Lors de chaque grand tournoi, l'équipe croate est comparée à son illustre devancière qui a remporté la médaille de bronze à la Coupe du Monde 1998 en France. Et, à chaque fois, elle nourrit l'espoir de réaliser un nouvel exploit. Le pays ne compte toujours que quatre millions d'habitants mais continue à produire des footballeurs de grand talent.

Il y a deux ans, c'était la même histoire au début de l'EURO 2016 en France. Le président de la fédération, Davor Suker, avait déclaré aux médias qu'au niveau de la classe individuelle et du collectif, cette équipe n'avait rien à envier à celle de 1998. " Nous possédons de nombreuses vedettes, " déclarait-il au journal sportif français L'Équipe, " mais comme en 1998, elles se mettent au service du collectif. "

Il prédisait que la Croatie serait la grande surprise du tournoi et voyait un signe précurseur dans le fait que le Championnat d'Europe débutait, pour son pays, là où la Coupe du Monde s'était terminée à l'époque : au Stade de France. L'homme était bien placé pour effectuer des comparaisons. En 1998, il était le meilleur buteur de l'équipe qui a décroché le bronze, et même carrément le meilleur buteur de tout le tournoi.

Mais ses prédictions ne se sont pas réalisées. Après des victoires contre la Turquie et le tenant du titre, l'Espagne, et un match nul contre la République tchèque, la Croatie a terminé première du groupe D mais a été éliminée en huitièmes de finale par le Portugal, qui n'avait terminé que troisième du groupe F derrière la Hongrie et l'Islande. Quelle a été la clef du succès, il y a 20 ans ?

Le prélude

Les années 90 étaient des années particulières. Le football a joué un rôle non négligeable dans les protestations contre la domination qu'exerçait le président serbe Slobodan Milosevic depuis Belgrade, qui a conduit à l'éclatement de la Yougoslavie et à l'indépendance de la république de Croatie.

Pour les Croates, le duel du championnat de Yougoslavie entre le Dinamo Zagreb et l'Étoile Rouge de Belgrade, le 13 mai 1990, reste tout aussi important que la médaille de bronze conquise à la Coupe du Monde 1998. Ce match s'est disputé durant la semaine qui a suivi les premières élections démocratiques en Yougoslavie depuis la Deuxième Guerre mondiale, et qui ont vu la victoire éclatante de l'Union Démocratique Croate, un parti nationaliste.

Le stade Maksimir a été le théâtre d'un clash entre deux noyaux de supporters réputés : les Bad Blue Boys (Dinamo) et les Delije (Étoile Rouge). Les panneaux publicitaires et les barrières de protections ont été renversées, la police a été débordée et a dû demander des renforts car la violence s'est répandue jusque sur le terrain.

Zvonimir Boban, le héros

Zvonimir Boban a endossé le costume du héros : au lieu de fuir dans le tunnel des vestiaires, le jeune capitaine du Dinamo est intervenu contre un policier qui frappait un supporter de son équipe à coups de matraque. Ça lui coûtera une suspension de six mois et une place dans la sélection yougoslave pour la Coupe du Monde en Italie. Mais le fait qu'il ait risqué sa vie pour la cause croate a fait de lui une icône de la résistance contre la domination serbe.

Trois semaines plus tard, dans le même stade, les Croates fêtent la défaite de l'équipe nationale yougoslave contre les Pays-Bas comme une victoire, et en septembre, un autre match international doit être annulé dans le stade Poljud de Split après que le drapeau yougoslave eut été brûlé.

Le 17 octobre, la Croatie joue elle-même un premier match amical, officieux, contre les États-Unis, qui effectuent à ce moment-là une tournée en Europe et acceptent d'ajouter un match à leur programme. Celui-ci se dispute dans le stade Maksimir de Zagreb. La Croatie s'impose 2-1 devant 30 000 spectateurs. C'était avant le 25 juin 1991, jour où l'indépendance a été proclamée et où l'armée fédérale yougoslave, composée principalement de Serbes, a envahi la Croatie.

Premier match officiel

La Croatie jouera son premier match officiel le 7 août 1995, avant la fin de la guerre d'indépendance. Sous la direction de l'excentrique coach Miroslav Blazevic (62 ans), membre de l'Union Démocratique Croate et ami du président Franjo Tudman, la toute jeune équipe nationale entame en septembre 1994 les qualifications pour le Championnat d'Europe qui doit se jouer en Angleterre. Zvonimir Boban est le capitaine : une icône de la résistance contre la domination serbe.

Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître : la Croatie remporte son groupe de qualification, devant l'Italie et, au Championnat d'Europe, elle bat le tenant du titre, le Danemark, sur le score de 3-0. En quart de finale, à Manchester, elle est éliminée par l'Allemagne (2-1), après avoir longtemps tenu tête à la Mannschaft. Les Croates se sentent lésés par l'arbitre suédois, qui a accordé un penalty aux Allemands et en a refusé un autre, justifié selon eux, à l'équipe au maillot à damiers.

De plus, alors que le score est de 1-1, Igor Stimac écope d'un deuxième carton jaune au milieu du terrain. Le but décisif tombera un peu plus tard. Les Croates sont éliminés et frustrés. Mais ils vont vite tourner la page, car un nouvel objectif s'offre à eux : les matches de qualification pour la Coupe du Monde 1998 en France.

Robert Prosinecki : un buteur pour deux pays

Dans ces matches de qualification, la Croatie éprouve certaines difficultés. Elle termine deuxième de son groupe, derrière le Danemark, et doit disputer un match de barrage contre l'Ukraine, qui a terminé deuxième dans le groupe de l'Allemagne. Elle gagne à domicile (2-0) et arrache le partage à l'extérieur (1-1), ce qui lui offre une première participation à une phase finale de Coupe du Monde. Elle est versée dans une poule qui comprend la Jamaïque, l'Argentine et le Japon.

Le premier match est celui de Robert Prosinecki, le milieu de terrain qui, au crépuscule de sa carrière, portera le maillot du Standard de Liège : il inscrit le deuxième but contre la Jamaïque, un autre débutant en Coupe du Monde, et devient le premier joueur de l'histoire à marquer pour deux pays différents en phase finale d'un Mondial.

Car il avait déjà marqué pour la Yougoslavie lors de la Coupe du Monde 1990 en Italie, à la 90e minute du troisième match de poule contre les Émirats arabes unis. Au stade Stade Félix Bollaert de Lens, il apporte encore un peu plus d'éclat à la victoire 2-1 de son pays. Et de belle manière : après un coup-franc joué court sur la gauche de la surface de réparation, il dribble un adversaire en emmenant le ballon avec la semelle et envoie un tir brossé au deuxième poteau. Une touche de génie : c'est aussi ce qui caractérise l'équipe et son coach.

Audacieux Davor Suker

La Croatie remporte son premier match en phase finale de Coupe du Monde sur le score de 3-1, avec les autres buts signés Davor Suker et Mario Stanic. Le deuxième match se solde aussi par une victoire : 1-0 (Suker) contre le Japon. Cette deuxième victoire assure déjà la Croatie d'une place dans le Top 16. La défaite (1-0, à neuf minutes de la fin) contre l'Argentine dans le dernier match de poule permet à la Croatie d'éviter l'Angleterre en huitièmes de finale.

Elle élimine la Roumanie (1-0), un but de Suker sur un penalty accordé pour une faute commise sur lui-même, dans les arrêts de jeu de la première période. L'arbitre l'a obligé à le retirer, mais il l'a converti une deuxième fois de la même manière pour tromper le gardien roumain Bogdan Stelea. La Croatie ne manque pas d'audace durant cette Coupe du Monde.

Cette victoire propulse la Croatie parmi les huit meilleurs pays du monde. Mais ce n'est pas la seule bonne nouvelle : la " Serbie ", qui s'appelle encore officiellement la Yougoslavie, est éliminée. Elle est battue en huitième de finale par les Pays-Bas, sur un but inscrit à la 92e minute par Edgar Davids. Un résultat qui procure une motivation supplémentaire aux Croates.

Le képi de Blazevic

En quart de finale, ceux-ci affrontent l'Allemagne, et Miroslav " Ciro " Blazevic n'a pas oublié les circonstances qui ont conduit à l'élimination lors du Championnat d'Europe, deux ans plus tôt en Italie.

Le jour du match, le président Tudman déjeune avec les joueurs et le staff. Il est venu à Lyon pour suivre le duel apparemment déséquilibré aux côtés du chancelier allemand Helmut Kohl. La Croatie entretient de bonnes relations avec l'Allemagne. Les deux chefs d'État, amis, assistent au départ à une domination de la Mannschaft, mais Jürgen Klinsmann loupe la meilleure occasion et Drazen Ladic détourne une tête d' Oliver Bierhoff.

Le héros croate Zvonimir Boban en lutte avec l'Allemand Jens Jeremies., BELGAIMAGE
Le héros croate Zvonimir Boban en lutte avec l'Allemand Jens Jeremies. © BELGAIMAGE

Juste avant le repos, le défenseur allemand Christian Wörns est exclu pour un tacle sur Suker, et dans le temps additionnel de la première mi-temps, Robert Jarni porte l'outsider au commandement. Comme deux ans plus tôt en Italie, un carton rouge oriente le cours du match. Cette fois en faveur des Croates, qui en fin de deuxième période, enfoncent encore un peu plus le couteau dans la plaie sur des contre-attaques ponctuées par Goran Vlaovic et encore Suker. 3-0 !

La France en infériorité numérique face à un pack croate où l'on reconnaît l'ancien Brugeois Mario Stanic au côté de Marcel Desailly., BELGAIMAGE
La France en infériorité numérique face à un pack croate où l'on reconnaît l'ancien Brugeois Mario Stanic au côté de Marcel Desailly. © BELGAIMAGE

Blazevic tombe dans les bras de ses assistants, les larmes aux yeux, et le président Tudman se joint à la fête dans le vestiaire. Blazevic remarque qu'il semble plus grand que lorsqu'il l'avait vu avant le match dans la tribune aux côtés du chancelier Kohl. Le sélectionneur s'illustre encore, au Stade de Gerland, en enfilant un képi le long de la touche pour rendre hommage au gendarme français qui est tombé dans le coma, plus tôt dans le tournoi, après avoir été agressé par un hooligan allemand. En agissant de la sorte, il gagne la sympathie du peuple français pour son équipe.

Doublé pour Lilian Thuram

C'est précisément la France qui est l'adversaire en demi-finale. Encore une fois, la Croatie ouvre la marque : Aljosa Asanovic adresse une passe brillante en direction de Suker qui se retrouve seul devant le gardien français. Mais, une minute plus tard, Lilian Thuram égalise. Le même Thuram inscrira ensuite un deuxième but. Ce seront les deux seuls buts que l'arrière droit inscrira pour les Bleus en 142 matches internationaux.

Slaven Bilic sera encore à la base d'un carton rouge pour Laurent Blanc, mais cela ne changera pas l'issue de la partie : dans les buts, Fabien Barthez arrête tout. La Croatie est éliminée. À l'origine des buts encaissés, il y a des pertes de balle du capitaine Boban. Il expliquera plus tard qu'il avait demandé à être remplacé au repos, mais que le coach lui a demandé d'essayer de continuer.

Des années plus tard, Blazevic affirmera avec un grand sourire que la Croatie aurait été championne du monde en 1998 (il avait 62 ans à l'époque) s'il avait été un coach aussi expérimenté qu'à la fin de sa carrière d'entraîneur.

Mais la première participation de la Croatie à une Coupe du Monde s'est malgré tout terminée en beauté. Blazevic a déclaré qu'il valait mieux perdre la demi-finale et remporter le match pour la troisième place, que gagner la demi-finale et être battu en finale, car on clôture alors le tournoi sur une victoire. Et c'est ce qui est arrivé : la Croatie s'est emparée de la médaille de bronze, en battant les Pays-Bas, le tombeur de la " Serbie ", sur le score de 2-1.

Fiers d'être Croates

Blazevic expliquera ensuite qu'un homme était à la base de ce succès : Franjo Tudman, l'homme qui l'a rétabli dans sa fonction de sélectionneur après que la fédération l'eut limogé à la suite de pertes de points répétées dans les matches de qualification à la Coupe du Monde.

Selon lui, le geste du premier président croate élu démocratiquement était précisément ce dont l'équipe avait besoin pour rester unie et se hisser parmi les trois meilleures nations de la planète.

Le patriotisme atteint son paroxysme en France. Les joueurs portent des T-shirts avec l'inscription Proud to be Croatian. Fiers d'être Croates. Et les déclarations des médaillés de bronze sont significatives. Ainsi, Igor Stimac affirme que l'équipe est venue en France pour démontrer aux Serbes que " les Croates vivent toujours ".

Tous les internationaux ont perdu au moins un membre de leur famille durant la guerre. Le remplaçant Peter Krpan, originaire d'Osijek, est même allé au front. Mais d'autres propos ont été plus nuancés, comme ceux de Slaven Bilic, le juriste diplômé de l'université de Split, qui jouait en Angleterre à ce moment-là : " À l'EURO 96, nous sortions tout juste de la guerre et nous étions des soldats sur le terrain. Nous sommes toujours des combattants. Mais entre-temps, nous sommes devenus un pays normal et nous ne parlons plus que de football. Nous sommes connus pour être des têtes brûlées, mais nous sommes aussi un peuple cultivé. "

Le sélectionneur Miroslav Blazevic, fier de la troisième place obtenue par la Croatie., BELGAIMAGE
Le sélectionneur Miroslav Blazevic, fier de la troisième place obtenue par la Croatie. © BELGAIMAGE

Un pays divisé

Le 11 juillet 2018, on célébrera les 20 ans de la médaille de bronze. Depuis lors, la Croatie n'a plus passé le stade de la phase de poules lors d'une Coupe du Monde. Aujourd'hui encore, avant le Mondial russe, on effectue la comparaison avec la génération d'alors et on espère toujours un exploit du même type. Après tout, cette équipe-ci comprend des joueurs du Real Madrid, du FC Barcelone, de la Juventus, de l'Inter, de l'AC Milan, de Liverpool et de l'AS Monaco. Petit pays, grands joueurs. Et un formidable état d'esprit ? Ça reste à voir.

Le feu nationaliste ne brûle plus aussi intensément que dans les années qui ont suivi la guerre d'indépendance. À l'époque, le pays était uni. Aujourd'hui, le pays est divisé. La capitale, Zagreb, avec sa place Jelacic où 300 000 personnes ont fêté la médaille de bronze en 1998, est aujourd'hui associée à des politiciens jugés responsables de la crise économique, et à un manager de football que l'on accuse, surtout dans le sud et le sud-ouest du pays, de manipuler depuis dix ans le championnat, la fédération et l'équipe nationale.

Le président de la fédération, Davor Suker, est plus souvent critiqué qu'adulé, comme c'était le cas lors de la Coupe du Monde en France. Et le fait que Luka Modric, le joueur-clef de la Croatie, soit soupçonné de ne pas avoir révélé toute la vérité dans le procès du manager de football Zdravko Mamic, où il apparaissait comme témoin, afin de le protéger, n'apporte guère de sérénité dans l'entourage de la sélection croate.

Barrage contre la Grèce

En octobre de l'an passé, un changement d'entraîneur a également été nécessaire parce qu' Ante Cacic avait perdu le contrôle du vestiaire et que la qualification pour la Coupe du Monde était en péril. Sous la direction du nouveau sélectionneur Zlatko Dalic, les Croates ont finalement réussi à se qualifier pour la Russie au terme d'un barrage contre la Grèce. Encore une similitude avec l'équipe d'il y a 20 ans, qui avait elle aussi dû passer par les barrages pour rejoindre la France. Mais en sport, c'est souvent la mentalité qui fait la différence.

Une équipe de stars

Sur le plan purement sportif, l'équipe croate qui a remporté la médaille de bronze à la Coupe du Monde 1998 en France était constituée d'un bon mélange de qualités techniques, physiques et mentales, mais aussi et surtout de très bons joueurs qui évoluaient dans de très bons clubs.

Au but, on trouvait Drazen Ladic (35 ans) du Dinamo Zagreb.

Derrière, en défense centrale, le trio Igor Stimac (30 ans, de Derby County et plus tard West Ham), Slaven Bilic (29 ans, d'Everton et avant cela West Ham) et Dario Simic (22 ans, du Dinamo Zagreb et plus tard Inter, AC Milan et AS Monaco) montait la garde. Deux défenseurs du championnat d'Angleterre et un troisième qui jouera des années au sommet de la Serie A.

Sur les flancs : à droite Mario Stanic (26 ans, de Parme, ex-Club Bruges et plus tard Chelsea) et à gauche Robert Jarni (29 ans, Real Betis, ex-Juventus et plus tard Real Madrid).

En milieu de terrain, trois des cinq joueurs suivants étaient alignés : Robert Prosinecki (29 ans, du Dinamo Zagreb et avant ça Real Madrid et Barcelone), Zvonimir Boban (29 ans, de l'AC Milan), Aljosa Asanovic (32 ans, de Naples et plus tard Panathinaikos), Zvonimir Soldo (30 ans, du Vfb Stuttgart) et Krunoslav Jurcic (28 ans, du Dinamo Zagreb, et plus tard Torino, Sampdoria).

L'attaque était basée sur Davor Suker (30 ans, du Real Madrid et plus tard Arsenal) et Goran Vlaovic (25 ans, de Valence et plus tard Panathinaikos). Alen Boksic (28 ans, de la Lazio, ex-Marseille et Juventus) était blessé.

Lors de chaque grand tournoi, l'équipe croate est comparée à son illustre devancière qui a remporté la médaille de bronze à la Coupe du Monde 1998 en France. Et, à chaque fois, elle nourrit l'espoir de réaliser un nouvel exploit. Le pays ne compte toujours que quatre millions d'habitants mais continue à produire des footballeurs de grand talent. Il y a deux ans, c'était la même histoire au début de l'EURO 2016 en France. Le président de la fédération, Davor Suker, avait déclaré aux médias qu'au niveau de la classe individuelle et du collectif, cette équipe n'avait rien à envier à celle de 1998. " Nous possédons de nombreuses vedettes, " déclarait-il au journal sportif français L'Équipe, " mais comme en 1998, elles se mettent au service du collectif. " Il prédisait que la Croatie serait la grande surprise du tournoi et voyait un signe précurseur dans le fait que le Championnat d'Europe débutait, pour son pays, là où la Coupe du Monde s'était terminée à l'époque : au Stade de France. L'homme était bien placé pour effectuer des comparaisons. En 1998, il était le meilleur buteur de l'équipe qui a décroché le bronze, et même carrément le meilleur buteur de tout le tournoi. Mais ses prédictions ne se sont pas réalisées. Après des victoires contre la Turquie et le tenant du titre, l'Espagne, et un match nul contre la République tchèque, la Croatie a terminé première du groupe D mais a été éliminée en huitièmes de finale par le Portugal, qui n'avait terminé que troisième du groupe F derrière la Hongrie et l'Islande. Quelle a été la clef du succès, il y a 20 ans ? Les années 90 étaient des années particulières. Le football a joué un rôle non négligeable dans les protestations contre la domination qu'exerçait le président serbe Slobodan Milosevic depuis Belgrade, qui a conduit à l'éclatement de la Yougoslavie et à l'indépendance de la république de Croatie. Pour les Croates, le duel du championnat de Yougoslavie entre le Dinamo Zagreb et l'Étoile Rouge de Belgrade, le 13 mai 1990, reste tout aussi important que la médaille de bronze conquise à la Coupe du Monde 1998. Ce match s'est disputé durant la semaine qui a suivi les premières élections démocratiques en Yougoslavie depuis la Deuxième Guerre mondiale, et qui ont vu la victoire éclatante de l'Union Démocratique Croate, un parti nationaliste. Le stade Maksimir a été le théâtre d'un clash entre deux noyaux de supporters réputés : les Bad Blue Boys (Dinamo) et les Delije (Étoile Rouge). Les panneaux publicitaires et les barrières de protections ont été renversées, la police a été débordée et a dû demander des renforts car la violence s'est répandue jusque sur le terrain. Zvonimir Boban a endossé le costume du héros : au lieu de fuir dans le tunnel des vestiaires, le jeune capitaine du Dinamo est intervenu contre un policier qui frappait un supporter de son équipe à coups de matraque. Ça lui coûtera une suspension de six mois et une place dans la sélection yougoslave pour la Coupe du Monde en Italie. Mais le fait qu'il ait risqué sa vie pour la cause croate a fait de lui une icône de la résistance contre la domination serbe. Trois semaines plus tard, dans le même stade, les Croates fêtent la défaite de l'équipe nationale yougoslave contre les Pays-Bas comme une victoire, et en septembre, un autre match international doit être annulé dans le stade Poljud de Split après que le drapeau yougoslave eut été brûlé. Le 17 octobre, la Croatie joue elle-même un premier match amical, officieux, contre les États-Unis, qui effectuent à ce moment-là une tournée en Europe et acceptent d'ajouter un match à leur programme. Celui-ci se dispute dans le stade Maksimir de Zagreb. La Croatie s'impose 2-1 devant 30 000 spectateurs. C'était avant le 25 juin 1991, jour où l'indépendance a été proclamée et où l'armée fédérale yougoslave, composée principalement de Serbes, a envahi la Croatie. La Croatie jouera son premier match officiel le 7 août 1995, avant la fin de la guerre d'indépendance. Sous la direction de l'excentrique coach Miroslav Blazevic (62 ans), membre de l'Union Démocratique Croate et ami du président Franjo Tudman, la toute jeune équipe nationale entame en septembre 1994 les qualifications pour le Championnat d'Europe qui doit se jouer en Angleterre. Zvonimir Boban est le capitaine : une icône de la résistance contre la domination serbe. Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître : la Croatie remporte son groupe de qualification, devant l'Italie et, au Championnat d'Europe, elle bat le tenant du titre, le Danemark, sur le score de 3-0. En quart de finale, à Manchester, elle est éliminée par l'Allemagne (2-1), après avoir longtemps tenu tête à la Mannschaft. Les Croates se sentent lésés par l'arbitre suédois, qui a accordé un penalty aux Allemands et en a refusé un autre, justifié selon eux, à l'équipe au maillot à damiers. De plus, alors que le score est de 1-1, Igor Stimac écope d'un deuxième carton jaune au milieu du terrain. Le but décisif tombera un peu plus tard. Les Croates sont éliminés et frustrés. Mais ils vont vite tourner la page, car un nouvel objectif s'offre à eux : les matches de qualification pour la Coupe du Monde 1998 en France. Dans ces matches de qualification, la Croatie éprouve certaines difficultés. Elle termine deuxième de son groupe, derrière le Danemark, et doit disputer un match de barrage contre l'Ukraine, qui a terminé deuxième dans le groupe de l'Allemagne. Elle gagne à domicile (2-0) et arrache le partage à l'extérieur (1-1), ce qui lui offre une première participation à une phase finale de Coupe du Monde. Elle est versée dans une poule qui comprend la Jamaïque, l'Argentine et le Japon. Le premier match est celui de Robert Prosinecki, le milieu de terrain qui, au crépuscule de sa carrière, portera le maillot du Standard de Liège : il inscrit le deuxième but contre la Jamaïque, un autre débutant en Coupe du Monde, et devient le premier joueur de l'histoire à marquer pour deux pays différents en phase finale d'un Mondial. Car il avait déjà marqué pour la Yougoslavie lors de la Coupe du Monde 1990 en Italie, à la 90e minute du troisième match de poule contre les Émirats arabes unis. Au stade Stade Félix Bollaert de Lens, il apporte encore un peu plus d'éclat à la victoire 2-1 de son pays. Et de belle manière : après un coup-franc joué court sur la gauche de la surface de réparation, il dribble un adversaire en emmenant le ballon avec la semelle et envoie un tir brossé au deuxième poteau. Une touche de génie : c'est aussi ce qui caractérise l'équipe et son coach. La Croatie remporte son premier match en phase finale de Coupe du Monde sur le score de 3-1, avec les autres buts signés Davor Suker et Mario Stanic. Le deuxième match se solde aussi par une victoire : 1-0 (Suker) contre le Japon. Cette deuxième victoire assure déjà la Croatie d'une place dans le Top 16. La défaite (1-0, à neuf minutes de la fin) contre l'Argentine dans le dernier match de poule permet à la Croatie d'éviter l'Angleterre en huitièmes de finale. Elle élimine la Roumanie (1-0), un but de Suker sur un penalty accordé pour une faute commise sur lui-même, dans les arrêts de jeu de la première période. L'arbitre l'a obligé à le retirer, mais il l'a converti une deuxième fois de la même manière pour tromper le gardien roumain Bogdan Stelea. La Croatie ne manque pas d'audace durant cette Coupe du Monde. Cette victoire propulse la Croatie parmi les huit meilleurs pays du monde. Mais ce n'est pas la seule bonne nouvelle : la " Serbie ", qui s'appelle encore officiellement la Yougoslavie, est éliminée. Elle est battue en huitième de finale par les Pays-Bas, sur un but inscrit à la 92e minute par Edgar Davids. Un résultat qui procure une motivation supplémentaire aux Croates. En quart de finale, ceux-ci affrontent l'Allemagne, et Miroslav " Ciro " Blazevic n'a pas oublié les circonstances qui ont conduit à l'élimination lors du Championnat d'Europe, deux ans plus tôt en Italie. Le jour du match, le président Tudman déjeune avec les joueurs et le staff. Il est venu à Lyon pour suivre le duel apparemment déséquilibré aux côtés du chancelier allemand Helmut Kohl. La Croatie entretient de bonnes relations avec l'Allemagne. Les deux chefs d'État, amis, assistent au départ à une domination de la Mannschaft, mais Jürgen Klinsmann loupe la meilleure occasion et Drazen Ladic détourne une tête d' Oliver Bierhoff. Juste avant le repos, le défenseur allemand Christian Wörns est exclu pour un tacle sur Suker, et dans le temps additionnel de la première mi-temps, Robert Jarni porte l'outsider au commandement. Comme deux ans plus tôt en Italie, un carton rouge oriente le cours du match. Cette fois en faveur des Croates, qui en fin de deuxième période, enfoncent encore un peu plus le couteau dans la plaie sur des contre-attaques ponctuées par Goran Vlaovic et encore Suker. 3-0 ! Blazevic tombe dans les bras de ses assistants, les larmes aux yeux, et le président Tudman se joint à la fête dans le vestiaire. Blazevic remarque qu'il semble plus grand que lorsqu'il l'avait vu avant le match dans la tribune aux côtés du chancelier Kohl. Le sélectionneur s'illustre encore, au Stade de Gerland, en enfilant un képi le long de la touche pour rendre hommage au gendarme français qui est tombé dans le coma, plus tôt dans le tournoi, après avoir été agressé par un hooligan allemand. En agissant de la sorte, il gagne la sympathie du peuple français pour son équipe. C'est précisément la France qui est l'adversaire en demi-finale. Encore une fois, la Croatie ouvre la marque : Aljosa Asanovic adresse une passe brillante en direction de Suker qui se retrouve seul devant le gardien français. Mais, une minute plus tard, Lilian Thuram égalise. Le même Thuram inscrira ensuite un deuxième but. Ce seront les deux seuls buts que l'arrière droit inscrira pour les Bleus en 142 matches internationaux. Slaven Bilic sera encore à la base d'un carton rouge pour Laurent Blanc, mais cela ne changera pas l'issue de la partie : dans les buts, Fabien Barthez arrête tout. La Croatie est éliminée. À l'origine des buts encaissés, il y a des pertes de balle du capitaine Boban. Il expliquera plus tard qu'il avait demandé à être remplacé au repos, mais que le coach lui a demandé d'essayer de continuer. Des années plus tard, Blazevic affirmera avec un grand sourire que la Croatie aurait été championne du monde en 1998 (il avait 62 ans à l'époque) s'il avait été un coach aussi expérimenté qu'à la fin de sa carrière d'entraîneur. Mais la première participation de la Croatie à une Coupe du Monde s'est malgré tout terminée en beauté. Blazevic a déclaré qu'il valait mieux perdre la demi-finale et remporter le match pour la troisième place, que gagner la demi-finale et être battu en finale, car on clôture alors le tournoi sur une victoire. Et c'est ce qui est arrivé : la Croatie s'est emparée de la médaille de bronze, en battant les Pays-Bas, le tombeur de la " Serbie ", sur le score de 2-1. Blazevic expliquera ensuite qu'un homme était à la base de ce succès : Franjo Tudman, l'homme qui l'a rétabli dans sa fonction de sélectionneur après que la fédération l'eut limogé à la suite de pertes de points répétées dans les matches de qualification à la Coupe du Monde. Selon lui, le geste du premier président croate élu démocratiquement était précisément ce dont l'équipe avait besoin pour rester unie et se hisser parmi les trois meilleures nations de la planète. Le patriotisme atteint son paroxysme en France. Les joueurs portent des T-shirts avec l'inscription Proud to be Croatian. Fiers d'être Croates. Et les déclarations des médaillés de bronze sont significatives. Ainsi, Igor Stimac affirme que l'équipe est venue en France pour démontrer aux Serbes que " les Croates vivent toujours ". Tous les internationaux ont perdu au moins un membre de leur famille durant la guerre. Le remplaçant Peter Krpan, originaire d'Osijek, est même allé au front. Mais d'autres propos ont été plus nuancés, comme ceux de Slaven Bilic, le juriste diplômé de l'université de Split, qui jouait en Angleterre à ce moment-là : " À l'EURO 96, nous sortions tout juste de la guerre et nous étions des soldats sur le terrain. Nous sommes toujours des combattants. Mais entre-temps, nous sommes devenus un pays normal et nous ne parlons plus que de football. Nous sommes connus pour être des têtes brûlées, mais nous sommes aussi un peuple cultivé. " Le 11 juillet 2018, on célébrera les 20 ans de la médaille de bronze. Depuis lors, la Croatie n'a plus passé le stade de la phase de poules lors d'une Coupe du Monde. Aujourd'hui encore, avant le Mondial russe, on effectue la comparaison avec la génération d'alors et on espère toujours un exploit du même type. Après tout, cette équipe-ci comprend des joueurs du Real Madrid, du FC Barcelone, de la Juventus, de l'Inter, de l'AC Milan, de Liverpool et de l'AS Monaco. Petit pays, grands joueurs. Et un formidable état d'esprit ? Ça reste à voir. Le feu nationaliste ne brûle plus aussi intensément que dans les années qui ont suivi la guerre d'indépendance. À l'époque, le pays était uni. Aujourd'hui, le pays est divisé. La capitale, Zagreb, avec sa place Jelacic où 300 000 personnes ont fêté la médaille de bronze en 1998, est aujourd'hui associée à des politiciens jugés responsables de la crise économique, et à un manager de football que l'on accuse, surtout dans le sud et le sud-ouest du pays, de manipuler depuis dix ans le championnat, la fédération et l'équipe nationale. Le président de la fédération, Davor Suker, est plus souvent critiqué qu'adulé, comme c'était le cas lors de la Coupe du Monde en France. Et le fait que Luka Modric, le joueur-clef de la Croatie, soit soupçonné de ne pas avoir révélé toute la vérité dans le procès du manager de football Zdravko Mamic, où il apparaissait comme témoin, afin de le protéger, n'apporte guère de sérénité dans l'entourage de la sélection croate. En octobre de l'an passé, un changement d'entraîneur a également été nécessaire parce qu' Ante Cacic avait perdu le contrôle du vestiaire et que la qualification pour la Coupe du Monde était en péril. Sous la direction du nouveau sélectionneur Zlatko Dalic, les Croates ont finalement réussi à se qualifier pour la Russie au terme d'un barrage contre la Grèce. Encore une similitude avec l'équipe d'il y a 20 ans, qui avait elle aussi dû passer par les barrages pour rejoindre la France. Mais en sport, c'est souvent la mentalité qui fait la différence.