L'année dernière, il avait écrit une page d'histoire en remportant six victoires d'étapes au Giro, quatre au Tour et deux à la Vuelta : jamais avant lui un coureur n'avait enlevé deux étapes dans les trois grands tours dans la même saison. Seuls Miguel Poblet (1956) et Pierino Baffi (1958) étaient parvenus à s'octroyer un tronçon dans chacune de ces grandes boucles.

Lors du dernier Tour d'Italie, Fassa Bortolo l'a lancé vers la victoire au sprint dans une étape sur deux. Il a fait mieux encore que lors de l'édition précédente : neuf succès d'étapes. Quelques jours avant que le Tour de France ne s'élance, Petacchi est normalement devenu le numéro un du classement de l'UCI. Ceci étant, on l'attendait plus brillant lors de la première semaine de la Grande Boucle. Lors du premier sprint, il a déclaré avoir été surpris par le vent ; dans la deuxième, il a avoué avoir été enfermé dans une série de virages, et à l'issue de la troisième, il n'a même pas participé au sprint. Mais il se montrait patient.

Pourtant, il n'était pas au bout du tunnel. Le jeudi, lors de l'étape d'Amiens à Chartres, Petacchi tombait, l'épaule gauche heurtant lourdement le sol. Ce choc a procuré au coureur de la Fassa Bortolo une forte douleur même si, selon ses dires, elle était supportable. Des radiographies ont vite exclu toute fracture ou luxation. En raison d'une forte contusion à l'épaule et à l'avant-bras gauche, les médecins préconisaient un repos de dix jours. Avant de rentrer à l'hôtel, Petacchi excluait a priori l'abandon. Mais le lendemain matin, il annonça qu'il ne prendrait pas le départ de la sixième étape (Bonneval-Angers) : ne pouvant lever le bras, il ne se sentait pas capable de continuer l'épreuve.

Alessandro Petacchi raconte : " Soutenus par les Lotto-Domo et certains de mes équipiers, les coureurs de l'US Postal imprimaient un train rapide afin d'aller reprendre les fuyards partis après 16 km seulement. Nous étions à mi-course quand, plusieurs formations se sont mises à rouler afin de contenir cet assaut afin que l'étape se termine par un sprint massif. Mais des compagnons de Lance Armstrong ont glissé provoquant la chute d'autres coureurs dont moi. Je suis tombé, étrangement, ventre en avant, l'épaule gauche frappant ensuite le sol. J'ai eu la sensation que l'épaule était sortie de son emplacement avant de se remettre en place ".

L'année dernière, au Tour, alors qu'une chute dans le Giro avait contrarié sa préparation, il était parvenu à décrocher quatre succès. La nuit, la douleur l'empêchait de trouver le sommeil et pendant deux semaines, il n'avait pu monter sur son vélo. Ce n'était donc pas un coureur en ottima forma qui avait pris le départ du Tour. Sa vitesse était intacte mais sa condition physique lacunaire et le sprinter avait quitté l'épreuve bien avant Paris.

La comparaison avec Mario Cipollini, qui a souvent emporté quelques victoires avant d'abandonner avant que les premiers cols ne se profilent à l'horizon, lui fait mal. Alessandro doit avoir de bonnes raisons pour ne pas achever un Tour. Exemple : dans la Vuelta 2003, il a terminé en gagnant la dernière étape, une boucle autour de Madrid.

Alors que vous prétendiez être en meilleure condition que l'année dernière, avant votre abandon, vous n'avez jamais été en mesure de remporter un sprint en début d'épreuve alors que, 12 mois plus tôt, vous comptiez vos quatre succès au soir de la sixième étape à Lyon.

Alessandro Petacchi : Je ne vais pas vous dire que les années se suivent et ne se ressemblent pas. La vérité est que mon principal objectif n'était pas de remporter un maximum d'étapes mais de finir le Tour. Je tenais absolument à figurer sur la liste des arrivés à Paris. C'est vrai qu'à Wasquehal, terme de la troisième étape, je n'ai pas sprinté parce que je me suis vite rendu compte que je manquais de rythme. Ce n'était pas une question d'explosivité.

Une seule épreuve pendant un mois

Après le Giro, vous n'avez participé qu'à une seule course : le championnat d'Italie que vous n'avez même pas terminé. N'étiez-vous pas arrivé au Tour à court de compétition ?

C'est vrai qu'à Santa Croce sull'Arno, j'ai abandonné. En fait, je n'avais retenu que cette seule épreuve pendant le mois qui séparait les deux grands tours pour des raisons évidentes, que je me devais d'être au départ du championnat d'Italie qui se courrait près de chez moi. Je préciserai toutefois que j'ai mis le pied à terre en même temps que tout un peloton alors que la course était déjà jouée. D'ailleurs, 35 coureurs seulement sur les 164 engagés ont terminé l'épreuve. Cela ne valait pas la peine d'aller plus loin surtout qu'il faisait très chaud, le thermomètre indiquant plus de 40 degrés. Mais cela ne m'a pas empêché de me préparer pour le Tour. Cette fois, j'avais plutôt travaillé le fond que l'explosivité. Je vous le répète : je voulais achever le Tour. Je n'étais pas parti avec l'idée d'abandonner avant Paris. L'année passée, je n'étais pas content, justement parce que je n'avais pas terminé le Tour. Je pouvais être ambitieux, compte tenu de la qualité de notre équipe.

Au Giro, à Carovigno, terme de la neuvième étape, vous avez loupé une victoire quasiment acquise. Est-il exact que vous ayez présenté vos excuses à vos coéquipiers ensuite ?

Je le fais toujours. Quand mes coéquipiers se donnent à fond pour moi, je me sens obligé de livrer le maximum et de gagner. Je ne dois pas m'excuser si mon adversaire était plus fort que moi. En revanche, si je commets une erreur, je dois des excuses à mes compagnons, parce qu'à cause de moi, leurs efforts ont été vains. Je m'en veux beaucoup.

Combien de temps une défaite au sprint vous ronge-t-elle ?

Pas longtemps. J'y songe après l'étape mais le soir, c'est déjà digéré. Parfois, le matin, j'y repense mais dès que je suis à vélo, c'est terminé : un autre jour commence, avec une autre chance. Je procède à une analyse après une défaite comme celle de Carovigno. D'abord, je ne l'ai pas comprise. Le soir, en revoyant à la TV les images prises de l'hélicoptère, j'ai compris l'erreur commise. Parfois, un revers vous apprend beaucoup. A moi comme à mes coéquipiers. Nous en discutons ensemble et étudions les détails susceptibles d'être améliorés.

L'année dernière a été exceptionnelle en matière de résultats et pourtant, vous semblez en mesure de faire mieux. Etes-vous encore plus fort ?

J'en ai l'impression. L'année dernière, tout s'est bien déroulé au Giro, y compris en montagne, mais cette fois, j'ai été plus régulier. Je me suis senti bien à chaque étape, sans jamais prendre le départ fatigué ou affaibli.

Quelle est la différence entre sprinter pour la victoire au Giro et au Tour ?

Au début, le Giro était le théâtre d'un duel entre l'équipe de Cipollini et la mienne. Après son forfait, une seule formation a dominé la course. Ce n'est pas possible au Tour. Là, je n'ai jamais vu une équipe imposer sa volonté à tout un peloton comme Fassa Bortolo l'a fait au Tour d'Italie. A la fin, vous avez encore un coéquipier avec vous, pas cinq ou six comme au Giro.

" Je n'ai signé que des photos du Tour "

On dit qu'au Giro, vous avez brillé parce que Cipollini a abandonné très vite. Cela vous dérange ?

Je fais de mon mieux, c'est tout. J'ai donné le meilleur de moi-même, beaucoup gagné, je n'ai rien à prouver. Si Cipollini n'avait pas chuté, il aurait certainement fait un bon tour. Il était peut-être moins fort qu'en début de saison mais sur base de ce qu'il a montré au prologue, il était assez fort pour me rendre la vie dure. Il n'y est pas parvenu au premier sprint et ensuite, il n'en a plus eu l'occasion à cause de cette chute. Je n'y peux rien.

Avez-vous le sentiment que vos prestations au Tour ont plus de valeur aux yeux des gens que celles du Giro ?

Oui. Malheureusement pour le cyclisme italien, le Giro n'a plus le même rayonnement que le Tour. La solution ? C'est très simple : vendre les droits de retransmission à davantage de pays. Tout le monde voit le Tour. Je l'ai bien senti l'année dernière, en allant courir quelques critériums aux Pays-Bas. On ne parlait que du Tour, pas de mes six étapes du Giro. Je n'ai signé que des photos du Tour.

Après vos premiers échecs, il semblait difficile que vous puissiez encore gagner quatre étapes au Tour.

Je me doutais bien que ce ne serait pas aussi facile. Mais il est clair qu'au-delà du fait que je voulais achever le Tour, je souhaitais atteindre un bon niveau physique en vue des Jeux Olympiques. Car le laps de temps qui sépare les deux épreuves est trop bref et que j'aurais participé au rendez-vous grec avec la condition que j'aurais détenue à la fin du Tour. Maintenant, on va devoir s'adapter..

Vous avez signé toutes vos victoires dans de grands tours. Que vous manque-t-il pour remporter une classique ?

Il y a peu de classiques que je pourrais gagner maintenant. Milan-Sanremo et Paris-Tours sont à ma portée mais j'ai échoué. Peut-être la classique de Hambourg me convient-elle ? Je ne sais si je puis rêver du Tour des Flandres ou de Paris-Roubaix. Je suis incapable de dire si je peux affronter les pavés. Les autres épreuves, San Sebastian, Liège-Bastogne-Liège ou le Tour de Lombardie, sont trop dures pour moi. Je n'ai rien à y faire. Pour les autres, il ne me manque rien, en fait. J'ai lancé le sprint de trop loin à Paris-Tours. A Sanremo, j'avais les jambes lourdes et j'ai manqué de mon tranchant habituel.

Allez-vous relever le défi en courant un Paris-Roubaix ?

Selon mon directeur sportif, je le peux, si je le veux vraiment, mais il me le déconseille car c'est une course dure et dangereuse. Ferretti prétend que des coureurs comme moi sont des joyaux qu'il faut soigner. Il n'ose imaginer ce que nous ferions si je venais à chuter lourdement à Paris-Roubaix. En plus, des coureurs comme moi accusent un gros handicap sur les Belges et les Français qui ont l'habitude de ces pavés. Là où j'ai grandi, il n'y en avait pas. C'est pour ça qu'on voit peu de coureurs d'autres pays à cette épreuve.

Y a-t-il une grande différence entre un sprint d'étape et de classique ?

Dans une classique, on sprinte après 250 ou 270 kilomètres. C'est plus fatigant qu'au terme d'une étape plus courte au Giro, où il y a moins de côtes. L'énergie économisée permet de se donner au sprint.

Etes-vous capable de sprinter aussi vite à la fin d'une classique ?

Si je suis en forme et frais, je dois y parvenir. Erik Zabel et Oscar Freire ont signé d'aussi belles performances à Milan-Sanremo qu'au Tour. Pas moi, parce que j'étais fatigué à l'approche de l'arrivée et que les côtes me posaient problème.

" Je ne m'étais jamais mêlé à un sprint massif "

Dans quelle mesure êtes-vous un coureur différent de vos débuts, en 1998 ?

On ne peut comparer ma manière de courir et de sprinter. Avant, je partais toujours à l'attaque, je participais aux échappées. Je ne me souviens pas m'être jadis mêlé à un sprint massif, ou alors, c'était il y a très longtemps, en catégories d'âge. Ce revirement s'est produit de manière spontanée. Après le Giro 2000, j'ai remporté quelques courses au sprint, mais en prenant la mesure de petits groupes de dix à quinze hommes, souvent les membres d'une échappée. Je suis aussi arrivé seul à plusieurs reprises. Ensuite, nous avons participé à la Vuelta, où je devais aider Baldato mais, cette fois-là, Fabio n'était pas bon au sprint. Avant la septième ou huitième étape, Ferretti a proposé que l'équipe lance le sprint pour moi. J'ai gagné. J'ai remis ça quelques jours plus tard, face à Zabel. Quelque chose a changé en moi. Imaginez ça : je n'étais pas un sprinter et j'avais battu Zabel, qui avait gagné Milan-Sanremo quatre fois d'affilée !

Songeriez-vous encore à participer à une échappée ou à partir seul ?

Pourquoi pas, si les circonstances s'y prêtent ? Mais j'essaie en général d'économiser mon énergie en prévision du sprint final. J'en suis capable, puisque je l'ai déjà fait, mais ce n'est pas une priorité. Je ne sais pas si j'irais loin. Le peloton ne me laisserait pas filer aussi facilement. Quand je suis dans une échappée, je ne me sens pas vraiment à l'aise : aucun coureur n'a envie de se mesurer à moi au sprint.

Pourquoi n'avez-vous jamais essayé de sprinter avant ? Pensiez-vous n'en être pas capable ou la direction de l'équipe vous l'interdisait-elle ?

Je n'avais encore jamais gagné au sprint alors que des coéquipiers, comme Dimitri Konyshev et Baldato l'avaient fait. Peut-être aurais-je pu essayer dans des épreuves de moindre envergure mais nous n'en roulions pas, à cette époque. Dans les grandes épreuves, j'estimais que le sprint final était le privilège de ceux qui avaient déjà prouvé leur valeur. Il faut commencer en bas de l'échelle avant d'espérer que les autres se placent à votre service.

Quel effet cela fait-il, d'être le coureur le plus rapide du monde ?

Le suis-je vraiment ? Même si j'en étais convaincu, je n'oserais l'affirmer. Olaf Pollack est également très rapide, comme Robbie McEwen, d'ailleurs. Si ses jambes n'en veulent pas, il s'en sort grâce à sa tête. C'est son grand mérite. Moi, je gagne davantage avec mes jambes. Je n'ose même pas penser aux brèches dans lesquelles il se glisse. Il choisit la bonne percée au bon moment. Je n'ai pas son audace.

Geert Foutré

L'année dernière, il avait écrit une page d'histoire en remportant six victoires d'étapes au Giro, quatre au Tour et deux à la Vuelta : jamais avant lui un coureur n'avait enlevé deux étapes dans les trois grands tours dans la même saison. Seuls Miguel Poblet (1956) et Pierino Baffi (1958) étaient parvenus à s'octroyer un tronçon dans chacune de ces grandes boucles. Lors du dernier Tour d'Italie, Fassa Bortolo l'a lancé vers la victoire au sprint dans une étape sur deux. Il a fait mieux encore que lors de l'édition précédente : neuf succès d'étapes. Quelques jours avant que le Tour de France ne s'élance, Petacchi est normalement devenu le numéro un du classement de l'UCI. Ceci étant, on l'attendait plus brillant lors de la première semaine de la Grande Boucle. Lors du premier sprint, il a déclaré avoir été surpris par le vent ; dans la deuxième, il a avoué avoir été enfermé dans une série de virages, et à l'issue de la troisième, il n'a même pas participé au sprint. Mais il se montrait patient. Pourtant, il n'était pas au bout du tunnel. Le jeudi, lors de l'étape d'Amiens à Chartres, Petacchi tombait, l'épaule gauche heurtant lourdement le sol. Ce choc a procuré au coureur de la Fassa Bortolo une forte douleur même si, selon ses dires, elle était supportable. Des radiographies ont vite exclu toute fracture ou luxation. En raison d'une forte contusion à l'épaule et à l'avant-bras gauche, les médecins préconisaient un repos de dix jours. Avant de rentrer à l'hôtel, Petacchi excluait a priori l'abandon. Mais le lendemain matin, il annonça qu'il ne prendrait pas le départ de la sixième étape (Bonneval-Angers) : ne pouvant lever le bras, il ne se sentait pas capable de continuer l'épreuve. Alessandro Petacchi raconte : " Soutenus par les Lotto-Domo et certains de mes équipiers, les coureurs de l'US Postal imprimaient un train rapide afin d'aller reprendre les fuyards partis après 16 km seulement. Nous étions à mi-course quand, plusieurs formations se sont mises à rouler afin de contenir cet assaut afin que l'étape se termine par un sprint massif. Mais des compagnons de Lance Armstrong ont glissé provoquant la chute d'autres coureurs dont moi. Je suis tombé, étrangement, ventre en avant, l'épaule gauche frappant ensuite le sol. J'ai eu la sensation que l'épaule était sortie de son emplacement avant de se remettre en place ". L'année dernière, au Tour, alors qu'une chute dans le Giro avait contrarié sa préparation, il était parvenu à décrocher quatre succès. La nuit, la douleur l'empêchait de trouver le sommeil et pendant deux semaines, il n'avait pu monter sur son vélo. Ce n'était donc pas un coureur en ottima forma qui avait pris le départ du Tour. Sa vitesse était intacte mais sa condition physique lacunaire et le sprinter avait quitté l'épreuve bien avant Paris. La comparaison avec Mario Cipollini, qui a souvent emporté quelques victoires avant d'abandonner avant que les premiers cols ne se profilent à l'horizon, lui fait mal. Alessandro doit avoir de bonnes raisons pour ne pas achever un Tour. Exemple : dans la Vuelta 2003, il a terminé en gagnant la dernière étape, une boucle autour de Madrid. Alessandro Petacchi : Je ne vais pas vous dire que les années se suivent et ne se ressemblent pas. La vérité est que mon principal objectif n'était pas de remporter un maximum d'étapes mais de finir le Tour. Je tenais absolument à figurer sur la liste des arrivés à Paris. C'est vrai qu'à Wasquehal, terme de la troisième étape, je n'ai pas sprinté parce que je me suis vite rendu compte que je manquais de rythme. Ce n'était pas une question d'explosivité. C'est vrai qu'à Santa Croce sull'Arno, j'ai abandonné. En fait, je n'avais retenu que cette seule épreuve pendant le mois qui séparait les deux grands tours pour des raisons évidentes, que je me devais d'être au départ du championnat d'Italie qui se courrait près de chez moi. Je préciserai toutefois que j'ai mis le pied à terre en même temps que tout un peloton alors que la course était déjà jouée. D'ailleurs, 35 coureurs seulement sur les 164 engagés ont terminé l'épreuve. Cela ne valait pas la peine d'aller plus loin surtout qu'il faisait très chaud, le thermomètre indiquant plus de 40 degrés. Mais cela ne m'a pas empêché de me préparer pour le Tour. Cette fois, j'avais plutôt travaillé le fond que l'explosivité. Je vous le répète : je voulais achever le Tour. Je n'étais pas parti avec l'idée d'abandonner avant Paris. L'année passée, je n'étais pas content, justement parce que je n'avais pas terminé le Tour. Je pouvais être ambitieux, compte tenu de la qualité de notre équipe. Je le fais toujours. Quand mes coéquipiers se donnent à fond pour moi, je me sens obligé de livrer le maximum et de gagner. Je ne dois pas m'excuser si mon adversaire était plus fort que moi. En revanche, si je commets une erreur, je dois des excuses à mes compagnons, parce qu'à cause de moi, leurs efforts ont été vains. Je m'en veux beaucoup. Pas longtemps. J'y songe après l'étape mais le soir, c'est déjà digéré. Parfois, le matin, j'y repense mais dès que je suis à vélo, c'est terminé : un autre jour commence, avec une autre chance. Je procède à une analyse après une défaite comme celle de Carovigno. D'abord, je ne l'ai pas comprise. Le soir, en revoyant à la TV les images prises de l'hélicoptère, j'ai compris l'erreur commise. Parfois, un revers vous apprend beaucoup. A moi comme à mes coéquipiers. Nous en discutons ensemble et étudions les détails susceptibles d'être améliorés. J'en ai l'impression. L'année dernière, tout s'est bien déroulé au Giro, y compris en montagne, mais cette fois, j'ai été plus régulier. Je me suis senti bien à chaque étape, sans jamais prendre le départ fatigué ou affaibli. Au début, le Giro était le théâtre d'un duel entre l'équipe de Cipollini et la mienne. Après son forfait, une seule formation a dominé la course. Ce n'est pas possible au Tour. Là, je n'ai jamais vu une équipe imposer sa volonté à tout un peloton comme Fassa Bortolo l'a fait au Tour d'Italie. A la fin, vous avez encore un coéquipier avec vous, pas cinq ou six comme au Giro. Je fais de mon mieux, c'est tout. J'ai donné le meilleur de moi-même, beaucoup gagné, je n'ai rien à prouver. Si Cipollini n'avait pas chuté, il aurait certainement fait un bon tour. Il était peut-être moins fort qu'en début de saison mais sur base de ce qu'il a montré au prologue, il était assez fort pour me rendre la vie dure. Il n'y est pas parvenu au premier sprint et ensuite, il n'en a plus eu l'occasion à cause de cette chute. Je n'y peux rien. Oui. Malheureusement pour le cyclisme italien, le Giro n'a plus le même rayonnement que le Tour. La solution ? C'est très simple : vendre les droits de retransmission à davantage de pays. Tout le monde voit le Tour. Je l'ai bien senti l'année dernière, en allant courir quelques critériums aux Pays-Bas. On ne parlait que du Tour, pas de mes six étapes du Giro. Je n'ai signé que des photos du Tour. Je me doutais bien que ce ne serait pas aussi facile. Mais il est clair qu'au-delà du fait que je voulais achever le Tour, je souhaitais atteindre un bon niveau physique en vue des Jeux Olympiques. Car le laps de temps qui sépare les deux épreuves est trop bref et que j'aurais participé au rendez-vous grec avec la condition que j'aurais détenue à la fin du Tour. Maintenant, on va devoir s'adapter.. Il y a peu de classiques que je pourrais gagner maintenant. Milan-Sanremo et Paris-Tours sont à ma portée mais j'ai échoué. Peut-être la classique de Hambourg me convient-elle ? Je ne sais si je puis rêver du Tour des Flandres ou de Paris-Roubaix. Je suis incapable de dire si je peux affronter les pavés. Les autres épreuves, San Sebastian, Liège-Bastogne-Liège ou le Tour de Lombardie, sont trop dures pour moi. Je n'ai rien à y faire. Pour les autres, il ne me manque rien, en fait. J'ai lancé le sprint de trop loin à Paris-Tours. A Sanremo, j'avais les jambes lourdes et j'ai manqué de mon tranchant habituel. Selon mon directeur sportif, je le peux, si je le veux vraiment, mais il me le déconseille car c'est une course dure et dangereuse. Ferretti prétend que des coureurs comme moi sont des joyaux qu'il faut soigner. Il n'ose imaginer ce que nous ferions si je venais à chuter lourdement à Paris-Roubaix. En plus, des coureurs comme moi accusent un gros handicap sur les Belges et les Français qui ont l'habitude de ces pavés. Là où j'ai grandi, il n'y en avait pas. C'est pour ça qu'on voit peu de coureurs d'autres pays à cette épreuve. Dans une classique, on sprinte après 250 ou 270 kilomètres. C'est plus fatigant qu'au terme d'une étape plus courte au Giro, où il y a moins de côtes. L'énergie économisée permet de se donner au sprint. Si je suis en forme et frais, je dois y parvenir. Erik Zabel et Oscar Freire ont signé d'aussi belles performances à Milan-Sanremo qu'au Tour. Pas moi, parce que j'étais fatigué à l'approche de l'arrivée et que les côtes me posaient problème. On ne peut comparer ma manière de courir et de sprinter. Avant, je partais toujours à l'attaque, je participais aux échappées. Je ne me souviens pas m'être jadis mêlé à un sprint massif, ou alors, c'était il y a très longtemps, en catégories d'âge. Ce revirement s'est produit de manière spontanée. Après le Giro 2000, j'ai remporté quelques courses au sprint, mais en prenant la mesure de petits groupes de dix à quinze hommes, souvent les membres d'une échappée. Je suis aussi arrivé seul à plusieurs reprises. Ensuite, nous avons participé à la Vuelta, où je devais aider Baldato mais, cette fois-là, Fabio n'était pas bon au sprint. Avant la septième ou huitième étape, Ferretti a proposé que l'équipe lance le sprint pour moi. J'ai gagné. J'ai remis ça quelques jours plus tard, face à Zabel. Quelque chose a changé en moi. Imaginez ça : je n'étais pas un sprinter et j'avais battu Zabel, qui avait gagné Milan-Sanremo quatre fois d'affilée ! Pourquoi pas, si les circonstances s'y prêtent ? Mais j'essaie en général d'économiser mon énergie en prévision du sprint final. J'en suis capable, puisque je l'ai déjà fait, mais ce n'est pas une priorité. Je ne sais pas si j'irais loin. Le peloton ne me laisserait pas filer aussi facilement. Quand je suis dans une échappée, je ne me sens pas vraiment à l'aise : aucun coureur n'a envie de se mesurer à moi au sprint. Je n'avais encore jamais gagné au sprint alors que des coéquipiers, comme Dimitri Konyshev et Baldato l'avaient fait. Peut-être aurais-je pu essayer dans des épreuves de moindre envergure mais nous n'en roulions pas, à cette époque. Dans les grandes épreuves, j'estimais que le sprint final était le privilège de ceux qui avaient déjà prouvé leur valeur. Il faut commencer en bas de l'échelle avant d'espérer que les autres se placent à votre service. Le suis-je vraiment ? Même si j'en étais convaincu, je n'oserais l'affirmer. Olaf Pollack est également très rapide, comme Robbie McEwen, d'ailleurs. Si ses jambes n'en veulent pas, il s'en sort grâce à sa tête. C'est son grand mérite. Moi, je gagne davantage avec mes jambes. Je n'ose même pas penser aux brèches dans lesquelles il se glisse. Il choisit la bonne percée au bon moment. Je n'ai pas son audace. Geert Foutré