Roberto Martinez, qui t'avaient fait penser que tu étais sur la sellette ou est-il aussi illisible avec ses joueurs qu'avec les médias ? CIMAN : Deux jours avant le match contre l'Égypte, mon téléphone a sonné dans ma chambre. Avant même de décrocher, j'avais compris. C'était l'adjoint ( aujourd'hui ex-adjoint, Graeme Jones, ndlr) qui m'appelait pour me dire qu'il fallait que je parle avec le coach. Je suis monté et il y avait tout le staff qui était là. Le coach a pris la parole pour m'expliquer que je serais le joker médical parce qu'il ne voulait pas mettre un jeune dans cette situation. Et qu'il savait que si jamais il devait faire appel à moi par la suite, je répondrais présent là ou un jeune aurait peut-être été déstabilisé. Voilà le discours qu'on m'a tenu. Trop bon, trop con, on a presque envie de dire...CIMAN : Peut-être bien que je suis trop gentil. J'aurais dû faire quoi ? Me lever et partir ? Non, ce n'est pas dans mon caractère. On sait que je ne claquerai jamais la porte parce que pour moi, ça a toujours été un honneur d'être là. Peu importe par où je suis passé en équipe nationale, je pense que le plus important, c'est le respect. J'en ai toujours eu envers mes équipiers. Ce qui m'embête, c'est quand ça ne va pas dans les deux sens. Par exemple, c'est facile de me pointer du doigt sur le premier but que l'Italie marque à l'EURO ( 2-0, en match d'ouverture en 2016, ndlr). Pourtant, je pense que Toby ( Alderweireld, ndlr) a aussi sa part de responsabilité là-dedans. Mais est-ce que moi, pour autant, j'ai été dire ouvertement que c'était de sa faute ? Non. Est-ce que lui l'a fait ? Oui. Donc, je lui ai bien expliqué que c'était la dernière fois qu'il parlait comme ça de moi dans les journaux. Et de fait, je pense que c'est la dernière fois qu'il a dit mon nom dans un journal. Trop bon, trop con, peut-être bien, mais quand j'ai quelque chose à dire, je le dis en face, moi. Je n'ai pas besoin d'un journal. Voilà pourquoi je pense peut-être que mon tempérament a parfois joué contre moi. Deux ans après l'Italie, c'est l'amical contre le Mexique (3-3) en novembre qui semble avoir pesé lourd dans la balance au moment de faire les comptes. On se trompe ?CIMAN : Si c'est le cas, c'est dommage. Je sais que je ne suis pas Vincent Kompany, mais je pense avoir déjà fait mes preuves avec cette équipe. Il y a eu un match amical contre les Pays-Bas où j'ai touché 109 ballons. En jouant défenseur central, ça veut dire quelque chose. Ce qui est certain, c'est que le match contre le Mexique m'a fait mal. On n'a certainement pas joué de la bonne manière contre eux, mais en même temps, j'ai regardé jouer Barcelone hier contre le PSV et j'ai vu Lozano prendre Jordi Alba de vitesse. Alors moi, bon, c'est normal aussi. Si c'est ce match-là qui a fait pencher la balance du mauvais côté, c'est triste. Comment est-ce que le groupe a réagi quand il a appris que tu avais été désigné comme joker médical ? CIMAN : J'ai croisé des joueurs en sortant de la discussion avec qui j'en ai parlé à chaud. Chacun réagit à sa façon. Il y a des choses qui ont été dites, mais ça, je ne peux pas en parler ici. Juste expliquer que certains sont tombés de haut. C'est logique, à partir du moment où je pense aussi que je méritais ma place dans les 23. Mais le coach a fait ses choix. Et j'ai connu des choses plus graves dans la vie. Est-ce que le plus absurde là-dedans pour toi - et ce que beaucoup ont eu du mal à comprendre - ce n'est pas que 48 heures plus tard, il te titularise dans l'axe de la défense contre l'Égypte ? CIMAN : Je n'ai pas très bien compris. Est-ce qu'il a voulu me remercier ? Lui m'a dit qu'il voulait que je sois prêt physiquement, au cas où. Je pense que c'était aussi pour préserver les jeunes. Moi, à leur place, j'aurais été tranquille. L'important, c'était d'être dans les 23 et ils y étaient. Et à l'inverse, moi, si je faisais un mauvais match, la question était réglée. J'ai un peu vu ça comme un cadeau empoisonné. Si je me trouais, le coach se serait donné raison. C'était possible parce que je n'étais pas dans un état mental où j'avais envie de disputer ce match-là. Je l'ai fait parce que ça reste toujours un kiff immense de jouer avec cette équipe, mais ça n'a pas été évident parce que je savais très bien que Vincent ( Kompany, ndlr) et Thomas ( Vermaelen, ndlr) allaient revenir malgré le fait qu'ils n'avaient pas encore pu s'entraîner et que j'étais donc condamné à rester le 24e homme. Ce match contre l'Égypte, je l'ai donc joué par respect envers le peuple belge et parce que je suis un professionnel. Beaucoup s'attendaient à ce qu'a ton retour de Russie, juste avant le début du Mondial, tu en profites pour annoncer ta retraite internationale. Pourquoi ne pas l'avoir fait ? CIMAN : J'ai toujours dû me battre pour faire partie de cette équipe. Il y a eu les critiques sur le fait que je sois là, sur le fait que je joue. Ce que je fais, ce que je ne fais pas. Ça, c'est sûr, dans le futur, cela ne va pas me manquer, mais je ne dirai jamais que j'arrête ma carrière en Diable pour autant. Cela changerait quoi, finalement, si je le faisais ? De toute façon, cela se fera naturellement. Je n'ai pas besoin d'en faire des tonnes pour rappeler que j'existe. On est dans le bon si on dit que le Laurent Ciman d'aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le même homme qu'il y a quelques années ? À quel moment le père de famille responsable a pris le dessus sur le jeune footballeur, forcément un peu naïf ? CIMAN : J'ai grandi très vite. Quand il t'arrive quelque chose de lourd dans ta vie privée, tu grandis d'un coup. Je vois les choses différemment depuis que j'ai eu Nina ( sa fille aînée,atteinte d'autisme, ndlr). Tu relativises tout beaucoup plus après un truc comme ça. Il y a des choses que j'ai faites, que je ne referais plus. Des choses que j'ai dites que je ne dirais plus. Cela ne me passerait même plus par la tête, en fait. Il est loin du coup le jeune mec qui l'été de ses 20 ans se faisait prendre la main dans le sac après avoir tiré sur un joint...CIMAN : Oui, par exemple, ce genre de truc. J'ai fait des conneries débiles plus jeunes, comme tout le monde. Aujourd'hui, je réfléchis plus aux conséquences qu'avant. Bon, après, j'ai eu de la chance avec cette histoire à l'époque. J'aurais pu me faire virer par le club et, dans ce cas, ma carrière était sans doute foutue. Or, ils ne l'ont pas fait. Je leur dois une fière chandelle parce que ça a tout changé. Il faut quand même savoir qu'à l'époque, je ne savais même pas que le cannabis était considéré comme un dopant. C'était juste un délire à une soirée. Une erreur de jeunesse. Ton retour en Europe, il a été dicté par une envie de contrôler ton avenir et d'éviter de revivre une situation similaire à celle vécue l'hiver dernier quand tu as appris à ton plus grand étonnement que tu étais échangé avec le Los Angeles FC, à 4500 kilomètres de Montréal ? CIMAN : Je savais qu'il y avait cette opportunité à Dijon puisque j'avais déjà été plusieurs fois en contact avec le club ces deux dernières saisons. Mais oui, j'avais surtout à coeur de clarifier ma situation au plus vite. Et puis, c'était une offre de 2 ans plus une année en option. À 33 ans, et en Ligue 1, ce n'est pas rien. J'aurais difficilement pu refuser, en fait. Il y avait aussi la possibilité de rejoindre l'Antwerp, mais cela ne s'est pas fait. Ça aurait été chouette de retrouver le boss ( Luciano D'Onofrio, ndlr) et d'autres anciens du Standard, mais bon, c'est la vie. Plus tard peut-être. De toute façon, le plus important pour moi, c'était de ne plus me retrouver dans l'incertitude. En MLS, tout était flou. Si je restais, j'étais encore susceptible de devoir déménager sans avoir mon mot à dire. Et clairement, ça, c'est une situation que je ne voulais plus revivre. Plus jamais. Ton départ de l'Impact Montréal, ça reste un gros traumatisme ? CIMAN : Énorme, oui. Je ne l'ai pas encore digéré. Je pensais finir ma carrière là-bas. C'est pour ça que sur le moment, j'ai été jusqu'à penser à arrêter le foot. Mais j'aurais fait quoi ? Je ne pouvais pas rester au Canada, je n'avais plus de permis de travail. Pour la suite, on a demandé une résidence permanente à Montréal parce qu'on a toujours dans l'idée de retourner y vivre après ma carrière. Je n'ai pas encore eu de réponse, donc on attend, mais d'ici un an, ça devrait être bon. Je croise les doigts, parce qu'on a une maison là-bas et que je suis tombé amoureux de la vie sur place. Donc oui, cette histoire, sur le plan privé, cela reste un gros traumatisme parce que j'adorais ma vie à Montréal. J'y étais chez moi, j'adorais tout, la vile, les gens. Et d'un coup, tout a basculé. Dans quelles circonstances ? CIMAN : C'était un soir, il devait être 23 heures. J'essayais de mettre ma fille au lit quand Adam Braz, le directeur technique de l'Impact a appelé pour me dire que je pouvais préparer mes valises et que j'allais être échangé avec Los Angeles, en Californie, à l'autre bout du continent. J'ai essayé de protester, mais j'ai vite compris que c'était inutile. Je pensais avoir une clause dans mon contrat qui me protégeait de ça, mais il m'a expliqué qu'au moment de prolonger mon contrat d'un an quelques mois plus tôt, cette clause avait sauté. Mon agent de l'époque s'était fait avoir. J'ai tout de suite compris que c'était sérieux. Que s'il m'annonçait ça, avec autant d'assurance, c'est qu'il était sûr d'être dans son bon droit. En deux minutes, le sujet était clos, il n'y avait même pas de négociation possible, c'était comme ça. J'aimerais bien vous dire que j'ai eu le temps de croire à une blague, mais même pas en fait. Tout a tout de suite été très clair. Tu en as voulu à des gens, à l'époque, à Montréal ? CIMAN : Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas à qui je dois en vouloir. J'aurais bien voulu pouvoir m'énerver sur quelqu'un, mais je ne savais même pas sur qui. On n'a jamais voulu me dire qui avait pris la décision de me vendre et je pense que ça restera un point d'interrogation toute ma vie. Avec le recul, tu parviens à retirer du positif de cette aventure ? CIMAN : Évidemment. Sportivement, Los Angeles, c'était super. Je n'ai rien à reprocher au club. Top atmosphère, public extraordinaire, stade fantastique, staff technique génial, installations incroyables, mais seulement, ce n'était pas là que je voulais être à ce moment précis. Et ce, même si ma fille a été très bien accompagnée là aussi. Ce n'était pas le problème. Juste que c'est dur de profiter quand ce n'est pas toi qui choisis. Alors, bien sûr, les gens me disaient : " oui, mais tu es à LA, Beverly Hills, Hollywood, etc. ". C'est bien, mais moi ça ne me correspondait pas. Ce que je voulais, c'était ma maison tranquille et mes amis à Montréal. Ces voyages, ces transferts, c'est une conséquence de l'autisme de ta fille, Nina. Toi, de nature, on t'imagine volontiers plus casanier. Tu as réussi à t'épanouir dans cette nouvelle vie ? CIMAN : C'est vrai, je suis le genre de gars à me caser quelque part et à ne plus bouger. Mais tout le monde sait maintenant que ma vie est depuis un petit temps dictée en fonction de mes enfants. C'est la seule chose qui compte. Évidemment, c'était impossible de penser que je vivrais tout ça il y a encore quelques années. Me connaissant, je n'aurais jamais été en MLS. J'aurais peut-être été en Italie, mais pas plus loin. Mais voilà, ma vie a changé en un coup avec ma fille et j'en ai finalement tiré beaucoup de positif.