"Où étiez-vous cet hiver, bande de chiens ? Vous venez de tomber du ciel ? " La tirade fleurie sort de la bouche d'un joueur du Girona FC. Installé dans le bus du GFC, il s'adresse à ses propres supporters, dont la passion somnole d'habitude plutôt au chaud, dans le canapé. Mais, en cette fin mai 2017, les Blanquivermells préparent leur montée vers La Liga, une première en 87 printemps d'existence. Alors, quand l'autocar rouge et blanc traverse les rues anormalement agitées de la cité catalane, l'excitation est un poil agressive.
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"Où étiez-vous cet hiver, bande de chiens ? Vous venez de tomber du ciel ? " La tirade fleurie sort de la bouche d'un joueur du Girona FC. Installé dans le bus du GFC, il s'adresse à ses propres supporters, dont la passion somnole d'habitude plutôt au chaud, dans le canapé. Mais, en cette fin mai 2017, les Blanquivermells préparent leur montée vers La Liga, une première en 87 printemps d'existence. Alors, quand l'autocar rouge et blanc traverse les rues anormalement agitées de la cité catalane, l'excitation est un poil agressive. Un an et demi plus tard, le calme reprend ses droits. Pour beaucoup, Gérone reste synonyme de plateforme Ryanair, à vol d'oiseau de la Costa Brava, d'histoire pour son architecture médiévale et de fins gourmets, abritant El Celler de Can Roca, plusieurs fois primé meilleur restaurant du monde. Un décor pas vraiment voué au ballon, où les drapeaux catalans (les estaladas) s'affichent partout, inévitablement liés à Carles Puidgemont, ancien maire de la ville. Le cerveau du mouvement indépendantiste, exilé en Belgique, porte aussi la casquette non-officielle d' aficionado des Gironistes. Més que un Club ? Au cours de l'été 2017, l'équipe habituée aux joutes de l'antichambre ibérique prend une tout autre dimension. Dans les tuyaux, jamais actée officiellement, la connexion Gérone-Manchester est alors validée par l'achat du City Football Group (CFG) de 44,3% des parts du club catalan. Pere Guardiola, frère et agent de Pep, s'octroie également 44,3% via le Girona Football Group (GFG), quand un groupe de supporters locaux récupère le reste. Mais, en vérité, derrière le GFG, se cache la société Media Base Sports (MBS). L'agence de management, détenue à 55% par Pere Guardiola, à 45 par son associé Jaume Roures, s'occupe notamment des intérêts de Luis Suarez, Andrés Iniesta et Thiago Alcantara. Jaume, fondateur et propriétaire de Mediapro, détenteur des droits et diffuseur historique de la Liga, rejoint Pere en 2009 pour créer MBS. Six ans plus tard, la société acquiert déjà 80% des Blanquivermells et éponge une dette estimée à 4,5 millions d'euros, un an après une relégation vers le troisième échelon évitée de peu. En clair, le duo Guardialo-Roures préparait le terrain pour une autre doublette, celle de ses amis Txiki Begiristain et Ferran Soriano, respectivement directeur sportif et CEO de Manchester City. MBS, qui travaille en amont avec plusieurs espoirs citizens, possédait déjà ses bureaux dans la ville du Nord de l'Angleterre. Begiristain, basque mais ancien joueur du Barça, ainsi que Soriano et Guardiola, ont d'autant plus investi dans un restaurant catalan à Manchester. On ne fait jamais mieux ses affaires qu'en famille. Depuis l'investissement skyblue, le budget de l'entité rouge et blanc n'a cessé de croître pour atteindre 52 millions d'euros cette saison, soit moins que le coût du transfert de Riyad Mahrez (68 millions), mais assez pour nourrir des ambitions dignes de ce nom. Le stade Montivili a été agrandi (14.500 spectateurs), tandis que son équipe fanion bénéficie de plusieurs avantages mancuniens : les installations de la City Football Academy pour ses préparations estivales, la cellule de recrutement, ainsi que des prêts gratuits. Sur le papier, le projet est bien enrobé. Seulement, il pose aussi la question du conflit d'intérêts. Si le fait que Pere Guardiola soit, à la fois, frère de, agent et investisseur dans une formation de l'élite n'est pas proscrit en Espagne, les bons résultats d' Eusebio Sacristan, actuellement en milieu de tableau, pourraient à terme les amener à jouer l'Europe en même temps que leur " grand frère " britannique. Ce qu'interdit, en théorie, le règlement de l'UEFA. En théorie, puisque les deux " Red Bull ", Leipzig et Salzbourg, ont pu s'affronter en Europa League, sans trop d'accroc, en septembre et octobre derniers. Et, même si Javier Tebas, le patron de la Ligue de football professionnel espagnole (LFP), accuse City - et le PSG - de " détruire le football " en pipant les dés d'avance, les avocats du CFG peuvent dormir tranquille. De fait, le groupe du Sheikh Mansour, prince émirati, cherche à étendre son emprise en Espagne, après avoir mis la main sur les marchés australien (Melbourne City), américain (New York City), japonais (Yokohama Marinos), uruguayen (Club Atlético Torque) et néerlandais (NAC Breda). Dans le même temps, Girona a les moyens physiques (prêts de joueurs) mais aussi financiers pour assurer son maintien, au minimum, et ne pas plonger dans le rouge, au sens propre comme au figuré. Le CFG voit plutôt les Catalans comme une école de post-formation, soit une vitrine pour mettre en avant ses innombrables joueurs sous contrat. Acheté par City à l'Espanyol Barcelone en 2013, contre un chèque de 100.000 euros, Pablo Maffeo, prêté successivement de 2016 à 2018, signe cet été pour neuf millions à Stuttgart. L'arrière droit est le seul des cinq " prêtés " à aligner plus de sept rencontres comme titulaire la saison dernière, qui voit Girona terminer dixième - meilleure performance pour un promu en 26 ans -. Peu importe. Il ne s'agit que de spéculation. " L'achat de Girona est la conséquence logique de la stratégie du City Football Group et de sa concentration d'énergie dans le football européen ", explique Raffaele Poli, patron du CIES, au Guardian. " Girona va permettre à City de développer des joueurs et de faire davantage de profits en les vendant, puisque seulement une minorité d'entre eux joueront un jour à Manchester. " L'idée se veut donc simple. Le joueur, recruté le plus tôt possible avant d'être loué, finira de toute façon par être vendu avec plus-value, grâce à l'étiquette citizen. " Lorsque nous évoquons avec les joueurs la possibilité de venir ici, nous leur disons : " Venez et faites partie de quelque chose de spécial, créez l'histoire ", disait Brian Marwood, directeur de la City Football Academy, dans le Telegraph en 2014. Alors autant la monnayer soi-même, les Gironistes servant aussi, au passage, de plaque tournante et de planche à billets. Entre les transfuges cinq étoiles des Citizens lors du mercato estival de 2016 ( John Stones, Nolito, Leroy Sané, Ilkay Gundogan), un passe inaperçu. Celui de Pablo Mari, défenseur du Gimnastic Tarragone (D2), directement prêté dans la cité de Puidgemont, malgré la clause de son contrat initial, prohibant tout transfert vers une équipe de la même division. Il enchaîne ensuite les locations à Breda, puis à La Corogne, où il évolue actuellement. Florian Lejeune connaît un sort similaire : acheté à Gérone par City en 2015 pour 300.000 euros ; retour à l'envoyeur en prêt ; vente un an plus tard à Eibar, contre 1,5 million. Le jeune président du GFC, Delfi Geli, prolonge pourtant le discours officiel. " Si, par exemple, un joueur joue cette saison à Girona, l'année prochaine, il peut jouer sans aucun problème avec notre grand frère ", dit-il dans Bloomberg. En parlant de " grand frère ", l'acquisition de Girona par le CFG et le cadet des rejetons Guardiola, Pere, a permis de resserrer les liens entre les deux camps. Le duo Begiristain-Soriano, responsable de l'intronisation blaugrana de Pep en 2008, voulait en réalité déjà le voir virer skyblue en 2012. Le tacticien catalan reste très attaché à sa région et se rend parfois à Gérone, considéré comme le bastion le plus solide des velléités indépendantistes. Les Blanquivermells ont d'ailleurs fait en sorte de conserver leur autonomie, donc leur identité, en s'assurant qu'aucun consortium ne détienne plus de 50% du club, qui n'a donc ni changé de couleurs, ni de nom, à l'instar de Melbourne ou New York. Il n'est pas rare non plus que les esteladas et les banderoles " Llibertat " fleurissent dans les travées du Montivili. Fin septembre 2017, l'endroit devient le théâtre du premier derby Girona-Barça de l'élite. Si cent bornes séparent les deux villes, que les deux clubs tissent des relations amicales via des transferts de joueurs, une même cause les rapproche. En pleine " crise " catalane, quelques jours avant le référendum sur l'autodétermination, la rencontre, remportée aisément par les visiteurs (0-3) est rythmée par les " Votarem ! Votarem ! " (" Nous voterons ! ", en VF). Sur le moment, elle cristallise en tout cas les tensions. Alors, la LFP décide tout bonnement de la délocaliser, se gardant pour autant de toute décision politique. En août, Javier Tebas annonce la signature d'un accord étalé sur quinze ans, qui prévoit la tenue d'un match par saison aux États-Unis, auquel soit le Real, soit le Barça doivent participer. Sur le calendrier, l'homme, visiblement expert en termes de " destruction du football ", pointe la date du 27 janvier 2019 et le retour Girona-Barça. Les deux équipes catalanes sont ainsi invitées à se rencontrer à...Miami. Au programme : hymne national, 40.000 drapeaux espagnols distribués et interdiction de brandir les fameux esteladas. De quoi ajouter de l'huile sur le feu. Le syndicat des joueurs menace alors d'appeler à la grève, avant que la FIFA, par la voix de Gianni Infantino, n'autorise pas l'événement. Après moult rebondissements, la LFP, qui a même tenté de lancer une pétition, finit par plier. Le 9 janvier, elle annonce enfin que le " derby " aura bien lieu à Montivili. Comme quoi, les chiens aussi retombent toujours sur leurs pattes.