Techniquement, c'est l'un des meilleurs joueurs de notre championnat. Il sait gicler dans le rectangle au bon moment, lit bien le jeu, passe et marque facilement. Runar Kristinsson, qui vient de fêter ses 33 ans, ressemble un peu à Marc Degryse. Lorsqu'on le lui fait remarquer, il rit, car il a beaucoup de choses à raconter à ce sujet.
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Techniquement, c'est l'un des meilleurs joueurs de notre championnat. Il sait gicler dans le rectangle au bon moment, lit bien le jeu, passe et marque facilement. Runar Kristinsson, qui vient de fêter ses 33 ans, ressemble un peu à Marc Degryse. Lorsqu'on le lui fait remarquer, il rit, car il a beaucoup de choses à raconter à ce sujet.Runar Kristinsson : Savez-vous qu'en équipe nationale, pendant deux ou trois ans, j'ai jouécomme arrière gauche? Le sélectionneur voulait construire le jeu à partir de la défense et m'a fait reculer pour que je transmette aux médians ou aux attaquants les ballons que je recevais du gardien. J'ai joué contre la Roumanie de Hagi et face au Brésil: j'ai affronté Leonardo en 1994 puis Ronaldo quand il a disputé son premier match international. Pour le reste, j'ai fait la majeure partie de ma carrière comme médian dans un 4-4-2 à plat. Quatre médians les uns à côté des autres devant la défense. En Islande, j'étais généralement ailier ou deuxième attaquant, voire médian offensif doté d'un rôle libre, en 4-3-3 ou en 3-5-2. Mais au fond, j'ai toujours été un médian qui abat autant de travail défensif qu'offensif. L'équipe nationale d'Islande doit de toute façon consacrer l'essentiel de son match à la défense puisqu'elle ne représente rien sur la carte du football. Chez nous, tout le monde doit travailler. Le contraire est impensable.Je ne me suis jamais senti dans la peau d'un numéro 10, même quand ce numéro était imprimé sur mon maillot. J'aime évoluer à cette position, être libre et distribuer le jeu, mais j'apprécie aussi de travailler pour l'équipe, comme tous les autres. Je ne veux pas qu'on me colle l'image de quelqu'un qui ne travaille pas, ne court pas, qui se borne à délivrer des passes. Je veux travailler dur. C'est d'ailleurs pour ça que je joue toujours en équipe nationale. J'ai entendu ça au début, en effet, et ça ne me fait pas plaisir. éa me frustre. Ceux qui racontent des choses pareilles auraient dû venir me voir jouer en Norvège, deux mois avant que je ne rejoigne Lokeren. D'ailleurs, au club, je suis parmi les joueurs les plus affûtés physiquement. Cette semaine encore, les tests l'ont prouvé."Je ne cours pas pour le plaisir"(Il rit). Vous savez: si, comme c'est le cas ici, je suis aligné comme deuxième attaquant dans un 4-4-2, j'effectue le travail d'un attaquant et non celui d'un médian. Un avant doit quand même se consacrer au rectangle, non? Ou quoi? Dois-je seulement courir jusqu'à la ligne médiane? J'essaie de faire le travail défensif qui m'est demandé. Dois-je travailler davantage offensivement, réaliser plus d'infiltrations? Si on veut dire que je dois travailler plus dur en attaque, c'est déjà moins grave. (Il rit). Je pense que tout ça remonte au premier tour de la saison passée. J'ai été opéré et j'ai raté les six premiers matches. L'entraîneur avait pourtant déclaré lui-même que je ne retrouverais pas la plénitude de mes moyens avant Noël. Autre chose: quand, comme Marc Degryse, vous êtes étiqueté numéro 10, tout le monde accepte que vous ne travailliez pas. Je ne dis pas que c'était le cas de Degryse mais on ne disait rien quand il ne travaillait pas. Un numéro 10 ne doit pas travailler beaucoup. Voilà ce qu'on pensait de lui. Alors qu'en me voyant, on dit: -Il est numéro dix, il ne travaille pas. Alors que je veux le faire. Vous comprenez? Il s'agit surtout de régularité, dit-on. Or, il semblerait que Runar Kristinsson choisisse ses matches. Par exemple, il est toujours présent dans les grands rendez-vous mais après une joute internationale, il n'a pas envie de se battre avec de rudes défenseurs à Lommel, le samedi soir.Je ne gagnerai jamais de match à moi tout seul. C'est l'équipe qui gagne ou qui perd. Dois-je courir comme un fou pendant 90 minutes? Je ne cours pas pour le plaisir. Il faut que d'autres m'aident. J'ai de l'expérience, je sais ce que je fais. Je choisis mes moments pour me reposer comme pour travailler ou réaliser une infiltration. Il est aussi normal qu'après un match international le mercredi, un vol retour vers la Belgique le jeudi, un entraînement le vendredi et un match le samedi, je sois un peu fatigué. Peut-être les internationaux doivent-ils diriger les jeunes du groupe, mais nous avons aussi besoin de l'équipe après un match avec notre pays.Je me sentais bien à Lommel, mais quand l'équipe ne tourne pas, je suis également moins bon.Gretarsson joue moins bien, Sambegu également. Bon, on attend davantage des routiniers. Ils doivent entraîner l'équipe vers un niveau supérieur, mais je ne suis qu'un homme comme les autres. Parfois, je dispute des mauvais matches.En Suède, vous avez joué pour Örgryte, et en Norvège, pour Lilleström. Qu'avez-vous appris en Scandinavie?La Suède et la Norvège ont constitué d'excellentes écoles. Sur le plan physique, car on s'entraîne beaucoup plus que dans le football semi-professionnel de l'Islande. Tactiquement aussi, les Scandinaves sont très forts. Les entraîneurs vous expliquent dans les détails comment fonctionner dans le système. On travaille beaucoup au tableau, on visionne aussi des vidéos mais on travaille tout autant sur le terrain.Quelle est votre position favorite?Je ne sais pas très bien. Quand le système fonctionne bien, j'aime vraiment jouer au sein d'une ligne médiane à quatre.N'éprouvez-vous pas des difficultés dans une équipe qui joue en 4-3-3 et qui aligne souvent un homme de plus dans l'axe de l'entrejeu?Pas si la tactique fonctionne. La plupart des clubs norvégiens évoluent en 4-3-3 comme Bruges, mais Lilleström a toujours pratiqué le 4-4-2, sans avoir de problèmes. Mieux encore: nous avons mis Rosenborg, le club-phare de Scandinavie, en difficulté, car nous étions une des rares équipes à savoir comment dénuder son système.Le 4-4-2 est-il le meilleur système?Je pense que oui. C'est la base de tout. Tout le monde devrait l'apprendre dès le début. Quand vous connaissez les règles de base du 4-4-2, comment il fonctionne offensivement et défensivement, vous passez facilement au 4-3-3 ou au 4-5-1.La folie à Moscou et à ParisLe président a évidemment de grandes ambitions. Il veut amener le club à un niveau supérieur mais c'est très difficile car nous n'avons pas assez de bons joueurs. Nous avons une très bonne équipe de 11 joueurs mais nous avons des problèmes dès que quelques titulaires sont indisponibles. C'est la différence par rapport à Bruges, à Anderlecht, au Standard et à Genk.Comme vous le dites, outre Lokeren, il y a l'Islande, dont vous êtes capitaine, et pour laquelle vous avez déjà disputé 95 matches. Quel est votre meilleur souvenir en équipe nationale?Certainement le match de 1989 à Moscou, devant 80 à 90.000 personnes. A cette époque, l'Union Soviétique de Lobanovsky ne perdait normalement jamais de point à domicile, sauf cette fois-là (il rit). J'étais sur le banc. Je suis entré dans le dernier quart d'heure et nous avons égalisé à 1-1. Une chape de silence s'est abattue sur le stade. Ce fut une expérience formidable, surtout qu'après, l'ambassadeur d'Islande a Moscou nous a conviés à une superbe fête. Nous avons aussi disputé deux matches de qualification pour l'EURO 2000 contre la France, championne du monde. En Islande, nous avons fait 1-1. Lors de la dernière journée, nous avions encore une mince chance de qualification mais ilfallait gagner au Stade de France et nous dépendions du match Ukraine-Russie, qui se jouait en même temps. C'était 2-0 au repos. Nous avons placé la pression plus haut en seconde période et après 20 minutes, nous sommes revenus à 2-2. Le champion du monde a commencé à s'énerver. Nous avons encore obtenu deux demi-occasions de but mais c'est la France qui a finalement gagné. Ensuite, tous les joueurs sont restés sur le terrain, pour obtenir le résultat d'Ukraine-Russie car la France risquait de devoir passer par les matches de barrage. Là encore, ce fut une expérience fantastique.Vous avez vécu un peu partout. Quel est votre endroit de prédilection?J'ai adoré la Thaïlande. La culture, la chaleur des gens, la nourriture. J'aime aussi New York, où j'ai passé trois ou quatre jours avec ma femme, pour rendre visite à son frère, qui étudiait à Boston. Vous devez savoir que les Islandais doivent se rendre à l'étranger pour achever leurs études, à partir d'un certain niveau. Deux de mes trois frères l'ont fait. L'un est opticien et a dû étudier au Danemark. L'autre dirige une entreprise qui fabrique des cuillers. Il a effectué ses études d'ingénieur à Göteborg.Mais le plus bel endroit où vivre? Je ne sais pas. L'Islande est évidemment un pays superbe. La nature, les montagnes, les rivières... Nous avons beaucoup de touristes de Scandinavie, d'Allemagne et d'Amérique. Ils parcourent le pays en auto ou en vélo. De riches Américains pêchent le saumon dan nos rivières. Et puis, il y a la vie nocturne à Reykjavik. La capitale est très trendy, y compris les magasins. L'Islande obtient tout très tôt (il rit).Que vous inspire la vie en Belgique?J'ai l'impression que les Belges apprécient davantage la vie en famille que les Islandais, qu'ils sont plus down to earth que nous. En Islande, les gens pensent avant tout à leur carrière, ils veulent tout avoir: une grande maison, une belle voiture. Mais ils ne peuvent pas tout se payer. Alors, ils doivent travailler encore plus dur... Les deux parents travaillent au moins à temps plein, ils cumulent parfois deux emplois. D'ailleurs, on ne voit presque plus d'argent: tout le monde utilise sa carte Visa. (il rit)."Si on ne veut plus de moi, je rentre au pays"Je n'en sais rien. Nous n'en avons pas encore discuté mais je ne me tracasse pas du tout. Si le club veut me conserver, il discutera rapidement avec moi.Dans le cas contraire, je trouverai un autre club.On a cité le Standard.Mon manager, Didier Frenay, m'a parlé de quelques clubs. Mais je ne m'y intéresse que quand c'est concret. Si je ne trouve rien, je retournerai en Islande. Il y a une vie après le football et je ne la redoute pas. Je voudrais réussir quelque chose de bien là aussi.A quoi ressemblera alors votre vie?Je n'y ai pas encore vraiment réfléchi mais je peux faire pas mal de choses. J'aimerais devenir entraîneur ou trouver un travail dans mon ancien club, le KR Reykjavik, un des plus grands clubs d'Islande, si pas le plus grand. Mon frère en est directeur sportif, sans traitement, je pense. Il est également manager de la plus grande salle d'Islande, quelque chose de comparable au Sportpaleis d'Anvers. Une chose est certaine: en Islande, il me sera très facile de trouver un poste dans le monde du football.Mais à des conditions nettement moins intéressantes qu'à Lokeren, sans doute?Oui mais peut-être aurai-je assez d'argent to take it easy quand j'arrêterai (il rit).Resteriez-vous en Belgique?On ne sait jamais mais en principe, à la fin de ma carrière, je retournerai en Islande. Dans un an ou dans dix ans, je n'en sais rien. Peut-être aurai-je l'opportunité de devenir entraîneur ici ou de trouver un autre poste dans un club.Pour terminer, Runar: votre fils, Runar Alex Runarsson, a sept ans et joue à Lokeren. Il paraît qu'il préfère jouer dans le but, mais son père n'aime pas. Qu'y a-t-il de mal à être gardien?Rien du tout (il rit). Effectivement, il aime jouer au goal et j'essaie de l'en dissuader... parce qu'il a d'autres talents. Il a hérité certaines choses de moi. Je ne les lui ai pas apprises, c'est inné. Il faut faire avec le talent qu'on a. Voilà pourquoi je veux qu'il joue ailleurs (il rit). Christian Vandenabeele"J'ai affronté Ronaldo lors de son premier match international"