Marseille, un vendredi de gueule de bois. L'OM s'est pris une claque à Donetsk et les demi-finales sont compromises. C'est toute la ville qui avait perdu l'habitude des gifles. Depuis janvier, les gars d' EricGerets ne savaient plus faire qu'une chose : gagner. Les médias digèrent mal la défaite en Ukraine : Gerets avait gardé ses gants et son écharpe, il a été plutôt frileux dans ce match ( RMC) ; L'OM sombre en Ukraine ( L'Equipe) ; Il ne reste plus qu'à y croire ( La Provence) ; Les Marseillais se couchent à l'Est ( 20 Minutes).
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Marseille, un vendredi de gueule de bois. L'OM s'est pris une claque à Donetsk et les demi-finales sont compromises. C'est toute la ville qui avait perdu l'habitude des gifles. Depuis janvier, les gars d' EricGerets ne savaient plus faire qu'une chose : gagner. Les médias digèrent mal la défaite en Ukraine : Gerets avait gardé ses gants et son écharpe, il a été plutôt frileux dans ce match ( RMC) ; L'OM sombre en Ukraine ( L'Equipe) ; Il ne reste plus qu'à y croire ( La Provence) ; Les Marseillais se couchent à l'Est ( 20 Minutes). Au centre d'entraînement, Gerets et ses joueurs affirment que rien n'est fait et qu'il reste un gros match retour. Ils pensent déjà au match de championnat du dimanche, contre Grenoble. Le Belge a une cote de fou en Provence. Pour combien de temps encore ? Les Marseillais ne s'inquiètent guère des rumeurs qui le rapprochent des Diables : ils sont certains que l'Union belge n'aura aucune chance de rivaliser avec l'OM dès qu'il sera question de gros sous. Mais ils ne sont quand même pas sûrs que Gerets restera : son contrat expire en juin et n'a toujours pas été prolongé. Le président Pape Diouf et son coach semblent jouer au chat et à la souris. Et ça énerve pas mal de monde. Voici pourquoi toute une ville prie pour un séjour prolongé de Gerets à l'Olympique de Marseille. Quand Gerets a débarqué à l'OM, fin septembre 2007, c'était la galère. " Le club était dans le caca, les joueurs n'avaient plus rien dans la tête, ils ne savaient plus contrôler un ballon, le public sifflait, Marseille était 19e de la Ligue 1 avec le deuxième plus gros budget ", lâche Avi Assouly. Reporter sur France Bleu Provence. Miraculé du drame de Furiani en 1992 : deux semaines de coma, des fractures multiples, des plaques et des vis partout. Assouly est devenu un ami intime de Gerets. " Même s'il n'est pas champion, ce qu'il aura fait ici, c'est de la folie. Il a repris un club fracassé. Il fallait des couilles. " " Etre 19e fin septembre et se qualifier pour la Ligue des Champions, ce n'était jamais arrivé dans l'histoire du foot français ", dit un journaliste de La Provence. " Il est arrivé avec l'image du joueur qu'il avait été : un modèle de combativité. Par contre, Marseille ne savait pas grand-chose de son parcours de coach. Champion en Belgique, aux Pays-Bas et en Turquie ? Ouais, bon... Notre première question a été : -Est-ce qu'il saura s'adapter ? Il y a tellement d'entraîneurs qui se sont plantés ici. Franz Beckenbauer avait tenu trois mois... Mais Gerets nous a vite rassurés : il a directement offert à la France la première victoire d'un de ses clubs à Liverpool. Le train était parti. " Les supporters ont été aussi vite conquis. " On s'intéresse à Barcelone, à Chelsea, à José Mourinho et à Alex Ferguson, pas au championnat de Belgique ou des Pays-Bas ", avoue Christian Cataldo, patron d'un important club de supporters (les Dodger's). " Bref, Gerets devait tout nous prouver. On ne savait pas si c'était du lard ou du boudin. Diouf l'a imposé alors qu'on ne savait pas qui il était : le président a mis ses couilles sur la table. Aujourd'hui, on l'appelle Coach : les deux derniers qui ont eu cet honneur étaient Raymond Goethals et Rolland Courbis. " Le journaliste marseillais Eugène Saccomano est une légende, une grande gueule du foot français. Son émission On refait le match fait un tabac en radio ( RTL). Lui aussi a vite apprivoisé Gerets. " Il s'est rarement trompé dans son coaching. Parfois, il a sorti des coups gagnants qui resteront dans le film de la saison : au PSG, ici contre Nantes. " Assouly : " Il a un sens tactique unique. Dernièrement, il a assassiné Saint-Etienne en faisant les bons changements. L'OM avait l'habitude de prendre des raclées là-bas. En première mi-temps, on est nul de chez nul alors que Saint-Etienne est 18e et privé de cinq titulaires. Tu te dis : -C'est quoi cet OM de merde contre une équipe qui n'a rien dans la tronche ? Puis Gerets fait monter Hatem Ben Arfa et on voit un OM comme jamais. Si Marseille est champion, ce ne sera pas un exploit, ce sera bien plus fort que ça. Les stars sont à Lyon, à Paris et à Bordeaux. Ici, il y a seulement trois ou quatre très bons joueurs. " " Le public n'est pas toujours très content du jeu mais il faut faire avec ce qu'on a ", dit Cataldo. " Un OM toujours offensif et spectaculaire, c'était possible avec les vedettes de la période Bernard Tapie. Plus maintenant. Il faut accepter que l'équipe défende quand elle mène. Le jeu en vaut la peine : si Gerets nous ramène le titre, la ville sera à l'envers. On attend ça depuis 16 ans. Comme 16 ans de jeûne. Imagine que tu passes 16 années en tôle puis, du jour au lendemain, tu sors et tu peux à nouveau boire, manger, fumer et voir des femmes. " Un proche de Gerets nous confie qu'il en a un peu ras-le-bol qu'on lui rappelle sans arrêt la comparaison avec Goethals : il reprochera toujours au Sorcier de l'avoir envoyé au casse-pipes dans l'affaire Standard-Waterschei. Ce scandale a été brièvement évoqué à sa conférence de presse de présentation. " Il a botté en touche et dit qu'il n'était pas venu pour parler du passé ", se souvient le journaliste de La Provence. " Gerets a de l'humour comme Goethals et il a le même charme, mais il y a quand même de grandes différences ", estime Saccomano. " D'abord, Gerets est indépendant, il n'acceptera jamais une intervention de Diouf ou José Anigo dans sa composition d'équipe. Alors que quand Tapie disait à Goethals qu'il devait aligner untel ou untel, Goethals répondait : -Oui patron. Je trouve aussi Gerets plus efficace au niveau foot. Et peut-être pas aussi populaire. Goethals jouait à fond sur son physique : ses cheveux teints, sa cigarette qui pendouillait. " Pour Cataldo, on ne parle pas de la même chose au niveau purement foot : " Goethals, c'était avant l'arrêt Bosman. Il avait la crème avec huit ou neuf des dix meilleurs joueurs français et quelques étrangers de très haut niveau : Chris Waddle, Rudi Völler, Alen Boksic. Gerets est beaucoup moins gâté. " Jean-Marc Ferreri (ex-OM, Bordeaux et équipe de France) bosse pour OM TV et côtoie Gerets tous les jours. " Je l'ai chambré dès qu'il est arrivé, je lui ai rappelé la petite finale du Mondial 86 : nous étions adversaires directs et il avait dû se contenter d'essayer de me suivre. J'avais mis un but à Jean-Marie Pfaff. Gerets m'a alors rappelé qu'il m'avait éliminé de la Coupe des Champions : j'étais à Bordeaux, il était au PSV et il l'a gagnée cette année-là. J'apprécie autant l'homme que l'ancien footballeur et l'entraîneur. Ses analyses sont sobres mais toujours bonnes. " " C'est le premier entraîneur depuis très longtemps qui dit au peuple de Marseille : -On joue le titre ", explique Assouly. " On avait pris l'habitude d'entendre : -On va essayer, mais Lyon est tellement fort... Aujourd'hui, l'OM touche les fesses des Lyonnais. Ils ne sont plus habitués à avoir un molosse à leurs trousses, et ça fait encore plus paniquer quand c'est Marseille. Si on est toujours dans le coup le jour où Lyon viendra ici, ils vont se chier dessus. Gerets n'a peur de rien et de personne : c'est lui qui fait peur. La presse l'adore. Il a un abord glacial mais il est méditerranéen dans l'âme : chaleureux, attachant et fier comme les Marseillais. Il nous fait marrer avec ses expressions à la Jean-Claude Van Damme : -Boudewijn Zenden est fit ; -Hatem Ben Arfa a le power. Au début, il y avait des journalistes un peu compliqués mais Gerets les a pliés et a gagné leur respect. Ceux qui ont envie de lui poser une question délicate commencent maintenant par : -Ce n'est pas un reproche, mais... " Il y a des thèmes que Gerets n'aime pas aborder pour le moment. Son avenir, surtout. Le journaliste de La Provence : " Les médias ne pensent qu'à ça et ça commence à le gonfler. Mais il passe très bien avec ses formules imagées et ses anecdotes. Il sait rentrer dedans, comme quand il a critiqué la mentalité des pros français. Je l'ai fixé et je me suis dit : -Putain, enfin un gars qui a les couilles pour le dire. Mais tout le monde l'a applaudi. Parce qu'on savait qu'il avait raison. Il a aussi voulu faire passer un message aux dirigeants de clubs : -Si vous rappeliez un peu plus leurs obligations à vos joueurs, vous feriez d'autres résultats internationaux. " Micro au poing, Ferreri voit un homme dur aux entraînements : " Gerets a mis fin aux passe-droits. Pour lui, il n'y a pas de stars dans le noyau. Tu es en méforme, tu ne joues pas, même si tu es un grand nom. "Saccomano : " Il s'intéresse uniquement à ce que les gars ont dans les pieds et a remis sur le devant de la scène quelques joueurs qui étaient en berne, comme Samir Nasri l'année passée ou Karim Ziani cette saison. " Assouly met le doigt sur une particularité de la méthode Gerets : il n'a pas peur d'aller au clash avec ses stars. " L'année dernière, il a laissé Nasri sur le banc. Idem avec Djibril Cissé. Puis il y a eu Ziani : international algérien ou pas, Gerets s'en fout. Ils se sont bagarrés physiquement, Gerets l'a balancé puis l'a repris et il fait maintenant la saison de sa vie. Ben Arfa, ce n'est pas n'importe qui ! Mais il est devenu le joker de luxe de Monsieur Gerets... Le plus frappant, c'est que personne ne râle. Gerets transcende ses hommes. Il prend un joueur moyen dans son bureau et le tient deux heures, puis quand le gars sort, il hurle : -Je suis un lion. " " Certains joueurs lui ont reproché de ne pas justifier ses choix, Gerets leur a répondu qu'il ne faisait pas dans le social ", lâche le journaliste de La Provence. " A côté de cela, il peut être très paternaliste. Et il a fait confiance à des joueurs auxquels pas grand monde ne croyait. Deux ans avant de rencontrer Gerets, Mathieu Valbuena jouait en National. Gerets le lance pour son premier match avec l'OM, à Liverpool, et Valbuena marque le but de la victoire. Il ne savait pas encore bien prononcer son nom, et à la conférence de presse, il a dit : -Le petit a été énorme... Il a aussi révélé Steve Mandanda. " Anigo, le directeur sportif de l'OM, est chaque jour un peu plus sous le charme de Gerets : " Aujourd'hui, je comprends mieux pourquoi il a réussi partout où il est passé. Il avait ses certitudes en arrivant : il était conscient d'avoir réussi en Turquie, dans un contexte encore plus difficile que celui de Marseille. Entre-temps, il s'est imposé dans un football de meilleure qualité que le championnat turc. "Une vraie amitié est née entre Gerets et son adjoint, Dominique Cuperly (ex-Auxerre). " Si Gerets part en fin de saison, Cuperly l'accompagnera probablement ", pense Assouly. " Ils s'adorent. Si quelqu'un tire sur le coach, Cuperly se mettra debout pour prendre la balle. " Gerets a aussi un lien très fort avec Anigo et le reste de son staff. Le journaliste de La Provence : " Il a créé une cellule médico-physique et il dit que le médecin est le meilleur qu'il ait connu depuis ses débuts d'entraîneur. Il prend toujours un tas d'informations médicales sur chaque joueur avant de faire son équipe. Et son préparateur physique a un diplôme européen. " Gerets est l'entraîneur le mieux payé de Ligue 1 et de l'histoire de l'OM. Quand il est arrivé, on lui a offert 120.000 euros par mois. Sans que Gerets ait rien demandé, Diouf l'a augmenté à 170.000 en cours de saison dernière, en remerciement pour les bons résultats. C'est son salaire actuel, soit un peu plus de 2 millions d'euros par saison. A titre de comparaison, Laurent Blanc vient de prolonger à Bordeaux pour 140.000 euros par mois. Et le prédécesseur de Gerets à Marseille, Albert Emon, ne recevait que 40.000 euros par mois. Dans les discussions qui ont déjà eu lieu pour une éventuelle prolongation, Gerets aurait demandé à Diouf 2,5 millions par saison et un contrat de deux ans. Saccomano et Ferreri sont sûrs que Gerets va prolonger à l'OM. L'homme de La Provence : " La question de son avenir commence à nous fatiguer car on entend tout et n'importe quoi. Tout le monde veut qu'il reste. Il est en position de force - c'est rare pour un entraîneur à l'OM - et j'ai l'impression qu'il profite de la situation. Aujourd'hui, c'est lui qui fait traîner les choses. Diouf n'a pas tranché plus tôt parce qu'il prend toujours beaucoup de temps pour réfléchir. Il a peut-être peur de regretter une prolongation, de vivre l'année de trop. Il ne sait pas non plus s'il pourra offrir à Gerets les quatre nouveaux très bons joueurs qu'il réclame. Diouf verra plus clair quand le verdict du championnat sera connu, il saura si l'OM va en Ligue des Champions. Mais Gerets est-il prêt à patienter jusqu'en fin de saison ? En tout cas, je suis sûr qu'il a envie de rester : il est adulé, il vit dans une maison sympa, le challenge sportif lui plaît, un nouveau bâtiment hi-tech va être terminé au centre d'entraînement et les conditions de travail y seront vraiment idéales. " On résume : Gerets adore l'OM et Diouf apprécie beaucoup Gerets. Alors, pourquoi le fameux nouveau contrat n'est-il toujours pas signé ? " C'est l'éternelle contradiction marseillaise. Ici, tout ce qui est simple devient compliqué. Il faudra en tout cas que le club soit très fort pour se justifier si Gerets s'en va. Ce sera une tempête. Toutes les explications ne seront pas recevables. C'est comme une femme qui dit à son mari : -Je t'aime mais je pars. C'est difficile à faire comprendre. " Et si une... femme mettait tout le monde d'accord ? C'est le raisonnement d'Assouly. A prendre au sérieux, vu ses liens privilégiés avec Gerets ! Première certitude : combiner les casquettes de coach de l'OM et d'entraîneur des Diables Rouges, c'est n'importe quoi. " La dernière histoire belge. Tu viens ici, tu appartiens à l'OM. Les supporters sont des furieux, ils te tuent si tu leur dis que tu veux combiner deux jobs pareils. Gaston Deferre disait : -Je ne suis pas le maire de Marseille mais le maire de l'OM. Et une légende raconte que quand on a construit Marseille, on a fait le Vélodrome et ensuite bâti tout autour. Cela résume l'importance du club pour les gens de la ville. " Revenons à la jolie fille... Assouly : " La copine de Gerets est une jeune Allemande, une bombe atomique. Elle vit en Allemagne et il part la retrouver dès qu'il en a l'occasion. Il en est fou, il est prêt à tout pour elle. Ils vivent une histoire magnifique. Le sentimental, c'est le premier aspect de sa réflexion actuelle. Il a des touches aux Pays-Bas : pas loin de l'Allemagne... Jürgen Klinsmann ne va pas s'éterniser au Bayern : hé, hé... Ou alors, il y a l'équipe belge : s'il signe là-bas, il est près de l'Allemagne et peut arranger ses semaines à sa manière, donc voir sa petite amie quand il en a envie. Le salaire ? Crois-moi : il n'en a rien à battre. Il a gagné assez d'argent et il prendrait ce que la Fédération belge lui donnerait. Sûr à 1.000 %. Le deuxième aspect de sa réflexion, c'est le sportif : l'OM peut-il lui donner les moyens humains qu'il réclame ? Il ne veut pas participer simplement à la Ligue des Champions, il veut sortir des poules et même aller plus loin. J'ai déjà discuté des dizaines d'heures avec Gerets et j'ai compris son système : partout où il passe, il met le feu, il veut gagner des titres et des coupes. Il a une fierté terrible. Je l'ai vu malheureux comme la pierre après une défaite au PSV : il est dans le Hall of Fame de ce club mais venait d'y être battu : il ne supportait pas. Le problème, c'est que viser très haut avec le noyau actuel de Marseille, ce n'est pas possible. Donc, il faudra débourser dans des transferts pour qu'il reste. Mais il est dans un club où c'est obligatoire de vendre avant d'acheter. Par exemple, Ben Arfa ne serait pas venu si Nasri n'était pas parti. Donc, c'est compliqué. Il a presque tout ici : le soleil, le salaire, des joueurs au garde à vous, des supporters à plat ventre, un président et un directeur sportif qui lui foutent une paix royale, le meilleur public de France, l'équipe la plus aimée du pays, le seul club français à avoir gagné la plus grande coupe d'Europe. Il ne lui manque que deux choses pour être entièrement heureux : la présence de sa copine et des renforts. Je pense très fort qu'il va rencontrer Diouf après le retour contre Donetsk et qu'on en saura plus dans quelques jours. Je crains. Pour moi, il quitte Marseille en mai. " par pierre danvoye - photos: reporters