"K arlo Letica ? Il est sympa, cool, c'est un brave gars. " En quelques semaines, le gardien croate a incontestablement marqué des points au Club Bruges. La première impression confirme ce qu'on nous en a dit : " Hi, I'm Karlo. " Un géant de 2,01 m à la poigne solide et au sourire sincère. Son anglais est parfois un peu hésitant et le doute qui se lit dans ses yeux lorsqu'il ne peut exprimer exactement ce qu'il ressent fait presque peine à voir.
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"K arlo Letica ? Il est sympa, cool, c'est un brave gars. " En quelques semaines, le gardien croate a incontestablement marqué des points au Club Bruges. La première impression confirme ce qu'on nous en a dit : " Hi, I'm Karlo. " Un géant de 2,01 m à la poigne solide et au sourire sincère. Son anglais est parfois un peu hésitant et le doute qui se lit dans ses yeux lorsqu'il ne peut exprimer exactement ce qu'il ressent fait presque peine à voir. Alors qu' Ivan Leko est bouillant comme bon nombre de ses compatriotes, Letica est tout l'inverse : il parle lentement, tranquillement assis sur sa chaise. Mais quand on évoque Hajduk Split, son ancien club, ses yeux crachent le feu et ses bras s'agitent. " Real love ! Hajduk m'a tout donné et sera toujours le club de mon coeur. Il joue ce soir ( jeudi dernier, nldlr) face au Slavia Sofia en Europa League. Avant le match, je vais appeler Marin Ljubic, un très jeune gardien, pour lui souhaiter bonne chance. " Quelques heures plus tard, Hajduk se qualifiera sans peine pour le tour suivant, ce qui fera le bonheur des Dalmates. " Car quand Hajduk gagne, toute la Dalmatie est heureuse ", dit Letica. " Mais quand il perd... (il soupire) Tout est mauvais. Ce n'est vraiment pas normal. " On s'en est aperçu la saison dernière lorsque son ex-club s'est incliné 1-2 face au Dinamo Zagreb. Le lendemain, l'attaquant italo-ghanéen Said Ahmed Said s'est fait insulter par des membres de la Torcida - les ultras. Quelques équipiers s'en sont mêlés et l'attaquant hongrois Márkó Futács a pris des coups en pleine figure. " C'est évidemment inacceptable mais... avant ce match, tout le monde avait l'impression que nous pouvions enfin arracher un titre qui nous échappe depuis 13 ans. Le stade était comble : plus de 30.000 personnes alors qu'habituellement, il n'y en a que dix mille. En cas de victoire, nous serions revenus à deux points du Dinamo qui avait un calendrier difficile mais nous avons perdu suite à deux erreurs défensives. On peut perdre, mais pas de la sorte. C'était très dur... Je me souviens que j'ai pleuré. De vraies larmes. Parce que j'avais le sentiment que nous venions de laisser passer une occasion unique d'entrer dans l'histoire." Comment s'est passée votre enfance à Omis, une petite ville de la côte dalmate ? KARLO LETICA : C'est une petite ville fantastique, entre les montagnes et la mer, où presque tout le monde se connaît. J'habitais près du stade. Chaque jour, 30 ou 40 enfants y jouaient au football. À huit ans, j'ai pu les rejoindre. J'étais défenseur central puis, après quelques mois, l'entraîneur m'a demandé si je voulais essayer au but. C'est comme ça que tout a commencé. Un pur hasard car, dans ma famille, personne n'a jamais vraiment joué au football. J'ai également pratiqué le water-polo pendant quelques années. C'est un sport très populaire en Croatie - notre équipe nationale a été championne olympique en 2012 - mais pour moi, c'était plutôt un divertissement, l'été avec les amis. Le fait que j'ai commencé à jouer au but n'a rien à voir avec ma taille car je n'ai vraiment grandi qu'à l'âge de 16 ans. Mais dans ma famille, tout le monde est grand : mon père, ma mère, mon frère. " Le football comptait beaucoup pour vous ? LETICA : Il a toujours été prioritaire, surtout à partir du moment où j'ai rejoint Hajduk, à l'âge de 16 ans. Mes parents, qui organisent des croisières de sept jours le long de la côte dalmates, étaient très occupés mais ils me conduisaient plusieurs fois par semaine au centre de formation à Split, à 25 km d'Omis. J'ai toujours su que je deviendrais footballeur pro, même si j'ai longtemps aidé mes parents sur le bateau. Et lorsque j'avais du temps libre, j'allais pêcher au harpon. Je descendais à 20 mètres, sans équipement. C'était très relaxant. Les gardiens formés par Hajduk ont très bonne réputation : Vedran Runje, Stipe Pletikosa et Danijel Subasic ont tous défendu les filets de la Croatie. LETICA : C'est bizarre, hein ! Vedran a été mon entraîneur de gardiens en équipe réserve. Un très bon coach. Mon idole, c'est Lovre Kalinic. Il s'est imposé en équipe première lorsque j'avais 15 ans. Impressionnant ! Il a dû attendre d'avoir 23 ans - plus tard que moi finalement - mais son histoire valait la peine d'être vécue. Quand j'ai eu l'occasion de venir à Bruges, il m'a dit que je ne devais pas hésiter. Vous avez également appelé Ivan Perisic. LETICA : Oui, ses parents ont un élevage de poulets à Omis et nous nous y rencontrons régulièrement. Nous ne sommes pas vraiment amis mais lorsque tout a été réglé avec Bruges, je lui ai tout de même demandé quelques conseils. C'est un brave gars et il m'a également tout de suite dit que j'avais fait le bon choix. À l'âge de 18 ans, vous avez été prêté à Mosor et à Val, deux clubs de D3. Ne craigniez-vous pas de ne jamais revenir à Hajduk ? LETICA : Non. Même si on m'avait envoyé en D4, j'y serais allé. Tout ce que je voulais, c'était jouer chaque semaine. Cela m'a permis de côtoyer un monde d'adultes, cela n'avait plus rien à voir avec ce que j'avais connu au centre de formation. Jouer sur de petits terrains dans de vieilles installations qui n'avaient de stade que le nom... ( il souffle) C'est quand même bizarre que dans un pays qui aime tant le football, il n'y ait que cinq ou six vrais stades. Il m'est arrivé de m'asseoir dans des vestiaires où il n'y avait que six chaises (il rit). Mais chaque matin, je me levais en me disant que je voulais progresser. Ces petites étapes ont joué un rôle important dans mon évolution. Surtout lorsque j'ai été prêté pour quelques mois à Rudes, un club de D2 de la région de Zagreb, en août 2016. J'avais 19 ans et, pour la première fois, je devais me débrouiller seul. Ce n'était pas chouette mais je savais que je devais passer par là et après un mois, je me sentais comme chez moi. Évidemment, j'ai dû apprendre certaines choses. Cuisiner, par exemple. Some magic in the kitchen... ( il rit) Je jouais relativement bien ( 15 buts encaissés et 8 clean sheets en 20 matches, ndlr) et en décembre, j'ai dû retourner à Hajduk mais lorsque Rudes est monté, en fin de saison, j'ai été invité à la fête. Ils estimaient que j'avais joué un rôle dans la conquête du titre. C'est chouette, non ? Ça aussi, c'est la Croatie : on n'hésite pas à faire 400 km pour faire la fête... ( il rit)Le 11 août 2017, il y a tout juste un an, vous effectuiez vos débuts en équipe première de Hajduk. Quel souvenir gardez-vous de ce match ? LETICA : J'étais particulièrement nerveux. C'était quelques jours avant le déplacement à Everton et notre gardien, Dante Stepica, était blessé. J'ai eu de la chance : on jouait contre Slaven Belupo et, pour une petite équipe, il n'est pas facile de venir chercher un point à Split. N'empêche que c'était dur. Quand on sent qu'on a la confiance du club, on est plus calme mais ce n'était pas le cas à l'époque. Je n'étais que deuxième gardien et cela n'allait pas changer immédiatement. Si j'avais fait un mauvais match, j'aurais peut-être été définitivement écarté. Il faut un peu de chance. Le match suivant, j'étais à nouveau sur le banc mais je trouvais ça normal. J'avais 20 ans, c'est très jeune pour un gardien, je n'avais rien à dire : Dante avait 26 ans et il jouait très bien. Mais début décembre, avant le match à Rijeka, il s'est reblessé. Là, c'était autre chose : Hajduk n'avait plus battu Rijeka depuis 2012 - même pas à domicile - et nous étions privés de cinq ou six autres titulaires. Mais nous avons gagné et, à 1-2, j'ai arrêté un penalty. Alors le coach ne m'a plus enlevé. Comme je l'ai dit : il faut avoir la chance de se mettre en évidence. Trois mois plus tard, vous faisiez la une du quotidien sportif espagnol Marca qui titrait que vous étiez suivi par le Real Madrid - OBJETIVO LETICA. Qu'est-ce qu'on ressent, dans ces cas-là, quand on vient juste d'avoir 21 ans ? LETICA : Cette journée du 10 mars 2018 fut, de loin, la plus agitée de ma vie, pour plusieurs raisons. Le matin, mes parents m'ont appelé pour me dire : Tu es en première page de Marca... J'ai ouvert le site internet et essayé de comprendre ce qui était écrit puis j'ai éteint mon téléphone afin de me concentrer sur le match du soir contre Istra. C'était chez nous et on ne pouvait pas perdre mais ce fut une rencontre très difficile. Le score était de 2-2 et tout le monde était très déçu mais, à la 95e, j'ai fait 3-2 de la tête. Crazy ! Ce jour-là aussi j'ai pleuré, mais de joie. L'ambiance au stade était exceptionnelle, c'était celle que j'avais connue lorsque j'étais enfant. J'assistais à chaque match, même lorsque le club ne m'offrait pas l'entrée : j'achetais moi-même un ticket et je m'installais à un endroit plus calme de la tribune pour profiter de la rencontre... C'est quoi le plus chouette : marquer ou arrêter un penalty ? LETICA : Marquer, ce n'est pas vraiment mon boulot donc je préfère être décisif en faisant des arrêts ( il rit) Et sur un penalty, je pars toujours du principe que je n'ai rien à perdre. Vraiment ? Pourtant, lorsque Luis Garcia a transformé un penalty pour Eupen, vous avez shooté de rage dans votre piquet. LETICA : Parce que je suis vraiment passé tout près. On m'avait dit qu'il tirerait vraisemblablement dans ce coin-là et j'ai touché le ballon mais je suis parti un rien trop tard. Je vous jure cependant que si cela avait été un penalty décisif, je l'aurais eu ( il rit). Comme celui de Mario Gavranovic à Rijeka. Quelques mois plus tard, Gavranovic a été transféré au Dinamo Zagreb et a dit dans le journal que, la prochaine fois, il ne raterait plus parce que j'avais eu de la chance. J'ai demandé à Josip Skoric, un de mes meilleurs amis, ce que je devais faire. Il m'a dit de choisir le même coin et lorsque le Dinamo a hérité d'un penalty, j'ai suivi son conseil. Gavranovic a de nouveau raté et nous avons gagné 0-1 à Zagreb. Josip n'a pas fait une grande carrière mais il me donne de bons conseils. Nous parlons souvent et, voici peu, il a même passé 10 jours chez moi à Bruges. La Croatie vous manque ? LETICA : Oui bien sûr mais, comme quand je suis parti de Split à Zagreb, l'heure d'aller voir ailleurs était venue. Il est vrai que je n'ai joué que 22 matches avec Hajduk mais cela signifie peut-être que j'ai bien travaillé pendant six mois. Du point de vue technique et tactique, il y a très peu de différences entre les championnats belge et croate, même si ça joue bien plus vite ici, même à l'entraînement. Est-il vrai que, l'an dernier, vous ne gagniez que 2000 euros par mois ? LETICA : Moins, même. L'argent n'a pas d'importance. Pas pour le moment, du moins, sinon je serais parti gagner des millions au Qatar. Un jeune joueur doit avant tout tenter de jouer le plus haut possible et chercher à progresser. Le plus important, pour moi, c'était que le Club Bruges dispute la Ligue des Champions. Je me souviens que, quand j'étais petit, le mardi et le mercredi, j'étais collé devant la télé. Les garçons qui dépliaient le logo dans le rond central, l'hymne... Il n'y a que 32 gardiens qui disputent la Ligue des Champions chaque année et j'en fais partie. Mais l'an dernier, Bruges n'a pas pris un seul point en six matches... LETICA : On me l'a dit, oui... J'espère que nous ferons mieux. Selon certains sites internet, vous intéressiez également le PSV, la Fiorentina et Naples. LETICA : Tout ça me laisse de marbre. J'avais demandé à mon agent de ne m'avertir que lorsque les discussions seraient vraiment sérieuses. Ce fut le cas avec Bruges, même si je ne connaissais pas grand-chose du club ni de la ville. Ivan Leko et l'entraîneur des gardiens ( Tomislav Rogic, ndlr) sont passés par Hajduk mais j'étais encore très jeune. Passer de Hajduk à Bruges, ce n'est peut-être pas un grand pas mais je pense que c'est le bon choix. Ma vie ne fait que commencer.