Il serait exagéré de comparer Londres à une ville en état de siège, malgré les menaces terroristes qui planent, en ce week-end de Pâques, mais un observateur attentif peut remarquer que certains endroits publics, comme les gares de Waterloo et de Victoria, ainsi que les différentes stations de métro, sont discrètement surveillées. Les caméras sont omniprésentes et les agents de sécurité observent attentivement les sacs, les poubelles et les visages des passants. Régulièrement, on rappelle que les bagages qui sont abandonnés seront embarqués et détruits. Dans les hôtels, la sécurité est renforcée plus qu'ailleurs encore. La prévoyance est de mise, alors qu'on fête le premier anniversaire de la chute de Saddam Hussein et que la violence ne connaît plus de limites en Irak.

Menaces ou pas, la vie continue et en ville, on discute encore du match Arsenal-Chelsea. Conspué depuis un an par l'ensemble de la presse, Claudio Ranieri devient sacro-saint. Il en va ainsi dans un pays où le football semble être la chose la plus importante de la vie, aux yeux de beaucoup de gens. L'entraînement matinal des Chelski Blues se déroule dans une euphorie mêlée de chaos. Au lieu d'affronter les Réserves de Fulham, le soir à Woking, dans la banlieue londonienne, HernanCrespo, AdrianMutu, Geremi et cie obtiennent une soirée de relâche.

Par contre, Yves Makabu Ma-Kalambay (18 ans) ne peut en dire autant. Peu avant cinq heures, il arrive à Woking, en pleine averse. Le petit speaker, âgé de douze ans et si correct avec son uniforme scolaire et sa cravate, nous interroge : " Comment prononcez-vous son nom ?" Devant 500 personnes, il parviendra à présenter correctement le gardien belge, qui verra deux fois le ballon au cours de la rencontre. Chelsea II s'impose aisément 0-3 face à son voisin.

Ma-Kalambay, impressionnant du haut de son 1.96 mètre, est d'origine congolaise. Il a été formé à Anderlecht, comme Vincent Kompany et Anthony Vanden Borre.

" Un jour, Vincent a dit à l'entraîneur : - Tu verras. A 17 ans, je serai célèbre, je jouerai en équipe fanion et je serai international. Anthony a rétorqué : - Toi à 17 ans ? Moi, ce sera à 16 !Floribert, le frère cadet de Junior, en a ajouté une couche : - Moi, je serai déjà au Real. Il s'est trompé : il est en fait à Manchester United. Je ne pouvais évidemment demeurer en reste et j'ai répliqué : - Moi, je jouerai à Chelsea. C'étaient là vantardises d'adolescents mais voyez le résultat ".

Bob Peeters : le grand mou se dope aux salades

Nous l'interviewerons le lendemain à Stamford Bridge. Auparavant, nous rendons visite à Bromley, où habite Bob Peeters. Il revient de Belgique, après avoir commenté les matches de Ligue des Champions pour la VRT. Footballistiquement, il est au chômage technique : il a été opéré à la cheville. Il a assisté à la qualification de Millwall pour la finale de la Cup appuyé sur des béquilles. Malgré un plâtre, il conduit. Il s'engouffre dans le trafic des alentours des Glades, la fameuse galerie commerçante couverte, comme s'il vivait ici depuis des années.

Ses chances de jouer la finale de la Cup ? " J'espère ", rit-il. On va bientôt le déplâtrer et il pourra entamer sa rééducation. Il devrait plutôt se préparer en fonction de la saison prochaine mais Bob Peeters préfère laisser toutes les portes ouvertes. Sa première saison à Millwall, un ambitieux club de D2 déjà assuré d'une place en Coupe UEFA et montant probable en Premier League, a été difficile. Son intégration a connu des hauts et des bas. Surtout, son corps lui a joué des tours.

" Le début a été bon puis j'ai souffert d'une élongation ici, d'un autre petit problème là. Ma cheville était bloquée. Pour compenser, j'ai couru autrement. L'opération est devenue incontournable ".

Il n'est pas le seul à panser ses plaies. Peeters : " On parle de ne pas jouer la semaine entre Noël et Nouvel An pour récupérer. Les joueurs sont vidés. De longs trajets en bus, un rythme de fous : le week-end de Pâques, il y avait deux journées de championnat en trois jours. Deux d'entre nous sont touchés aux ligaments croisés, maintenant, le capitaine souffre aussi du genou. PhilippeAlbert l'a dit après quatre ans en Angleterre : - Je suis usé. "

Au restaurant italien, il dédaigne les pâtes au profit d'une salade. Le professionnalisme de Millwall l'impressionne. " On a une image erronée du footballeur anglais, qui est trop gros, qui mange n'importe quoi. Jamais je n'avais dû autant surveiller mon alimentation. Le samedi, après le match, ils vont au pub, peut-être aussi le dimanche, mais en semaine, ils ne consomment que des salades et de l'eau. Des salades agrémentées de poisson, de poulet... "

Pour entretenir sa condition, il travaille le haut de son corps. Ce n'était pas du luxe, comme il l'a remarqué ici : " Je mesure 1.96 mètre pour 88 kilos. Je me suis fait balayer. IvicaMornar a été critiqué parce qu'il tombe tout le temps. Moi aussi : on me surnomme 6 foot 5 pussy (tapette d'1m96). Aux Pays-Bas, on siffle tout, ici, rien. Au bout de quelques matches, on apprend à résister. Bilan : cinq cartes jaunes en 14 matches et une suspension (il rit). Un jour, à ma place dans le vestiaire, j'ai trouvé un squelette, revêtu de mes habits. Mornar s'imaginait qu'il pourrait continuer comme à Anderlecht mais il a compris. Branko Strupar pleurnichait : - Chaque semaine, mes chevilles sont toutes bleues. Vous avez vu Arsenal-Chelsea ? On m'a demandé si Zinedine Zidane s'en tirerait par sa technique. Il se ferait bouffer, tout simplement ".

Le public le demande, d'ailleurs. " Vous pouvez perdre le ballon ou le dégager mais malheur à vous si vous ne vous engagez pas dans les duels. Vous êtes hué. En Belgique et aux Pays-Bas, je gagnais huit ou neuf duels sur dix. Ici, trois, avec un peu de chance. Les défenseurs ont les sourcils pleins de vaseline et un nez cassé. Si vous en avez peur, vous entendez, de la touche : -Vas-y tapette, t'as peur ou quoi ? Je me pensais grand et fort mais... Ces hommes de 1.65 mètre soulèvent cent kilos à la muscu. Moi, j'arrivais à en prendre 45... Ils se sont moqués de moi ".

Pourtant, il ne regrette pas son transfert. Il manie aisément la langue de Shakespeare : " Je parlais déjà bien l'anglais mais la langue du football est différente. Jan Ceulemans se demande toujours comment il aurait vécu à Milan. Je ne veux pas que ça m'arrive. J'ai passé six saisons aux Pays-Bas et maintenant, j'espère m'imposer quelques années ici. A mon arrivée, on disait : - Que vas-tu faire en D2 ? Eh bien, nos gars seraient dans le top cinq belge ! Lorsque j'ai dû prendre ma décision, je pensais aussi que j'allais effectuer un pas en arrière mais mieux valait jouer dans une bonne équipe de la First Division que dans une formation qui lutte contre la relégation ".

Grâce à son riche président, Millwall est financièrement sain : " Un Grec. Les saisons précédentes, quand ça allait moins bien, il a simplement pallié les manquements. Il est le vrai patron. Je voulais me faire opérer en Belgique mais il a exigé que je reste ici. Sinon, c'était terminé. J'ai été opéré à Saint Johns, où accouchent les célébrités. Ça ressemblait plutôt à un hôtel : moquette dans les couloirs, service traiteur, repas à la carte... Tout était parfait, y compris les chirurgiens. Ça a dû coûter cher " !

Les habitants de Bormley sont quelque peu renfrognés. On nous oppose un niet catégorique quand nous demandons à prendre une photo du pub. Et le photographe est repris de volée quand il a le malheur de déplacer le sac d'un joueur de billard.

Yves Makabu Ma-Kalambay : né à Jette

Il pleut à seaux, une heure plus tard, quand nous pénétrons dans la station souterraine de Fulham Broadway. Stamford Bridge est à 200 mètres de là mais nous sommes trempés en retrouvant Yves Makabu Ma-Kalambay. A l'entrée, les agents de sécurité abondent. Le Belge rend visite à une école. Les adolescents ne l'oublieront pas de sitôt : il les embrasse et leur offre sa casquette. Il mesure l'importance des supporters. " Un jour, je faisais la file, au terrain d'entraînement d'Anderlecht, pour obtenir un autographe. Certains passaient sans même nous jeter un regard. Je ne veux faire ça à quiconque ".

Une jeune fille arbore le maillot de Chelsea, avec son nom. Numéro 50. " Je pouvais choisir entre 99 et 50 mais comme Vitor Baia porte déjà le 99, j'ai choisi le 50 ". Est-il difficile de garder son équilibre quand on est idolâtré ? " Au début oui. Les supporters vous sautent au cou. Dès le premier jour, Lauren, la fille ici, m'a parlé mais je ne comprenais rien. Lors des interviews, je devais expliquer d'où je venais. Je trouvais ça un peu gênant. Au début, j'ai conservé mes distances. Les journalistes avaient ma biographie. Ça suffisait. Ils aiment bien mon histoire, celle de quelqu'un qui n'a jamais fait ses preuves nulle part et se retrouve quand même dans le noyau A. Je suis né à Jette, j'ai grandi à Bruxelles, près de chez Vincent. Je me suis affilié à Anderlecht à l'âge de sept ans. Nos parents souhaitaient nous éloigner de la rue après l'école. Vincent, qui nous avait précédés d'un an, nous a conseillé de jouer au foot ".

Attaquant, il a reculé dans l'entrejeu avant de devenir gardien : " Les portiers recevaient un entraînement spécifique pendant que les joueurs de champ tiraient au but. Ceux qui marquaient devaient ensuite défendre le but. J'ai commencé en pointe, je marquais facilement. Je m'amusais dans le but, je plongeais sur toutes les balles et après 15 minutes, personne ne m'avait battu. A la fin de la séance, l'entraîneur, Albert Martens, m'a demandé si j'avais envie de devenir gardien. Mais non, c'était pour le fun. Il avait son avis. Le lendemain, j'ai dû prendre place dans le but. Du coup, j'ai brossé l'entraînement pendant deux jours. Il m'a fallu des mois pour me faire à cette idée. Jaloux, les autres disaient : - Tu as de la chance, tu ne dois pas courir. Mais l'hiver, je tremblais de froid ! Au repos, ils buvaient une boisson fraîche et moi du thé, pour me réchauffer. Et après le match, tout le monde avait vu les buts de Vincent mais pas mon travail ".

Puis il a commencé à s'intéresser aux gardiens de D1 : " Gilbert Bodart était mon modèle. Un jour, j'ai vu Peter Schmeichel s'en prendre à ses coéquipiers. Ça m'a choqué mais ça m'a donné des idées aussi (il rit). L'entraîneur n'a rien dit car il avait remarqué que je commençais à apprendre. J'ai progressivement considéré ça comme un job. Un an plus tard, j'étais au PSV. Trois ans après, je passais un test ici. Nul ne croyait qu'à 17 ans, j'allais réussir à Chelsea. On pensait que je serais de retour à Bruxelles au bout d'un mois. Mais je rêvais de l'Angleterre depuis mes 13 ans. Chelsea, après tout, c'est un groupe de footballeurs, un but et des ballons à attraper ".

Dehors, les étoiles de Roman Abramovitch se hâtent pour échapper à la pluie. Le patron de Chelsea assiste régulièrement aux entraînements. " Il sait qui je suis. Son anglais s'améliore : il sait former des phrases ".

Une Bentley se dirige lentement vers la sortie. Marcel Desailly. Le champion d'Europe et du monde s'en va. Ma-Kalambay l'apprécie. " Quand j'attendais le verdict de mon test, Desailly m'a dit, littéralement : - Si Chelsea ne t'achète pas, moi, je le fais, car tu as du talent. MarioMelchiot a ajouté en riant : - S'il n'en a pas les moyens, je mettrai le reste. Marcel est devenu une sorte de père pour moi : quand je me sentais seul, je l'appelais et nous allions manger un bout ".

Entre-temps, sa solitude s'est envolée. Il parle l'anglais et son frère aîné a décroché un poste d'agent de sécurité à Londres. Mais comme Bob Peeters, il a connu des problèmes physiques : " Pendant un mois, je me suis bien entraîné avec le noyau A, sans pouvoir jouer, car le PSV ne m'avait pas libéré. Un dimanche, on m'a envoyé en û19 ans. A dix minutes de la fin de l'entraînement, j'ai effectué une sortie. J'ai oublié de lever le genou pour me protéger et il a fallu qu'un autre se précipite, le pied en avant... Il m'a abîmé les ligaments croisés. J'ai failli devoir passer sur le billard. Chelsea a demandé à un psychologue de m'accompagner. Blessé après un mois à Londres, à 17 ans, le club craignait le pire ".

Il a survécu. La nature a fait son £uvre puis il s'est battu pour revenir : " J'ai perdu quatre mois mais aussi ma place en A et en Réserve. J'ai dû rejoindre les û19 ans. Un choc. Mais ils ne connaissent pas bien Yves... Je suis devenu premier gardien de cette équipe puis des Réserves. Depuis trois mois, je me ré-entraîne avec le noyau A. Cerise sur le gâteau, j'ai pu prendre place sur le banc contre Bolton. Je sais maintenant ce que représente l'ambiance dans un stade pareil, comment on prépare un match. La prochaine étape, c'est la première place. Je crois en mes chances, oui. Sans cette blessure, j'aurais déjà joué en équipe fanion. Je progresse lentement mais sûrement. C'est bien ainsi car quand on brûle les étapes, on risque de se faire très mal en chutant ".

Nico Vaesen : c'est dur le Tour d'Angleterre

Vendredi soir. Pour une fois, les rues de Londres sont désertes. L'Angleterre profite de son jour de congé. En une heure de route, nous voilà à Beckenham, où Crystal Palace sonne le rassemblement. C'est le quatrième club de Nico Vaesen cette saison. Il appartient à Birmingham City, a été opéré du genou la saison passée et depuis, il a déjà été loué à Gillingham et à Bradford City. Anonyme en Belgique, Vaesen émarge à l'élite en Angleterre. Pas plus que dans les autres clubs, l'entraîneur des gardiens, qui s'est occupé des internationaux sous Terry Venables et Glenn Hoddle, ne comprend qu'il ne soit pas dans le but des Diables Rouges. " Vous devez vraiment avoir des grands gardiens "....

La saison passée, titulaire en Premier League, Vaesen a été à un doigt de l'équipe nationale, mais il s'est blessé aux ligaments croisés. Birmingham a acheté le gardien réserve de Fulham et Vaesen doit maintenant retrouver sa forme par d'autres chemins. C'est ça aussi, le foot anglais. Beau mais impitoyable. Le Limbourgeois a beaucoup voyagé en l'espace d'un an. D'abord, il a fait la navette entre Anvers, où Lieven Maesschalck a supervisé sa rééducation, et Birmingham, où sa femme s'occupait de leurs trois enfants. Depuis le Nouvel An, c'est entre Birmingham et les trois clubs pour lesquels il s'est produit. Comme le coach Steve Bruce veut suivre de près les progrès de son gardien, il a trouvé un compromis avec chaque club : en début de semaine, Vaesen s'entraîne avec le club de D1, puis avec la formation dont il va défendre le but. C'est étrange pour nous mais pas pour les Anglais.

A 34 ans, le voilà à la croisée des chemins : " Je suis en fin de contrat mais l'entraîneur a déjà dit qu'il souhaitait me conserver. On me propose deux ans. J'ai deux options : ou je reste à Birmingham, et ma vie familiale ne change pas. Moi, je dois alors me battre, étant devenu deuxième gardien. Ou alors je vais jouer ailleurs. Dans ce cas, Palace est une possibilité. Birmingham est parfait pour ma vie de famille. Je pourrais y habiter encore longtemps. Le club est bien structuré, le manager obtient de bons résultats. Londres est Londres, évidemment. C'est une ville superbe, même si elle est très chère et qu'elle est trop animée. En plus, j'ai tâté de la Premier League et c'est tout autre chose que la First Division et son accumulation de matches. Cependant, le club peut encore monter ".

Il a retrouvé tous ses moyens. " Quand on est aussi gravement blessé à mon âge, on est souvent considéré comme fini. J'ai toujours cru à mon retour. J'ai conservé un sms envoyé par ma mère le lendemain de l'accident. J'avais dit que je reviendrais et elle a trouvé que je faisais preuve d'énormément d'assurance. Je l'ai conservé pour le renvoyer quand je referai mes preuves en Premier League ".

Il se fait lyrique en évoquant ses six ans en Angleterre : " Cette ambiance, l'absence de grillage, les supporters proches du terrain. C'est ça, le foot. Et la mentalité... J'ai lu que Marc Grosjean avait interdit la musique dans le vestiaire de l'Antwerp. Ici, il y en a tous les jours. Ça détend les jeunes. Attention, je ne dis pas que tout est bien, certainement pas sur le plan médical. Birmingham a évolué dans le bon sens mais dans les clubs moins professionnels, des joueurs souffrent longtemps du même problème. A Alost, on effectuait déjà des prises de sang. Ici, il faut le faire faire soi-même. Birmingham a un préparateur physique qui travaille avec des pulsomètres mais autant le jeter quand Bruce arrive : alors, c'est courir et travailler. Pareil avec BryanRobson à Bradford. Ils sont de la même école qu' Alex Ferguson ".

Peter T'Kint

" Ici, on jette LES PULSOMèTRES à LA POUBELLE " (Nico Vaesen)

Il serait exagéré de comparer Londres à une ville en état de siège, malgré les menaces terroristes qui planent, en ce week-end de Pâques, mais un observateur attentif peut remarquer que certains endroits publics, comme les gares de Waterloo et de Victoria, ainsi que les différentes stations de métro, sont discrètement surveillées. Les caméras sont omniprésentes et les agents de sécurité observent attentivement les sacs, les poubelles et les visages des passants. Régulièrement, on rappelle que les bagages qui sont abandonnés seront embarqués et détruits. Dans les hôtels, la sécurité est renforcée plus qu'ailleurs encore. La prévoyance est de mise, alors qu'on fête le premier anniversaire de la chute de Saddam Hussein et que la violence ne connaît plus de limites en Irak. Menaces ou pas, la vie continue et en ville, on discute encore du match Arsenal-Chelsea. Conspué depuis un an par l'ensemble de la presse, Claudio Ranieri devient sacro-saint. Il en va ainsi dans un pays où le football semble être la chose la plus importante de la vie, aux yeux de beaucoup de gens. L'entraînement matinal des Chelski Blues se déroule dans une euphorie mêlée de chaos. Au lieu d'affronter les Réserves de Fulham, le soir à Woking, dans la banlieue londonienne, HernanCrespo, AdrianMutu, Geremi et cie obtiennent une soirée de relâche. Par contre, Yves Makabu Ma-Kalambay (18 ans) ne peut en dire autant. Peu avant cinq heures, il arrive à Woking, en pleine averse. Le petit speaker, âgé de douze ans et si correct avec son uniforme scolaire et sa cravate, nous interroge : " Comment prononcez-vous son nom ?" Devant 500 personnes, il parviendra à présenter correctement le gardien belge, qui verra deux fois le ballon au cours de la rencontre. Chelsea II s'impose aisément 0-3 face à son voisin. Ma-Kalambay, impressionnant du haut de son 1.96 mètre, est d'origine congolaise. Il a été formé à Anderlecht, comme Vincent Kompany et Anthony Vanden Borre. " Un jour, Vincent a dit à l'entraîneur : - Tu verras. A 17 ans, je serai célèbre, je jouerai en équipe fanion et je serai international. Anthony a rétorqué : - Toi à 17 ans ? Moi, ce sera à 16 !Floribert, le frère cadet de Junior, en a ajouté une couche : - Moi, je serai déjà au Real. Il s'est trompé : il est en fait à Manchester United. Je ne pouvais évidemment demeurer en reste et j'ai répliqué : - Moi, je jouerai à Chelsea. C'étaient là vantardises d'adolescents mais voyez le résultat ". Nous l'interviewerons le lendemain à Stamford Bridge. Auparavant, nous rendons visite à Bromley, où habite Bob Peeters. Il revient de Belgique, après avoir commenté les matches de Ligue des Champions pour la VRT. Footballistiquement, il est au chômage technique : il a été opéré à la cheville. Il a assisté à la qualification de Millwall pour la finale de la Cup appuyé sur des béquilles. Malgré un plâtre, il conduit. Il s'engouffre dans le trafic des alentours des Glades, la fameuse galerie commerçante couverte, comme s'il vivait ici depuis des années. Ses chances de jouer la finale de la Cup ? " J'espère ", rit-il. On va bientôt le déplâtrer et il pourra entamer sa rééducation. Il devrait plutôt se préparer en fonction de la saison prochaine mais Bob Peeters préfère laisser toutes les portes ouvertes. Sa première saison à Millwall, un ambitieux club de D2 déjà assuré d'une place en Coupe UEFA et montant probable en Premier League, a été difficile. Son intégration a connu des hauts et des bas. Surtout, son corps lui a joué des tours. " Le début a été bon puis j'ai souffert d'une élongation ici, d'un autre petit problème là. Ma cheville était bloquée. Pour compenser, j'ai couru autrement. L'opération est devenue incontournable ". Il n'est pas le seul à panser ses plaies. Peeters : " On parle de ne pas jouer la semaine entre Noël et Nouvel An pour récupérer. Les joueurs sont vidés. De longs trajets en bus, un rythme de fous : le week-end de Pâques, il y avait deux journées de championnat en trois jours. Deux d'entre nous sont touchés aux ligaments croisés, maintenant, le capitaine souffre aussi du genou. PhilippeAlbert l'a dit après quatre ans en Angleterre : - Je suis usé. " Au restaurant italien, il dédaigne les pâtes au profit d'une salade. Le professionnalisme de Millwall l'impressionne. " On a une image erronée du footballeur anglais, qui est trop gros, qui mange n'importe quoi. Jamais je n'avais dû autant surveiller mon alimentation. Le samedi, après le match, ils vont au pub, peut-être aussi le dimanche, mais en semaine, ils ne consomment que des salades et de l'eau. Des salades agrémentées de poisson, de poulet... " Pour entretenir sa condition, il travaille le haut de son corps. Ce n'était pas du luxe, comme il l'a remarqué ici : " Je mesure 1.96 mètre pour 88 kilos. Je me suis fait balayer. IvicaMornar a été critiqué parce qu'il tombe tout le temps. Moi aussi : on me surnomme 6 foot 5 pussy (tapette d'1m96). Aux Pays-Bas, on siffle tout, ici, rien. Au bout de quelques matches, on apprend à résister. Bilan : cinq cartes jaunes en 14 matches et une suspension (il rit). Un jour, à ma place dans le vestiaire, j'ai trouvé un squelette, revêtu de mes habits. Mornar s'imaginait qu'il pourrait continuer comme à Anderlecht mais il a compris. Branko Strupar pleurnichait : - Chaque semaine, mes chevilles sont toutes bleues. Vous avez vu Arsenal-Chelsea ? On m'a demandé si Zinedine Zidane s'en tirerait par sa technique. Il se ferait bouffer, tout simplement ". Le public le demande, d'ailleurs. " Vous pouvez perdre le ballon ou le dégager mais malheur à vous si vous ne vous engagez pas dans les duels. Vous êtes hué. En Belgique et aux Pays-Bas, je gagnais huit ou neuf duels sur dix. Ici, trois, avec un peu de chance. Les défenseurs ont les sourcils pleins de vaseline et un nez cassé. Si vous en avez peur, vous entendez, de la touche : -Vas-y tapette, t'as peur ou quoi ? Je me pensais grand et fort mais... Ces hommes de 1.65 mètre soulèvent cent kilos à la muscu. Moi, j'arrivais à en prendre 45... Ils se sont moqués de moi ". Pourtant, il ne regrette pas son transfert. Il manie aisément la langue de Shakespeare : " Je parlais déjà bien l'anglais mais la langue du football est différente. Jan Ceulemans se demande toujours comment il aurait vécu à Milan. Je ne veux pas que ça m'arrive. J'ai passé six saisons aux Pays-Bas et maintenant, j'espère m'imposer quelques années ici. A mon arrivée, on disait : - Que vas-tu faire en D2 ? Eh bien, nos gars seraient dans le top cinq belge ! Lorsque j'ai dû prendre ma décision, je pensais aussi que j'allais effectuer un pas en arrière mais mieux valait jouer dans une bonne équipe de la First Division que dans une formation qui lutte contre la relégation ". Grâce à son riche président, Millwall est financièrement sain : " Un Grec. Les saisons précédentes, quand ça allait moins bien, il a simplement pallié les manquements. Il est le vrai patron. Je voulais me faire opérer en Belgique mais il a exigé que je reste ici. Sinon, c'était terminé. J'ai été opéré à Saint Johns, où accouchent les célébrités. Ça ressemblait plutôt à un hôtel : moquette dans les couloirs, service traiteur, repas à la carte... Tout était parfait, y compris les chirurgiens. Ça a dû coûter cher " ! Les habitants de Bormley sont quelque peu renfrognés. On nous oppose un niet catégorique quand nous demandons à prendre une photo du pub. Et le photographe est repris de volée quand il a le malheur de déplacer le sac d'un joueur de billard. Il pleut à seaux, une heure plus tard, quand nous pénétrons dans la station souterraine de Fulham Broadway. Stamford Bridge est à 200 mètres de là mais nous sommes trempés en retrouvant Yves Makabu Ma-Kalambay. A l'entrée, les agents de sécurité abondent. Le Belge rend visite à une école. Les adolescents ne l'oublieront pas de sitôt : il les embrasse et leur offre sa casquette. Il mesure l'importance des supporters. " Un jour, je faisais la file, au terrain d'entraînement d'Anderlecht, pour obtenir un autographe. Certains passaient sans même nous jeter un regard. Je ne veux faire ça à quiconque ". Une jeune fille arbore le maillot de Chelsea, avec son nom. Numéro 50. " Je pouvais choisir entre 99 et 50 mais comme Vitor Baia porte déjà le 99, j'ai choisi le 50 ". Est-il difficile de garder son équilibre quand on est idolâtré ? " Au début oui. Les supporters vous sautent au cou. Dès le premier jour, Lauren, la fille ici, m'a parlé mais je ne comprenais rien. Lors des interviews, je devais expliquer d'où je venais. Je trouvais ça un peu gênant. Au début, j'ai conservé mes distances. Les journalistes avaient ma biographie. Ça suffisait. Ils aiment bien mon histoire, celle de quelqu'un qui n'a jamais fait ses preuves nulle part et se retrouve quand même dans le noyau A. Je suis né à Jette, j'ai grandi à Bruxelles, près de chez Vincent. Je me suis affilié à Anderlecht à l'âge de sept ans. Nos parents souhaitaient nous éloigner de la rue après l'école. Vincent, qui nous avait précédés d'un an, nous a conseillé de jouer au foot ". Attaquant, il a reculé dans l'entrejeu avant de devenir gardien : " Les portiers recevaient un entraînement spécifique pendant que les joueurs de champ tiraient au but. Ceux qui marquaient devaient ensuite défendre le but. J'ai commencé en pointe, je marquais facilement. Je m'amusais dans le but, je plongeais sur toutes les balles et après 15 minutes, personne ne m'avait battu. A la fin de la séance, l'entraîneur, Albert Martens, m'a demandé si j'avais envie de devenir gardien. Mais non, c'était pour le fun. Il avait son avis. Le lendemain, j'ai dû prendre place dans le but. Du coup, j'ai brossé l'entraînement pendant deux jours. Il m'a fallu des mois pour me faire à cette idée. Jaloux, les autres disaient : - Tu as de la chance, tu ne dois pas courir. Mais l'hiver, je tremblais de froid ! Au repos, ils buvaient une boisson fraîche et moi du thé, pour me réchauffer. Et après le match, tout le monde avait vu les buts de Vincent mais pas mon travail ". Puis il a commencé à s'intéresser aux gardiens de D1 : " Gilbert Bodart était mon modèle. Un jour, j'ai vu Peter Schmeichel s'en prendre à ses coéquipiers. Ça m'a choqué mais ça m'a donné des idées aussi (il rit). L'entraîneur n'a rien dit car il avait remarqué que je commençais à apprendre. J'ai progressivement considéré ça comme un job. Un an plus tard, j'étais au PSV. Trois ans après, je passais un test ici. Nul ne croyait qu'à 17 ans, j'allais réussir à Chelsea. On pensait que je serais de retour à Bruxelles au bout d'un mois. Mais je rêvais de l'Angleterre depuis mes 13 ans. Chelsea, après tout, c'est un groupe de footballeurs, un but et des ballons à attraper ". Dehors, les étoiles de Roman Abramovitch se hâtent pour échapper à la pluie. Le patron de Chelsea assiste régulièrement aux entraînements. " Il sait qui je suis. Son anglais s'améliore : il sait former des phrases ". Une Bentley se dirige lentement vers la sortie. Marcel Desailly. Le champion d'Europe et du monde s'en va. Ma-Kalambay l'apprécie. " Quand j'attendais le verdict de mon test, Desailly m'a dit, littéralement : - Si Chelsea ne t'achète pas, moi, je le fais, car tu as du talent. MarioMelchiot a ajouté en riant : - S'il n'en a pas les moyens, je mettrai le reste. Marcel est devenu une sorte de père pour moi : quand je me sentais seul, je l'appelais et nous allions manger un bout ". Entre-temps, sa solitude s'est envolée. Il parle l'anglais et son frère aîné a décroché un poste d'agent de sécurité à Londres. Mais comme Bob Peeters, il a connu des problèmes physiques : " Pendant un mois, je me suis bien entraîné avec le noyau A, sans pouvoir jouer, car le PSV ne m'avait pas libéré. Un dimanche, on m'a envoyé en û19 ans. A dix minutes de la fin de l'entraînement, j'ai effectué une sortie. J'ai oublié de lever le genou pour me protéger et il a fallu qu'un autre se précipite, le pied en avant... Il m'a abîmé les ligaments croisés. J'ai failli devoir passer sur le billard. Chelsea a demandé à un psychologue de m'accompagner. Blessé après un mois à Londres, à 17 ans, le club craignait le pire ". Il a survécu. La nature a fait son £uvre puis il s'est battu pour revenir : " J'ai perdu quatre mois mais aussi ma place en A et en Réserve. J'ai dû rejoindre les û19 ans. Un choc. Mais ils ne connaissent pas bien Yves... Je suis devenu premier gardien de cette équipe puis des Réserves. Depuis trois mois, je me ré-entraîne avec le noyau A. Cerise sur le gâteau, j'ai pu prendre place sur le banc contre Bolton. Je sais maintenant ce que représente l'ambiance dans un stade pareil, comment on prépare un match. La prochaine étape, c'est la première place. Je crois en mes chances, oui. Sans cette blessure, j'aurais déjà joué en équipe fanion. Je progresse lentement mais sûrement. C'est bien ainsi car quand on brûle les étapes, on risque de se faire très mal en chutant ". Vendredi soir. Pour une fois, les rues de Londres sont désertes. L'Angleterre profite de son jour de congé. En une heure de route, nous voilà à Beckenham, où Crystal Palace sonne le rassemblement. C'est le quatrième club de Nico Vaesen cette saison. Il appartient à Birmingham City, a été opéré du genou la saison passée et depuis, il a déjà été loué à Gillingham et à Bradford City. Anonyme en Belgique, Vaesen émarge à l'élite en Angleterre. Pas plus que dans les autres clubs, l'entraîneur des gardiens, qui s'est occupé des internationaux sous Terry Venables et Glenn Hoddle, ne comprend qu'il ne soit pas dans le but des Diables Rouges. " Vous devez vraiment avoir des grands gardiens ".... La saison passée, titulaire en Premier League, Vaesen a été à un doigt de l'équipe nationale, mais il s'est blessé aux ligaments croisés. Birmingham a acheté le gardien réserve de Fulham et Vaesen doit maintenant retrouver sa forme par d'autres chemins. C'est ça aussi, le foot anglais. Beau mais impitoyable. Le Limbourgeois a beaucoup voyagé en l'espace d'un an. D'abord, il a fait la navette entre Anvers, où Lieven Maesschalck a supervisé sa rééducation, et Birmingham, où sa femme s'occupait de leurs trois enfants. Depuis le Nouvel An, c'est entre Birmingham et les trois clubs pour lesquels il s'est produit. Comme le coach Steve Bruce veut suivre de près les progrès de son gardien, il a trouvé un compromis avec chaque club : en début de semaine, Vaesen s'entraîne avec le club de D1, puis avec la formation dont il va défendre le but. C'est étrange pour nous mais pas pour les Anglais. A 34 ans, le voilà à la croisée des chemins : " Je suis en fin de contrat mais l'entraîneur a déjà dit qu'il souhaitait me conserver. On me propose deux ans. J'ai deux options : ou je reste à Birmingham, et ma vie familiale ne change pas. Moi, je dois alors me battre, étant devenu deuxième gardien. Ou alors je vais jouer ailleurs. Dans ce cas, Palace est une possibilité. Birmingham est parfait pour ma vie de famille. Je pourrais y habiter encore longtemps. Le club est bien structuré, le manager obtient de bons résultats. Londres est Londres, évidemment. C'est une ville superbe, même si elle est très chère et qu'elle est trop animée. En plus, j'ai tâté de la Premier League et c'est tout autre chose que la First Division et son accumulation de matches. Cependant, le club peut encore monter ". Il a retrouvé tous ses moyens. " Quand on est aussi gravement blessé à mon âge, on est souvent considéré comme fini. J'ai toujours cru à mon retour. J'ai conservé un sms envoyé par ma mère le lendemain de l'accident. J'avais dit que je reviendrais et elle a trouvé que je faisais preuve d'énormément d'assurance. Je l'ai conservé pour le renvoyer quand je referai mes preuves en Premier League ". Il se fait lyrique en évoquant ses six ans en Angleterre : " Cette ambiance, l'absence de grillage, les supporters proches du terrain. C'est ça, le foot. Et la mentalité... J'ai lu que Marc Grosjean avait interdit la musique dans le vestiaire de l'Antwerp. Ici, il y en a tous les jours. Ça détend les jeunes. Attention, je ne dis pas que tout est bien, certainement pas sur le plan médical. Birmingham a évolué dans le bon sens mais dans les clubs moins professionnels, des joueurs souffrent longtemps du même problème. A Alost, on effectuait déjà des prises de sang. Ici, il faut le faire faire soi-même. Birmingham a un préparateur physique qui travaille avec des pulsomètres mais autant le jeter quand Bruce arrive : alors, c'est courir et travailler. Pareil avec BryanRobson à Bradford. Ils sont de la même école qu' Alex Ferguson ". Peter T'Kint" Ici, on jette LES PULSOMèTRES à LA POUBELLE " (Nico Vaesen)