Pendant quinze jours, la télévision l'a pris en gros plan et, rarement, il a laissé parler ses émotions. Il faut dire qu'en cinq années passées aux côtés de Justine Henin, Carlos Rodriguez a traversé, avec elle, des situations plus difficiles que celles qui apparaissent au cours d'un tournoi du Grand Chelem.
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Pendant quinze jours, la télévision l'a pris en gros plan et, rarement, il a laissé parler ses émotions. Il faut dire qu'en cinq années passées aux côtés de Justine Henin, Carlos Rodriguez a traversé, avec elle, des situations plus difficiles que celles qui apparaissent au cours d'un tournoi du Grand Chelem.Plus qu'un coach, Rodriguez est un grand frère qui remplace, aussi mais d'une autre manière, les parents de la Rochefortoise. Laquelle a en effet perdu sa maman alors qu'elle n'avait que douze ans et a coupé les ponts avec son papa pour diverses raisons. Alors, Carlos Rodriguez sait que si un math de tennis est important, les choses de la vie le sont beaucoup plus. Et il tente, par son calme apparent, de garder la tête de Justine la plus froide possible. Car le coach est conscient que si sa joueuse est mature, elle n'est pas encore capable, à 19 ans et des poussières, de gérer les situations très émotionnelles. Quelques jours après la demi-finale de Justine, il nous raconte la manière dont il a vécu ce Roland Garros historique et, manifestement, il garde les pieds sur terre.Carlos Rodriguez: Franchement, ce n'est que deux ou trois jours après la demi-finale que j'ai commencé à réaliser ce qui s'était passé. Pendant la quinzaine, on est tellement pris par le tournoi que l'on n'a pas le temps de prendre du recul. Tout, en fait, va très, très vite. Mais, à tête reposée, je peux dire que, sur quinze jours, j'ai vu évoluer Justine d'une manière que je n'avais pas encore connue. Dès le deuxième jour, une énorme pression s'est installée sur ses épaules car, à cause des éliminations de Venus Williams et Amélie Mauresmo, elle est devenue l'une des favorites du tournoi. C'était la première fois que je vivais cela. Il faut en effet rappeler que c'était la première fois que Justine était tête de série dans un tournoi du Grand Chelem et, du jour au lendemain, elle est devenue l'un des centres d'intérêt. On parle de pression mais pouvez-vous nous donner quelques exemples de la manière dont cette pression apparaît?Dès que Mauresmo et Williams ont été éliminées, chaque fois qu'on croisait une joueuse ou un entraîneur, il nous disait: -Super, on va te voir en finale. Cela commence par-là. Puis, les médias français ont commencé à se passionner pour Justine car, vu la disparition de Mauresmo, ils devaient trouver une joueuse qui puisse remplir le rôle d'Amélie. L'anxiété naît de ce genre de réactions. A tel point que, dès le premier jour, on est pressé d'être deux semaines plus tard pour voir si on a réussi à répondre à l'attente. Mais vous, vous ne parliez pas du tout de ce tableau très ouvert?Non, parce que, pour moi, on ne peut dire qu'un tableau est beau qu'après le tournoi. On savait certes qu'il était ouvert, mais il l'était pour tout le monde et pas uniquement pour Justine. Il y avait tout de même des joueuses comme Suarez et Schett qui n'étaient pas si évidentes à battre. Le plus curieux, c'est que plus on avançait dans le tournoi, moins la pression était grande car, à chaque tour passé, Justine pouvait se dire qu'elle avait répondu à l'attente.Cela dit, vous ne pouviez pas non plus ne pas évoquer le fait qu'elle était en mesure de réussir une grande performance.Non, bien sûr. Mais il fallait aborder le problème de manière efficace. J'ai donc essayé d'isoler Justine et de l'épargner au maximum de toutes les tâches extérieures au tournoi. Dès qu'elle était libre de ses obligations (interviews, massages, etc), on travaillait match par match sans aller trop vite. On était évidemment conscients de la possibilité qui s'ouvrait à nous, mais on ne voulait pas penser plus loin que le match à venir tout en sachant que l'objectif fixé se trouvait plus loin.Estimez-vous que, dans ce registre, Justine a tenu le coup?Vu d'où elle vient, sans aucun doute. Il y a évidemment encore beaucoup de travail à accomplir mais elle s'est montrée très professionnelle. On a avancé à grands pas, ce qui est très satisfaisant.Quelle est la grande différence entre la Justine Henin d'avant Roland Garros et celle d'après?Le vrai changement a commencé à Berlin lorsqu'elle a battu Venus Williams. Après ce match, elle m'a dit qu'elle avait compris qu'elle était de la force des meilleures joueuses mondiales. A Roland Garros, elle a encore grandi car, suite à un concours de circonstances, elle a dû assumer un nouveau rôle pour lequel elle n'avait pas été préparée. Donc, après Roland Garros, on peut affirmer qu'elle fait réellement partie des 10 ou 15 meilleures joueuses du monde. Elle a acquis une maturité encore plus grande et de l'assurance en elle-même.D'accord, mais n'y a-t-il pas, dans le discours de Justine -qui évoque régulièrement sa maturité, sa confiance en elle-, une tentative de s'auto-persuader de ce qu'elle voudrait être? N'est-elle pas encore relativement fragile, contrairement à l'image qu'elle veut donner d'elle-même?Les événements du passé ont marqué Justine, c'est une évidence. Il y a donc un décalage entre son mental et son émotionnel. Mentalement, elle est très mature. Mais elle a terriblement souffert au niveau des émotions au cours des dernières années. Son tennis, son physique et son mental ont fait une progression énorme mais son côté émotionnel est en retard par rapport à cette progression. Ce qui veut dire que dans des situations d'anxiété, de stress ou d'émotion forte comme en demi-finale, au moment où il faut donner l'estocade finale, là, elle ne parvient pas à la donner. Après cette demi, Justine m'a dit qu'elle avait comme entendu une voix interne qui lui disait: -Ça y est, c'est de nouveau la même chose, c'est reparti.C'est assez compliqué à comprendre.Pour l'instant, dans la vie de tous les jours, comme elle a le temps de réfléchir, elle peut conduire ses émotions avec la tête. Mais, dans un match, elle n'a pas le temps de réagir. C'est donc la spontanéité et l'inconscient qui dominent. Or, son inconscient n'est pas encore éduqué comme le sont son tennis, son mental et son physique.En fait, dans les grands moments d'émotions, Justine ressent encore un manque car elle ne peut pas s'appuyer sur ses parents?C'est exactement cela. Il ne faut pas se voiler la face. Aujourd'hui, elle doit reconstruire quelque chose en partant de zéro. Quand on a 19 ans et qu'on n'a rien ni à gauche, ni à droite, ni père, ni mère, on se retrouve seule. Son copain l'aide bien sûr énormément mais ce n'est pas la même chose. Et, pour qu'elle parvienne à vivre avec cela, il faudra encore du temps. Il faut qu'elle vive avec cela car, malheureusement, cette situation ne changera pas.Elle travaille d'ailleurs avec un entraîneur mental?C'est Marc Delpierre, un ancien judoka de haut niveau, qui s'occupe d'elle au niveau psychologique.Si on résume, on peut dire que quand elle vit des moments très positifs ou négatifs, elle est en manque de gens proches?Oui, c'est cela. La plupart des joueuses, comme Kim Clijsters, peuvent compter sur toute une famille. Justine, elle, n'a pas ce soutien. C'est dur pour elle, mais quand je vois ce qu'elle fait, je me dis que ce n'est déjà pas mal. Elle a fait de grands pas au cours des six ou sept derniers mois car elle accepte ce qu'elle doit vivre. Il est vrai aussi, qu'elle a en partie choisi cette vie car l'histoire a voulu qu'elle fasse ce choix-là. Parfois, elle a peur, ce qui est normal, mais de plus en plus souvent, elle a confiance en l'avenir et sait que cela va bien se passer.L'image de Justine n'est-elle pas biaisée? Le grand public la croit très forte alors qu'en fait, elle ne l'est pas tant que cela?Je ne connais aucune joueuse avec la force mentale de Justine. Avec tout ce qu'elle a traversé dans sa vie, je ne vois pas d'autre fille de son âge qui serait capable de frapper dans la balle comme elle le fait. Elle est forte par rapport à ses expériences, elle a traversé les épreuves mais, émotionnellement, elle n'est pas aussi forte qu'on pourrait le penser, c'est exact.Ce Roland Garros et cette demi-finale ne sont-ils pas arrivés un an ou deux ans trop tôt?J'avais moi-même dit cela il y a deux ans quand elle avait failli battre Davenport mais, non, je ne pense pas que ce soit survenu trop tôt. Elle est prête, désormais, à assumer cela. Mais il ne faudrait pas qu'elle retombe dans le même panneau qu'il y a deux ans. Avec le flux qu'elle laisse, elle est épuisée après quinze jours. Mais, aujourd'hui, je pense qu'elle ne va pas connaître de réelle baisse de régime. Elle a perdu des quantités de matches 7-5 ou 6-4 au troisième et je pense que ce mauvais pourcentage va s'amenuiser au fur et à mesure.Physiquement, Justine aurait-elle été capable de vivre le même tournoi, mais face à des joueuses du Top 20?Oui, franchement, oui. Je sais que le tableau parisien n'était pas composé de joueuses du Top 20 mais, aujourd'hui, elle peut assumer physiquement le choc du circuit. Nous avons mis en place une équipe médicale et, désormais, elle peut jouer énormément sans se blesser.A court terme, va-t-on assister à une baisse de régime ou plutôt à une montée constante?J'espère que cette fois-ci, il n'y aura pas de perte d'influx. Il faut enchaîner tout de suite, même si ce qu'elle a vécu à Roland Garros est encore beaucoup plus émotionnel que tout ce qu'elle a connu auparavant.Bernard Ashed