Mardi dernier, neuf heures pile. Le camping-car avec lequel Peter Sagan écume les courses s'arrête à la porte du FysioLab by Sabine De Leeuwà Nieuport. Flanqué de son fidèle soigneur MarosHlad et de Daniel Oss, son coéquipier chez BORA-Hansgrohe, il pénètre ensuite dans le cabinet, qu'il connaît bien.
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Mardi dernier, neuf heures pile. Le camping-car avec lequel Peter Sagan écume les courses s'arrête à la porte du FysioLab by Sabine De Leeuwà Nieuport. Flanqué de son fidèle soigneur MarosHlad et de Daniel Oss, son coéquipier chez BORA-Hansgrohe, il pénètre ensuite dans le cabinet, qu'il connaît bien. Depuis trois ans, en effet, le Slovaque y fait préparer son corps avant, pendant et après la Semaine Sainte. " Je peux travailler avec des milliers de kinésithérapeutes mais Sabine m'aide depuis 2015. Elle a résolu mon problème. En plus, le courant passe bien entre nous. Je ne travaille qu'avec des gens bien, pas avec ceux que je n'aime pas ", sourit Sagan avant d'aller se déshabiller. Le problème qu'il évoque date de 2015. En novembre, pour la première fois, il a confié son corps pendant une semaine à l'ancien Healthclub de Sabine De Leeuw. " PeterLagrou, le médecin de Tinkoff, y avait son cabinet ", raconte Sabine. " Il a découvert que Peter souffrait d'un déséquilibre des muscles des hanches et des jambes, sans doute provoqué par une chute. Les signaux neurologiques ne parvenaient plus aux muscles. Cette instabilité l'incitait à tourner le genou vers l'extérieur, surtout durant les efforts intenses. Peter ne parvenait donc plus à développer sa puissance maximale. " Cette semaine-là, Lagrou et De Leeuw ont résolu le problème. " J'essaie de découvrir manuellement les muscles surmenés ou inhibés, ceux qui perçoivent trop ou trop peu de signaux ", explique Sabine. " Nous tentons ensuite de rétablir l'équilibre par la neurokinetictherapy : la reprogrammation du système de contrôle moteur du cerveau. Par des exercices très spécifiques, nous donnons moins de stimuli aux muscles suractifs et plus aux inhibés, jusqu'à ce que le cerveau retrouve un fonctionnement normal. Ça a fonctionné immédiatement avec Peter. Après cette semaine de novembre 2015, il a déjà développé 5 à 6% de puissance en plus. Ce n'est pas un hasard s'il s'est adjugé le Tour des Flandres la saison suivante. " Depuis, Sabine De Leeuw fait partie du groupe dont s'entoure Sagan. Début mars, elle a même pris l'avion pour la Sierra Nevada, pour l'aider à poser les jalons de sa saison printanière. La semaine passée, de lundi à jeudi, avant le Tour des Flandres, le Slovaque s'est astreint à deux séances par jour au FysioLab by Sabine De Leeuw, avant et après ses entraînements. " Afin de tout vérifier, préventivement, et d'améliorer la réactivité de ses muscles par de petits exercices. " Elle est épaulée par Jennifer de Ryck, qui met chaque exercice en images. " Pour comparer aux années précédentes. " C'est donc un travail minutieux, très spécialisé, qui ne laisse aucune place à l'improvisation. À la fin de sa séance, dont nous n'avons pu voir que le début - "Tout le monde n'a pas besoin de savoir quels exercices nous faisons " - et pendant que Sagan pédale vers les polders, accompagné de ses guides et partenaires d'entraînement locaux Frederick Catrysse et Youri Deconinck, Sabine parle des capacités du plus célèbre de ses patients. " Travailler avec un athlète de ce niveau est un formidable défi quand, comme moi, on est passionné par la biomécanique. Peter a l'énorme avantage de connaître parfaitement son corps. Il peut signaler précisément de minimes différences de force. Il sait comment exécuter chaque exercice, quels signaux envoyer à chaque muscle. Il possède une proprioception extrêmement développée, ce qui est l'aptitude à prendre conscience de la position et du centre de gravité de son corps dans l'espace. J'obtiens donc des résultats maximaux avec lui. Là où il me faut deux mois avec un patient normal, une semaine suffit avec Peter. Son corps réagit si vite à chaque séance qu'il aurait atteint le sommet dans d'autres sports. Placez-le à skis et il gagnera aussi car il marque des points en explosivité, en puissance, en souplesse, en vitesse de réaction, en endurance... Beaucoup d'athlètes se distinguent dans un domaine mais Peter, lui brille en tout. Il est polyvalent. Avez-vous vu la vidéo le montrant se balançant sur un ballon ? Il avait vu le surfeur Tom Ameije le faire ici et il a voulu l'imiter. Nous avons donc appelé Tom. En un rien de temps, Peter maîtrisait l'exercice. Peu de gens en sont capables. Pourtant, je ne m'émerveille pas vite, quoi qu'il fasse. Même pas quand il fait un grand écart à la Kim Clijsters. C'est en grande partie génétique. Je suis plus impressionnée par la manière dont il utilise ses talents pour sortir de sa zone de confort, parce qu'il en veut toujours plus, qu'il en fait toujours plus, jour après jour. Peter a un seuil de douleur très élevé. Rappelez-vous son grave accident au Tour, l'année passée, dans la descente du Val Louron-Azet. Il est parvenu à pédaler encore quatre jours, jusqu'à Paris, pour conserver son maillot vert, grâce à son aptitude phénoménale à récupérer. C'était surhumain. Il a souffert pendant des mois de cette chute et jamais il n'a autant dépassé son seuil de douleur. " " La principale source de motivation de Peter ? Sa passion pour le cyclisme, sa volonté de donner le meilleur de lui-même. Il se sent vraiment obligé d'exploiter au maximum son immense talent. Il est suffisamment motivé pour travailler encore une heure et demie avec moi à la Sierra Nevada, après une séance de six heures à vélo, alors que ses coéquipiers sont au lit. Ou pour se lever tôt un jour de congé afin d'effectuer consciencieusement ses exercices. L'année dernière, Peter est revenu tard de Paris-Roubaix, après avoir fêté sa victoire avec l'équipe. Il est revenu ici, il a passé la nuit au bed and breakfast voisin et le lendemain matin, il m'a fait contrôler son corps, après six heures sur les pavés. Non, il n'a pas décompressé : il voulait être prêt pour l'Amstel Gold Race, six jours plus tard. C'est son côté professionnel. Il comprend que chaque pour-cent peut faire la différence et il ne laisse rien au hasard. Combien de coureurs passeraient des heures au fitness en plus du vélo pendant les semaines des classiques ? De même, il ne triche jamais quand il fait ses exercices. Vingt répétitions, c'est vingt. Il fait exactement ce que je demande. Sa motivation et sa concentration ne cessent de croître, je l'ai remarqué l'année passée et cette saison. Il est conscient que c'est nécessaire s'il veut conserver son niveau, à 29 ans. Peter est extrêmement concentré à chaque séance. Il ne voit ni n'entend personne. Il veut exécuter chaque exercice à la perfection. Il s'acharne jusqu'à ce qu'il y parvienne, même au-delà de la séance. Et ensuite, il va plus loin. Une fois, debout et immobile, il devait sauter sur un amas de blocs. À chaque tentative réussie, il voulait qu'on ajoute un bloc. Nous avons dû l'arrêter car ça devenait trop dangereux. En même temps, on décèle toujours l'enfant en lui, son côté joueur. Il est le premier à plaisanter, à embêter les autres pendant un exercice ou à lancer un pari. C'est sa manière de se délivrer de la pression. D'ailleurs, sa devise, c'est Why so serious ? Il l'a fait tatouer sur son corps. " " On sous-estime son intelligence et sa curiosité à cause de son caractère joueur. Il n'effectuera jamais un exercice sans s'enquérir de son utilité. Quand nous étudions des images de son corps, il est aussi intéressé que moi. Il veut comprendre comment tout fonctionne, dans les moindres détails. Et quand je lui donne un programme d'exercices, il le récapitule : ça puis ça... Cela me permet de travailler très efficacement avec lui. Son cerveau sait pourquoi il doit envoyer tels signaux à ses muscles. Peter est très curieux dans d'autres domaines. Il est notamment passionné d'histoire. Quand il pédale le long du Dodengang, non loin d'ici, il veut en connaître l'histoire. Peter et moi philosophons aussi sur les événements positifs et négatifs de notre existence, la manière dont nous y réagissons... Je suis fascinée par sa gestion de la pression énorme qui pèse sur ses épaules : à vélo, il est l'homme à battre, qui a tout à perdre aux yeux du monde, et en dehors, c'est une vedette. Pourtant, Peter ne se plaint jamais, sauf des coureurs qui sucent sa roue. Il ne supporte pas ça. ( Rires) Mais s'il gère bien la pression, c'est parce qu'il ne se l'inflige pas à lui seul. Il sait que la victoire dépend de nombreux détails extérieurs. Il est évidemment fâché quand il perd mais ça passe rapidement : il regarde à nouveau en avant. Beaucoup de gens pourraient s'inspirer de son calme, de sa modération et de sa motivation. Prenez sa réaction après sa disqualification injuste au Tour 2017, après la chute de Mark Cavendish. Il est resté calme, il n'a pas fait de scandale. Il a ensuite loué un yacht à Monaco et a profité de ces vacances inattendues. C'est Peter tout craché : il n'est pas dans un cocon. Il veut avoir une vie en dehors du cyclisme. C'est ce qui lui permet de se libérer de la pression et de résister à des entraînements très durs. Il ne veut pas être pris dans une routine dénuée de plaisir. Combien de temps va-t-il encore courir, selon moi ? Tant qu'il en éprouvera du plaisir, qu'il conservera sa passion. Il est le seul à pouvoir le déterminer. Peter est un exemple de la façon dont une vedette ne doit pas se gonfler. Beaucoup de stars débordent d'ego, lui a du charisme et de la personnalité. Ça fait une fameuse différence. Je vais prendre pour exemples Donald Trump et Barack Obama. Trump ne pense qu'à attirer l'attention, Obama n'en a pas besoin, il l'obtient automatiquement, par son aura naturelle. Peter est comme ce dernier : très poli, reconnaissant et humble. Ses parents ont insisté sur ces aspects, en espérant qu'il devienne un adulte au bon coeur, doté de solides principes, comme il le décrit si bien dans son livre My World. Ils y sont parvenus. Peter éprouve un profond respect pour son entourage, ses sponsors et ses supporters. J'ai déjà travaillé avec des footballeurs de niveau national. La différence est considérable... Peu d'entre eux s'envoleraient pour la Slovaquie le lendemain d'un stage en altitude à la Sierra Nevada, comme Peter l'a fait, afin de poser pour la campagne publicitaire d'un sponsor automobile de sa Cycling Academy. Le timing n'était pas très bon mais son geste permet à l'académie d'utiliser gratuitement les autos. Et comme il aime les enfants, il s'est exécuté. On remarque ce respect à des détails. Dans mon cabinet, Peter dit toujours bonjour aux autres patients. Si quelqu'un entre, il lui fait de la place. Ils demandent un selfie ? Pas de problème. Il est toujours agréable. Il veut faire plaisir à tout le monde. On dirait le bon dieu, à m'entendre ! ( Rires) Peter ne supporte pas la grossièreté, l'injustice, les coups par derrière. Par exemple, ne touchez pas à un membre du Team Peter ( commeSagan appelle son entourage, ndlr) : il réagira immédiatement. Cette équipe est sacrée à ses yeux. Il veille sur elle comme un pater familias. Comme ils s'occupent de lui, il s'occupe d'eux. On a automatiquement envie de se montrer à lui sous son meilleur jour. Parce qu'on sent sa reconnaissance jour après jour. Ici, au cabinet, il m'aide à ranger, à moins qu'il ne fasse du café et n'en offre à tout le monde. Ce n'est pas nécessaire mais il veut le faire. De même qu'après chaque séance, il me dit thank you. Après le stage à la Sierra Nevada, il m'a aussi envoyé un sms de remerciements. Il a exprimé sa reconnaissance en m'offrant un maillot arc-en-ciel dédicacé suite à sa victoire à Paris-Roubaix l'année passée et en 2016 un cadre signé de sa main avec tous les noms des lauréats du Tour des Flandres. C'est fantastique mais ce que j'apprécie encore plus, c'est la profonde confiance qu'il me voue. Que lui, un si grand athlète, vienne faire des exercices ici pendant une période si importante. Qu'en hiver aussi, Peter exécute tous mes exercices, correctement et régulièrement. Cette confiance et ce respect sont ses plus beaux cadeaux. "