Tout commence comme un conte de fées. En 1954, le jeune Leo Kirch (25 ans) vient de décrocher son diplôme en mathématiques. Avant d'entrer dans la vie professionnelle, le Bavarois s'offre un petit break de quelques semaines. Un voyage à Rome qui lui permet d'assouvir l'une de ses passion: le cinéma. Cinecittà est encore à l'époque le Hollywood italien et même européen. Il a la chance de rencontrer Federico Fellini sur le site du tournage de La Strada (la route). Kirch tombe sous le charme de Fellini ainsi que de sa femme Giulietta Masina, qui y donne la réplique à Anthony Quinn. Le maître du cinéma italien n'est pas certain de pouvoir terminer ce qui deviendra un chef d'oeuvre car son budget est déjà largement dépassé. Le jeune Leo lui prête les quelques centaines de milliers de francs qui lui manquent pour achever le tournage.
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Tout commence comme un conte de fées. En 1954, le jeune Leo Kirch (25 ans) vient de décrocher son diplôme en mathématiques. Avant d'entrer dans la vie professionnelle, le Bavarois s'offre un petit break de quelques semaines. Un voyage à Rome qui lui permet d'assouvir l'une de ses passion: le cinéma. Cinecittà est encore à l'époque le Hollywood italien et même européen. Il a la chance de rencontrer Federico Fellini sur le site du tournage de La Strada (la route). Kirch tombe sous le charme de Fellini ainsi que de sa femme Giulietta Masina, qui y donne la réplique à Anthony Quinn. Le maître du cinéma italien n'est pas certain de pouvoir terminer ce qui deviendra un chef d'oeuvre car son budget est déjà largement dépassé. Le jeune Leo lui prête les quelques centaines de milliers de francs qui lui manquent pour achever le tournage. Mais l'Allemand ne perd pas le nord pour autant: il exige en échange que Fellini lui cède les droits mondiaux du film. Marché conclu. Leo Kirch a réussi le premier coup fumant de sa jeune carrière qui lui permet de débuter dans le monde des médias avec un bas de laine déjà bien garni. Près de cinquante ans plus tard, Leo Kirch est en passe de réaliser ce qui sera sans doute son dernier coup fumant. Pratiquement aveugle et malade, il ne dirige plus que de très loin le groupe qui porte son nom. A Ismaning, près de Munich, au QG du géant allemand, on a laissé les vieilles affiches montrant Giulietta Masina squatter les murs à tous les étages, en hommage au père fondateur. Kirch a cédé les rennes du pouvoir à Dieter Hahn, le préférant à son propre fils Thomas à qui il a donné comme jouet la direction d'une chaîne de télé familiale, Pro Sieben. Hahn (39 ans) était l'ancien directeur financier du groupe. Le vieux Leo se reconnaît dans son ancien bras droit: il possède la même intuition que lui et ne vit aucun état d'âme en affaires. C'est lui qui eut le flair d'acheter en 1996 à la FIFA les droits de retransmission télévisée pour l'Europe des phases finales de la Coupe du Monde 2002 (Japon et Corée) et 2006 (Allemagne). Et qui fit ajouter dans le contrat avec la FIFA une clause en petits caractères indiquant que si un problème devait advenir avec l'autre géant du marketing sportif, la firme suisse ISL, à qui les droits hors-Europe des deux phases finales du Mondial furent attribués, le groupe Kirch aurait un droit de préemption sur ceux-ci. Sans doute Hahn subodorait-il, il y a cinq ans déjà, la fragilité future d'ISL, tombée en faillite au printemps dernier. Aujourd'hui, Kirch s'apprête à toucher le jackpot et négocie déjà l'acquisition des droits pour les deux Coupes du Monde suivantes (2010 et 2014). Fort heureusement, la FIFA n'a pas l'air trop pressée. 40 milliards de francs pour la Coupe du Monde en AsieLes négociations avec la fédération mondiale ont débuté en 1996 et ont abouti la même année. Kirch a acheté les droits pour l'Europe du Mondial 2002 pour 17 milliards et le suivant pour 20 milliards, sans savoir qu'il aurait lieu en Allemagne, Sepp Blatter l'ayant promis à l'Afrique. Tous les bénéfices supplémentaires générés par les ventes de ces droits seront partagés équitablement entre le groupe allemand et la FIFA. Celle-ci sort également grande gagnante de l'opération puisque d'après son président, Sepp Blatter, les droits télé seront décuplés en 2002 par rapport à 1998: ils devraient rapporter 33 milliards à la fédération mondiale contre 3 milliards lors de l'édition précédente. Pour la phase finale du tournoi nippo-coréen de juin prochain, Kirch devra débourser environ 40 milliards: 34 milliards à verser à la FIFA, et un peu plus de 6 milliards de coût de production et autres charges d'exploitation comme les salaires. Au rayon des recettes, le bilan n'est que provisoire puisque pas mal de pays n'ont pas encore trouvé d'accord. Kirch a hérité des 26 milliards des contrats déjà signés par ISL hors-Europe. Un tiers de cette somme a déjà été payée à la FIFA. En Europe, les experts évaluent à 21 milliards la recette des contrats qui sont d'ores et déjà signés, en attendant la suite (France, Grande-Bretagne et Italie). Normalement, la vente des droits du tournoi de 2002 au monde entier devrait rapporter à Kirch 64 milliard. Pour peu, bien sûr, que le curateur de la faillite d'ISL ne découvre pas trop d'irrégularités comme la disparition supposée de la somme versée par la chaîne de télévision brésilienne Globo que la firme suisse aurait planquée au Liechtenstein. Le calcul est simple à effectuer: 64 milliards de recettes et 40 milliards de dépenses, Kirch et la FIFA palperont encore 12 milliards de bénéfices supplémentaires. De toute manière, en additionnant les rentrées tant en Europe (21 milliards jusqu'à présent) qu'en dehors (26), le magnat bavarois est déjà certain de rentrer dans ses frais. Cela le met en position de force pour la suite des opérations et pour les dernières négociations avec les quelques nations récalcitrantes. Hors du Vieux Continent, Kirch vient de signer un contrat avec l'Afrique du Sud (exclusivité pour la chaîne anglophone e.tv). Il ne lui reste qu'un seul gros morceau: la Chine. Et comme les sommes proposées sont fonction du nombre potentiel de téléspectateurs et de l'intérêt du pays pour le ballon rond, le groupe ne cèdera pas les droits au pays du Matin calme pour un vulgaire bol de riz. L'Espagne comme point de départEn Europe, il reste trois gros bastions de résistance: la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. La NOS hollandaise se mord aujourd'hui les doigts d'avoir payé au prix fort (1,6 milliard) les droits sur un tournoi duquel l'équipe Oranje sera absente. Au boulevard Reyers à Bruxelles, on a prié, en français et en flamand, pour que nos Diables Rouges prennent un petit point face à la Croatie: la VRT aurait acheté les droits pour la Belgique pour 720 millions, somme non confirmée. Il faut dire qu'en Europe, Kirch a finement manoeuvré. Il s'est attaqué en premier au maillon le plus faible et le plus riche en Europe: l'Espagne. Sur la péninsule, la concurrence bat son plein comme nulle part ailleurs entre les diffuseurs publics et surtout privés. La loi les autorise à acheter les droits de diffusion d'images d'un club et non pas d'un championnat comme c'est le cas chez nous ou chez la plupart de nos voisins. On se bat à coup de milliards de pesetas pour s'octroyer les images des matches du Real ou de Barcelone. Et dans la foulée, un accord rapide est intervenu avec le bouquet numérique Via Digital sur un montant de 8 milliards pour la World Cup 2002. La voie était tracée pour Kirch: ce que l'Espagne pouvait faire, les autres le pouvaient également, toutes proportions gardées. Les négociations furent plus malaisées dans d'autres pays comme l'Allemagne. Il fallut l'intervention du pouvoir politique et du chancelier Schröder en particulier pour qu'un accord soit trouvé avec les deux chaînes publiques: ZDF et ARD verseraient 15 milliards pour les deux prochaines phases finales (5 pour 2002 et 10 pour 2006). Le pouvoir s'en est mêlé également en Grande-Bretagne mais, pas pour trancher ou faciliter un accord. La Chambre des Lords a estimé que les directs (40 matches sur les 64 que compte le tournoi) devaient être diffusés par des chaînes non cryptées comme d'autres événements sportifs tels le Tournoi des Cinq Nations ou la finale de Wimbledon. BSkyB (groupe Murdoch) et, dans une mesure moindre, ONdigital étaient donc toutes deux exclues des adjudications voire des négociations. Ne restaient donc en piste que les seules BBC et ITV. Kirch espérait faire jouer la concurrence entres les éternelles rivales du "clair" britannique. Mais surprise, la BBC et ITV ont groupé leur offre d'achat des droits et ont proposé en commun 3,9 milliards, alors que Kirch en exige presque trois fois plus. Le groupe allemand a immédiatement porté l'affaire devant la justice. Il accuse les deux chaînes, publique et privée, de former un cartel (entente provisoire entre entreprises autrement rivales, visant à supprimer toute concurrence sur un marché déterminé), ce qui ne manque pas de piquant dans la mesure où, depuis la faillite d'ISL, Kirch dispose, pour les droits télé des Coupes du Monde 2002 et 2006, d'un monopole total et exclusif pour le monde entier. En attendant la décision de la justice britannique, les choses sont donc bloquées outre-Manche. Elles le sont également en Italie: plus pour longtemps si l'on en croit les déclarations récentes du porte-parole de Kirch. Le groupe du magnat allemand sait que Silvio Berlusconi, encore en quête de légitimité auprès d'une partie de l'électorat transalpin, n'admettra pas que les tifosi soient privés de Mondial même s'il marchandera les 7 milliards demandés pour les droits de diffusion sur la péninsule pour juin 2002. La France patienteReste la France, championne du monde sortante. Kirch réclame 6 milliards d'euros et joue sur la diversité en tentant de vendre une partie des droits au privé ( TF1 ou M6), une autre au service public ( A2 et FR3) et une dernière au crypté ( Canal+). Aucun des interlocuteurs n'est prêt à se laisser faire. D'autant que la France ( TF1) a fait l'expérience des méfaits du décalage horaire (tous les directs auront lieu en matinée) en juin dernier lors de la Coupe des Confédérations au Japon. Bien sûr, pour reprendre l'expression d'un porte-parole de TF1, les adversaires des Bleus n'étaient pas bien sexy. Mais il n'empêche, les matches des Coqs contre la Corée et l'Australie n'ont fait qu'une faible audience (1,5 millions à 9 heures du matin). Cela s'est amélioré (5 millions) contre le Mexique à l'heure du repas de midi. Mais en dehors des week-ends, on était très loin des audiences records enregistrées lors de la finale du Mondial 98 (20,6 soit 76% de parts de maché) ou de l'EURO 2000 (21,5 millions sur TF1 soit 77,5 parts de marché et trois millions sur Canal+ France). Là encore, Kirch joue la montre. Il rappelle que pour ce qui concerne la Coupe des Confédérations, le contrat avec Kirch (260 millions) fut signé par TF1 la veille du match inaugural. Les Allemands savent aussi que la campagne électorale pour les présidentielles est pratiquement commencée dans l'Hexagone et que le ballon rond peut avoir une influence certaine dans les isoloirs. Même Marie-George Buffet, la ministre communiste ayant les Sports en charge, est montée au créneau. Elle a écrit au président de la FIFA pour que celui-ci rappelle ses obligations minimales au groupe Kirch. Elle estime que les 6 milliards demandés par Prismes Sports, une filiale du géant allemand, sont exorbitants. Elle dénonce le monopole dont jouit Kirch. Guy Lassoie