Place Saint-Michel, en plein centre de Liège. Igor De Camargo (23 ans) est installé dans le quartier où bat le c£ur de la principauté. Les murs de son appartement sont décorés de plusieurs photos le montrant en pleine action. C'était quand ? Si on n'avait pas entendu autant de fois que De Camargo était le chaînon manquant à l'attaque du Standard, on en aurait presque oublié que le Brésilien était toujours footballeur. Depuis mars, on ne l'a plus revu sur une pelouse en match officiel. Mais aujourd'hui, il est heureux. Il nous accueille la veille de son retour dans le groupe de Michel Preud'homme.
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Place Saint-Michel, en plein centre de Liège. Igor De Camargo (23 ans) est installé dans le quartier où bat le c£ur de la principauté. Les murs de son appartement sont décorés de plusieurs photos le montrant en pleine action. C'était quand ? Si on n'avait pas entendu autant de fois que De Camargo était le chaînon manquant à l'attaque du Standard, on en aurait presque oublié que le Brésilien était toujours footballeur. Depuis mars, on ne l'a plus revu sur une pelouse en match officiel. Mais aujourd'hui, il est heureux. Il nous accueille la veille de son retour dans le groupe de Michel Preud'homme. " Non. Il n'y a qu'ici et dans mon pays que j'entends des supporters chanter pendant une heure et demie même quand leur équipe perd. J'ai encore été scié à Vigo : les Liégeois n'ont pas arrêté une minute alors que ce match tournait à la catastrophe. J'ai déjà vu plein de joueurs adverses perdre soudainement leurs moyens à Sclessin. Si on n'a pas une personnalité bien trempée, on risque de sombrer ici. Dans ce cas-là, il vaut mieux laisser carrément sa place à un coéquipier qui résiste mieux. A Genk, le public lâche prise dès que le résultat est négatif, il n'y a alors plus qu'une seule tribune qui chante... Ici, les gens savent tout en permanence sur leur club : qui a joué le dernier match, qui a de bonnes chances de disputer le suivant, qui est blessé, etc ". Igor n'a pas vécu en acteur les moments grisants de la dernière ligne droite de la saison passée et n'a pas participé à la récente campagne européenne. Depuis qu'il est arrivé du Brussels, en janvier, il n'a encore rien apporté au Standard. Il s'est fracturé la cheville en mars, a repris avec le groupe en juin puis s'est fissuré la même cheville en juillet. De Camargo : " Je ne veux pas m'encombrer la tête avec toutes ces questions. Aujourd'hui, je me sens bien. J'ai l'esprit libéré et mon corps suit le mouvement. J'ai toujours continué à vivre avec le groupe, je participais même aux débriefings des matches. Donc, je sais que je ne vais pas débarquer dans le noyau comme un nouveau joueur. Mais il m'a manqué certaines choses, évidemment : le toucher de balle, le contact physique avec les coéquipiers, la mentalité qui accompagne la préparation des matches, l'importance du positionnement, les déplacements sur le terrain, les sensations qu'on éprouve après avoir marqué un but. Tout cela, vous ne le vivez plus quand vous travaillez seul, en pleine nature ou en salle de musculation. Bosser en solitaire, ce n'est pas le foot. J'aurais déjà pu rejouer tout en fin de saison dernière. Mais il y avait un risque de rechute. Si le Standard avait dû disputer une finale de Coupe de Belgique, par exemple, je me serais jeté à l'eau. Mais pour un tout petit bout de championnat, je n'ai pas voulu courir le risque. En plus, tout le club était persuadé que l'équipe pouvait aller au bout de son rêve sans moi. J'ai continué à me retaper sagement, puis je suis retourné trois semaines au Brésil en emmenant un kiné du club dans mes bagages... Je l'ai logé dans ma grande maison là-bas, et pour tous les deux, ce fut un mélange de vacances et de boulot. A mon retour, tout le staff a vu que je n'avais pas chômé : j'ai directement planté des buts dans les matches amicaux. Je me sentais bien. Jusqu'à la rencontre face à Virton et ce contact avec un adversaire qui a touché ma cheville opérée. C'était le 9 juillet et je repartais pour des semaines de galère. Au bout du compte, ça me fait presque sept mois sans pouvoir travailler à fond. C'est très long et je demande de la patience : je ne reviendrai pas en force dès mon premier match. Une blessure de deux semaines s'élimine facilement, pas une indisponibilité de sept mois. Je sais que j'aurai des passages à vide, des périodes où ma cheville me fera encore un peu souffrir. Pas grave : au Brésil, un proverbe dit Le mec qui ne sent pas la douleur, il est mort ! La douleur fait partie de notre métier, il faut savoir l'accepter et mordre sur sa chique. Je surmonterai le cap pour justifier mon transfert. Le Standard a dépensé de l'argent pour m'acquérir : je sais qu'on me fait confiance. C'est cela qui me fait avancer et me permet d'évacuer la pression ambiante. Je sais que beaucoup de gens m'attendent mais ce n'est pas Igor De Camargo qui fera monter radicalement le niveau de jeu de cette équipe. Il arrive qu'un joueur seul en soit capable, je connais quelques exemples. Westerlo avec ou sans Jaja Coelho, ce n'était plus la même équipe. Idem pour le Standard avec Sergio Conceiçao. Ou pour Anderlecht avec Mémé Tchité - qu'est-ce que le niveau du Sporting a diminué depuis qu'il n'est plus titulaire ! Au Brussels aussi, on a connu ce phénomène : après mon départ, ce n'était plus la même équipe. Mais je ne me fais pas d'illusions. Ce n'est pas moi qui vais subitement métamorphoser le Standard. Je ne suis pas un faiseur de miracles. Je ne suis pas Jésus Christ ". Le départ raté n'a pas changé la donne : au Standard, l'ambition est toujours énorme. La direction est gourmande. Le staff, les joueurs et les supporters aussi. Tout Sclessin veut croire que rien n'est fait dans la course au titre. De Camargo réfléchit longuement avant de lâcher sa réponse : " Oui, nous pouvons y arriver. Si on ne peut pas viser le titre en Belgique avec des individualités comme Sergio, Oguchi Onyewu, Milan Rapaic et Ricardo Sa Pinto, je ne comprends plus. Notre retard sur Genk et les autres équipes du haut de classement ? Je n'ai jamais vu un club sacré champion après huit matches... Quand j'ai gagné le titre avec Genk en 2002, nous avons eu en pleine saison près de 10 points de retard sur Bruges. Le Standard n'est certainement pas largué. Le problème, c'est que la perte d'expérience s'est payée très cher dans les premiers matches. Qui aurait réussi à se passer sans problème de gars comme Vedran Runje, Wamberto, Almani Moreira, Jorge Costa, Philippe Léonard ? La perte technique n'a pas été dramatique mais les dégâts en termes de vécu ont été colossaux. Depuis le début de la saison, il nous manque aussi un vrai buteur. Tchité fait parler la poudre pour Anderlecht, Kevin Vandenbergh et IvanBosnjak font la même chose à Genk, Bosko Balaban le fait à Bruges. Chez nous, il n'y a encore personne devant pour tuer les matches. Le Standard a un buteur mais il n'a pas encore joué... (Il rigole). Je constate aussi que cette équipe n'arrive pas à garder le ballon devant. Mais nos déficiences par rapport aux favoris ne sont pas si énormes ". Quand le club a cochonné son départ, la direction était sur des braises, Johan Boskamp n'était pas à prendre avec des pincettes, les médias tiraient à boulets rouges sur les patrons, les joueurs prenaient un tas de cartes inutiles. " Par moments, on ressentait clairement une ambiance électrique dans le vestiaire et dans tout le club. Avec Boskamp, le problème de communication était énorme. L'obstacle de la langue a beaucoup handicapé le Standard. Il y a des joueurs avec lesquels Boskamp n'a pas discuté une seule seconde parce qu'ils n'auraient pas pu se comprendre. Par exemple, Miguel Areias ne parle que portugais alors que Boskamp ne connaît pas un seul mot de cette langue : c'est mission impossible. Et ce manque de communication se répercutait forcément sur l'équipe pendant les matches. Avec Michel Preud'homme, il y a désormais un vrai discours. La nervosité dans l'équipe était aussi entretenue par certaines absences : il manquait Onyewu, Conceiçao, Sa Pinto, moi. Une fameuse dose d'expérience alors que c'était crucial d'avoir du vécu dans les moments difficiles. Mais si cette équipe gagne maintenant trois ou quatre matches d'affilée, on ne se souviendra même plus de ce départ raté et de tous les accès de colère ". Le championnat et les deux matches les plus importants de la saison (tour préliminaire de la Ligue des Champions) ont été abordés avec une équipe encore incomplète. On parlait plus transferts que sport à Sclessin. Un exemple : Olivier Renard était titulaire mais on évoquait tous les jours l'arrivée d'un autre gardien. Pendant ce temps-là, des équipes comme Genk et Anderlecht mais aussi... le Steaua Bucarest réussissaient leur envol avec des noyaux complets depuis longtemps. " Il n'y avait pas beaucoup de confiance dans le groupe en début de saison. Si votre patron vous dit qu'il compte à fond sur vous parce que vous êtes bon, vous le croyez et vous vous défoncez. S'il avoue qu'il cherche un remplaçant plus doué, vous avez toutes les chances de devenir mauvais. La direction du Standard avait deux possibilités pendant le mercato : dire que le noyau en place défendrait les couleurs du club pendant toute la saison ou chercher des renforts mais en travaillant dans le plus grand secret. Elle a commis l'erreur de ne pas cacher qu'elle cherchait des renforts pour tel et tel poste. Si, dans le passé, on avait annoncé à Runje qu'il risquait d'être barré par un nouveau gardien, il s'en serait complètement moqué et aurait crié que personne ne parviendrait à prendre sa place. Mais Renard, par exemple, a eu du mal à gérer la situation. Si le noyau avait été verrouillé plus vite et si les dirigeants avaient dit dès le début du championnat qu'ils partaient à la guerre avec les gars en place, ça se serait sans doute mieux passé ". Premier passage à Genk : un seul but. Second séjour dans ce club : à nouveau un seul goal. Et une seule réalisation depuis qu'il est au Standard. Par contre, 10 roses avec Heusden-Zolder et 14 avec le Brussels. Le Brésilien ne peut-il être bon qu'avec de petits clubs ? De Camargo : " Je suis prêt pour éclater dans un club de l'envergure du Standard. Je le prouverai. J'étais prêt en janvier mais mes blessures ont retardé l'échéance. Si j'ai su forcer mon transfert ici, c'est que des gens importants ont vu que j'avais des qualités, non ? Faire remarquer que je n'ai encore marqué qu'une fois avec ce club, c'est ridicule puisque j'ai été longtemps blessé. Et à Genk aussi, j'avais des circonstances atténuantes. Quand j'y suis arrivé, je n'avais que 17 ans. Après cela, j'ai eu deux fameux concurrents dans les pattes : Moumouni Dagano et Wesley Sonck. Il fallait être fameusement costaud pour les faire sauter de l'équipe qui tournait comme une machine. Mais si je montre les bribes de matches joués à ce moment-là, les gens vont se demander pourquoi on ne me faisait pas plus souvent confiance. J'ai fait sauter la défense du grand Borussia Dortmund en Coupe d'Europe, par exemple. Mais bon, Genk a finalement décidé de ne plus du tout me faire confiance. On m'avait promis un enterrement de première classe à Heusden-Zolder mais je m'y suis bien débrouillé. On m'a dit que je faisais deux pas en arrière quand j'ai signé au Brussels. Mais j'ai d'abord contribué à sauver ce club, puis j'y suis devenu un buteur en vue du championnat. Signer au Brussels, ce n'était pas faire deux pas en arrière mais cinq en avant car c'est grâce à ce club que je me retrouve à Sclessin ". La direction du Standard n'a-t-elle pas manqué de courage quand elle a décidé de virer non seulement Boskamp, mais aussi l'ensemble de son staff, Michel Renquin et les autres ? Finalement, le crédit de temps qu'on leur a laissé était fort limité. Qui dit qu'ils n'auraient pas été capables de redresser l'équipe comme Preud'homme l'a fait ? Boskamp a dû travailler avec un produit qui n'était pas fini... De Camargo : " Les dirigeants ont simplement obéi à une des règles les plus illogiques du foot : quand l'équipe ne tourne pas, c'est toujours pour la pomme de l'entraîneur. Et dans notre cas, c'est tout le staff qui a pris la porte. Sans doute parce que nos patrons voulaient une rénovation totale. Mais la tâche de Boskamp était particulièrement ardue : tel joueur était censé arriver, tel autre avait toutes les chances de partir, et tchic et tchac... Il ne savait pas avec quel groupe il allait devoir travailler et il y avait beaucoup de gars à intégrer subitement. Résultat, on donnait le ballon sur le pied droit d'un gaucher parce qu'on n'avait pas eu le temps de voir qu'il n'était bon que du gauche, on lançait un attaquant en profondeur alors qu'il n'était efficace qu'en recevant le ballon dans les pieds, on ne savait pas si tel ou tel coéquipier allait couvrir ou pas, Olivier Renard jouait continuellement avec une défense différente et des gars qu'il ne connaissait pas, on ne savait pas comment jouaient Hakim Bouchouari, Steven Defour, Ricardo Sa Pinto, etc. Ça ne pouvait pas marcher directement ". PIERRE DANVOYE