"Je vous rappelle dans cinq minutes, une fois que j'aurai couché mon fils à la sieste ". Aurait-il fallu attendre le coronavirus pour enfin plonger de plain-pied dans le XXIe siècle ? Celui de l'égalité des sexes et de la parentalité partagée. La base chez certains, mais une douce utopie dans de trop nombreux milieux. À commencer par le football, ses mises au vert interminables et ces week-ends qui n'en finissent donc jamais. Parce qu'un papa footballeur est d'abord un footballeur à temps plein. Capable de faire l'impasse sur une naissance pour rester focus sur son match. Les exemples ne manquent pas et l'omerta est parfois réelle. Le sujet tabou aussi, forcément. Comme si le football se contentait parfois d'avancer masqué dans un monde en mutation.
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"Je vous rappelle dans cinq minutes, une fois que j'aurai couché mon fils à la sieste ". Aurait-il fallu attendre le coronavirus pour enfin plonger de plain-pied dans le XXIe siècle ? Celui de l'égalité des sexes et de la parentalité partagée. La base chez certains, mais une douce utopie dans de trop nombreux milieux. À commencer par le football, ses mises au vert interminables et ces week-ends qui n'en finissent donc jamais. Parce qu'un papa footballeur est d'abord un footballeur à temps plein. Capable de faire l'impasse sur une naissance pour rester focus sur son match. Les exemples ne manquent pas et l'omerta est parfois réelle. Le sujet tabou aussi, forcément. Comme si le football se contentait parfois d'avancer masqué dans un monde en mutation. En janvier 2017, Kevin Vandendriessche avoue avoir eu " du mal à faire un choix ". Louper la naissance de sa fille Zélie ou pas ? C'est que, ce jour-là, le milieu de terrain ostendais a une demi-finale de Coupe de Belgique à disputer. Le sommet pour une carrière passée entre le Nord de la France et la côte belge, et donc un cas de conscience épineux à régler. " On avait logé à Genk la veille du match. À six heures du matin, ma femme m'appelle et me dit qu'elle pense bien que c'est le jour J. Je lui demande si elle est sûre d'elle parce que la naissance était initialement prévue quelques jours plus tard. En vrai, pour moi, ce n'était pas vraiment une bonne nouvelle. Elle devait accoucher à l'hôpital de Villeneuve-d'Ascq, j'étais à Genk, à deux heures de route. Finalement, j'ai pris le parti d'attendre qu' Yves Vanderhaeghe (le coach de l'époque, ndlr) se lève, mais j'ai surtout passé une partie de ma matinée à peser le pour et le contre. Trop longtemps sans doute. Finalement, au petit-déjeuner, je me décide à aller lui parler. Il me dit : OK, mais tu prends un chauffeur et tu es de retour ce soir. Tu commenceras le match. " L'histoire aurait été belle si le joueur n'avait retenu que sa titularisation et la qualification pour la finale. Malheureusement, entre les deux, restera pour l'éternité un retard amer. " Je suis arrivé vingt minutes trop tard à la maternité. J'ai loupé l'accouchement de ma fille parce que j'ai hésité à y aller. Encore aujourd'hui, ma femme m'en parle. Pour elle, comme pour moi, c'est un petit traumatisme. " Qu'il se rassure, Kevin Vandendriessche n'est pas le seul à ne pas avoir pris conscience à temps de l'importance du moment. Ne demandez d'ailleurs surtout pas ce qu'il en pense à Guy Roux. En décembre dernier, l'ancien homme fort de l'AJ Auxerre version mulet et moustache avait piqué un dernier sprint en forme d'envolée machiste sur le plateau de L'Équipe du soir, en France. Sur un ton hébété forcément plus gênant que réellement caustique, l'homme au bonnet avait déploré à sa façon l'absence dans le groupe du PSG - en déplacement à Montpellier ce jour-là - du défenseur brésilien Marquinhos pour cause d'heureux événement. " Ce sont les hommes qui accouchent, maintenant ? ", avait lâché, décomplexé, ce jeune octogénaire visiblement peu en phase avec les réalités de l'époque. Une question, un malaise et un bad buzz pas volé. Mais une interrogation concrète tout de même : en 2020, un footballeur peut-il donner la priorité à la naissance d'un enfant par rapport à ses obligations professionnelles ? Sur le coup, le PSG avait cru donner la leçon en communiquant avoir " décidé " que son joueur avait le droit de faire l'impasse sur le déplacement dans le Languedoc. Le club parisien se pense-t-il progressiste quand il agit de la sorte ? Sans doute. Reste que dans toute autre profession, l'accord de l'employeur semble souvent bien futile au moment de boucler la valise pour rejoindre la maternité. " Personnellement, je n'ai jamais eu de problème avec ça à Courtrai ", rassure d'abord Julien de Sart, père d'un petit Tom de sept mois et demi. " Mais, si je n'ai pas d'exemple précis, je sais que certains clubs ne se gêneraient pas pour infliger des amendes à leurs joueurs qui viendraient à louper un entraînement ou un match, quelle qu'en soit la cause. Y compris en cas de naissance. " Le PSG n'aurait sans doute pas agi avec autant de savoir-vivre s'il avait dû se priver de son défenseur brésilien à la veille d'une échéance autrement plus importante. " Je n'en suis pas spécialement fier, mais ma femme dit toujours qu'entre une finale de Ligue des Champions et une naissance d'un de mes enfants, il y aurait match ", avoue sans trembler de son côté Thibaut Peyre. " Honnêtement, elle n'a peut-être pas tort, même si je crois qu'il y a une balance à faire. Ce serait en tout cas un sacré dilemme. " Bruno Godeau, tout récemment papa d'une petite Jade aujourd'hui âgée de trois mois, fait jusqu'ici partie des heureux élus. De ces rares papas confrontés à une naissance en plein week-end qui ont pu joindre l'utile à l'agréable. Sans savoir forcément où se situait la partie loisir. " Dans mon cas, cela ne s'est pas joué à grand-chose. Ma fille est née un samedi matin, mais tout juste une heure après, j'ai dû partir parce que nous avions match contre Charleroi. Je n'avais pas dormi de la nuit, donc j'ai débuté sur le banc. Sauf que dix minutes après le coup d'envoi, j'ai dû rentrer au jeu parce que nous avions un blessé. Puis, quelques jours plus tard, on partait en stage hivernal... Ce qui fait que j'ai dû attendre un peu pour avoir mon lot de nuits raccourcies. " Le fait est que, souvent, dans le milieu du ballon rond et des idées qui tournent dans le même sens, le congé légal des dix jours de paternité est trop souvent sacrifié. Oui, sans surprise, le football est un sport conservateur. Souvent en retard sur son temps. Il y a dix ans, Hervé Kagé en payait déjà les frais. " J'ai loupé la naissance de mon aîné, Noé, parce que j'étais en stage avec le Sporting Charleroi au Portugal. Ça a été un moment hyper difficile à vivre, d'autant que j'étais très jeune. " Dix ans plus tard, l'actuel joueur de Courtrai a fait du chemin, multiplié par trois le capital familial, misé sur un chien pour pimenter le quotidien et même appris à préparer le petit-déjeuner en ces temps de confinement forcé. " Évidemment que ce virus change nos vies ! Et celle de nos compagnes aussi, il faut être honnête. Mais je vous mentirais si je vous disais que je n'avais pas envie que la vie normale reprenne. Parce que se réveiller le matin avec les cris, s'endormir le soir avec les pleurs, nerveusement, ce n'est pas facile. On s'amuse hein, mais parfois, ça dégénère. Bref, je me rends surtout compte du gros boulot que ma femme fait chaque jour quand je ne suis pas là. " Un aveu en forme de résumé pour papa modèle en apprentissage et prêt à tout pour se rendre les journées moins longues. Quitte à faire saigner la carte bancaire tant qu'il était encore temps. " Mercredi dernier, avant le confinement imposé prévu pour midi, je me suis rué chez Filigranes à Bruxelles pour dévaliser le rayon jeux de société ", confie Thibaut Peyre. " Un Monopoly, un Labyrinthe, une boîte de Kapla, je n'ai pas fait dans le détail. " Père de deux petites filles de cinq ans et demi et sept mois, le défenseur malinois conjugue au présent le complexe oedipien. " Déjà qu'elles ne me lâchent pas d'une semelle en général quand je suis à la maison, ici, ça dépasse l'entendement. Pour elles, c'est la fête tous les jours. Pour moi, c'est l'occasion de lâcher un peu le Thermomix pour tenter des recettes un peu plus élaborées avec mon aînée. Elle a son propre tablier maintenant ! " Chef à temps partiel, mais père de famille à temps plein, le Français ne fait pas que travailler ses plats signatures, il planche aussi, comme d'autres de ses comparses, sur une répartition des tâches plus égalitaires pour l'après-coronavirus. " C'est clair que je fais aujourd'hui des choses que je ne faisais pas avant ", concède encore Julien de Sart entre deux balades. " La mise à la sieste, le biberon, c'est vrai que c'est nouveau pour moi. Je crois que j'ai été papa poule dès le premier jour, mais que je ne me rendais pas forcément compte de ce que ça impliquait d'être H24 avec ses enfants. Ce que vit ma femme depuis la naissance. Mais je considère que c'est une chance formidable. Surtout à un âge où il se passe quelque chose de nouveau tous les jours. La semaine dernière, il s'est retourné pour la première fois sur son tapis d'éveil. Pour moi, c'était l'équivalent d'un triplé en finale de Ligue des Champions... " Filer la métaphore pour mieux faire passer la pilule, Jelle Vossen connaît. Père de deux petites filles de respectivement six mois et trois ans et demi, l'attaquant aux 127 pions plantés en Pro League combine avec une compagne assistante en droit pénal à l'Université de Gand. " Qui, comme vous je suppose, est obligée de faire avec le télétravail. Un peu une blague quand on a deux enfants en bas âge à la maison. " Les vrais savent. " Du coup, j'essaie de compenser par rapport au reste de l'année où c'est souvent moi qui suis parti. Cet après-midi, par exemple, on a fait des crêpes. Clairement, c'est aussi là qu'on se rend compte qu'il y a 24 heures dans une journée... " Nils Schouterden ne démentira pas. Père de deux garçons de cinq et sept ans, le milieu de terrain eupenois doit, lui, faire avec une épouse qui tient une épicerie de fruits et légumes. " Autant vous dire que si moi je chôme, elle travaille pour quatre depuis que la quarantaine a commencé. Les affaires tournent bien, mais moi je sue un peu. J'essaie de m'acquitter des tâches ménagères pendant que mes garçons jouent au foot dans le jardin. Et puis, comme il fait beau, j'en profite pour tailler les haies, tondre la pelouse. Le jardin n'aura jamais été aussi bien tenu ! " On est bien loin des heures sans but à attendre que le temps passe entre deux entraînements ou des parties de console qui s'éternisent en stage sur la Costa del Sol en plein hiver. Depuis son accouchement manqué, Kevin Vandendriessche, toujours actif à Ostende, compense. Et rappelle que contrairement à beaucoup de papas, les footballeurs profitent d'horaires adaptés qui leur permettent de passer pas mal de temps en famille au quotidien. " Rien comparé à ce qu'on vit aujourd'hui évidemment. (Il rit). Mais vu que ma femme travaille dans l'immobilier, j'ai l'habitude d'aller les déposer et les reprendre à l'école. Mais le confinement, c'est encore autre chose. Heureusement qu'on a un trampoline et une balançoire dans le jardin... " Même son de cloche pour Igor de Camargo. Si le Brésilien de Malines a " toujours eu la chance que ses enfants naissent en semaine, entre deux matches ", il convient de devoir faire preuve de créativité ces derniers jours pour occuper la marmaille. " On fait beaucoup de peinture, mais honnêtement, Netflix est un bon ami et encore, j'ai de la chance que les miens s'occupent aussi bien tout seuls. Du coup, moi, je viens de finir un puzzle de 1.000 pièces et je travaille aussi sur mes cours d'entraîneur en regardant des vieux matches. " Et puis, il y a ceux qui ont le temps moins long que les autres grâce au corona. Comme Massimo Bruno. Cloué au lit depuis son opération aux ligaments croisés du genou gauche début mars, le Carolo a accueilli la quarantaine avec philosophie. " Comme j'en ai encore pour cinq semaines avant de pouvoir poser le pied par terre, je suis content d'avoir un peu de compagnie. C'est pour ma femme que c'est plus compliqué. Elle est coincée avec un unijambiste et un petit bout de deux ans et demi... " Un contre-exemple qui ne masquera pas l'essentiel. Si le milieu a encore du chemin à faire s'il veut prôner l'égalité parentale, le coronavirus n'aura au moins peut-être pas été vain pour tout le monde. Et renvoyer, qui sait, un jour à la préhistoire les congés de paternité selon Guy Roux. " Il nous disait : Vous avez droit à onze jours, vous prendrez onze lundis ", racontait en décembre dernier Johan Radet, ancien de l'AJ Auxerre entre 1996 et 2007 au magazine So Foot. " Mais le lundi, c'était le jour de repos... " Comme Guy Roux, le football est parfois fourbe quand on le dégenre.2020_03_20_17_29_30_51.xml