En Argentine, pour illustrer le rapport entre les clubs de province et les clubs de la capitale, les gens disent : Dios está en todas partes, pero tiene su oficina en Buenos Aires. Lisez : Dieu est partout mais son bureau est à Buenos Aires. En gros : toutes les décisions importantes sont prises dans la capitale. Mais si le centre de gravité du football argentin se trouve à Buenos Aires, c'est dans le triangle Córdoba-Santa Fe-Rosario que son coeur bat. Bienvenue dans la la pampa húmeda, la savane.

Belgrano - Le 'barro del loco tito'., SARA ELISA GONZALEZ
Belgrano - Le 'barro del loco tito'. © SARA ELISA GONZALEZ

" Au plus profond des terres, on trouve encore de grandes étendues et des terres de culture. Les enfants peuvent grimper aux arbres et apprennent à jouer dans des circonstances difficiles, sur des terrains sautillants, avec des objets qui ressemblent à des ballons ", dit Raúl Romero, recruteur de jeunes joueurs à Colón, le club de Santa Fe. " Comme ils doivent sans cesse s'adapter à de nouvelles situations, ils développent très tôt leurs capacités techniques. Leur plus grand problème, c'est qu'ils se nourrissent mal. Beaucoup sont sous-alimentés. "

Des études démontrent que les meilleurs joueurs argentins (environ 70 % des internationaux) sont nés dans la pampa húmeda. Les clubs de Buenos Aires les achètent parce qu'ils sont incapables de les former et, quand ils les revendent à des clubs européens, ce sont eux qui se taillent la plus grosse part du gâteau.

" Diego Maradona est une exception ", dit Romero. " Il a grandi dans un quartier pauvre de Buenos Aires. Mais il a connu les mêmes problèmes que les enfants de la campagne. "

Pour comprendre les états d'âme du football argentin, il faut donc quitter la capitale et ses barrios surpeuplés et prendre la Ruta Nacional 9 en direction de Rosario et Córdoba. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, cette route était appelée Camino Real del Perú, c'était la voie royale qui partait de Buenos Aires pour rejoindre le nord du pays via Córdoba, Santiago del Estero, San Miguel de Tucumán, Salta et San Salvador de Jujuy.

Depuis, elle a subi un fameux lifting et elle est désormais parsemée de slogans nationalistes : Las Malvinas son argentinas. Traduction : Les Iles Malouines appartiennent à l'Argentine. Là-bas, on n'a pas encore oublié la guerre de 1982. A moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle prise de conscience ?

Une restructuration qui fait peur

A Córdoba, il y a trois clubs de football : Belgrano, Talleres et Instituto, même si ce dernier, qui aime se définir comme le plus grand producteurs de talent au monde, évolue en deuxième division et éprouve des difficultés à rivaliser avec les deux autres. Le 8 août, il fêtera son centenaire. Mais La Gloria, qui a formé Mario Kempes, Osvaldo Ardiles, Diego Klimowicz et Paulo Dybala, sera écarté du plus haut niveau pour la treizième saison consécutive.

Belgrano - Le noyau dur de Belgrano où évolue un certain Matias Suarez., SARA ELISA GONZALEZ
Belgrano - Le noyau dur de Belgrano où évolue un certain Matias Suarez. © SARA ELISA GONZALEZ

" En 2011-2012, l'année où Dybala a percé, nous sommes passés très près de la montée ", dit Pablo Alvarez, coordinateur des équipes d'âge et ex-entraîneur ad interim d'Instituto. " Nous avons terminé devant Rosario Central, mais avons échoué à trois points de River Plate. "

Au cours des prochaines saisons, des clubs comme Instituto éprouveront encore plus de difficultés à monter. D'une part parce que le nombre d'équipes de Primera División diminue d'année en année et d'autre part parce que la D2 s'apprête à subir une grande réforme.

A partir de la saison 2019-2020, il y aura deux poules : une avec les clubs de Buenos Aires et une avec ceux du reste du pays. Il se chuchote que les clubs de la capitale en ont assez d'effectuer de longs déplacements.

" Cette restructuration de la D2, c'est la mort du football argentin ", soupire Alvarez. " Les clubs de Buenos Aires veulent diminuer les coûts et ces économies leur permettront de proposer de meilleurs contrats aux joueurs. Dans leur série, leurs déplacements seront limités à 200 km tandis que nous en aurons 2000, soit 16 heures d'autocar.

Nous devrons partir deux jours avant les matches pour que les joueurs soient frais au coup d'envoi. Cela signifie que nous devrons dépenser beaucoup plus d'argent en frais de transports et en nuits d'hôtel. Cet argent, nous ne pourrons pas l'investir dans l'équipe. "

Un programme d'éradication de la violence à Belgrano

Sur une saison, les joueurs d'Instituto parcourent plus de 100.000 km. Il n'est pas rare qu'après un certain temps, ils craquent mentalement. " Je sais que certains simulent des blessures pour éviter des déplacements de 1000 km ", dit Alvarez. " Parfois, ils tentent de faire pression sur la direction pour qu'elle affrète un charter mais nous ne pouvons nous le permettre qu'une fois ou deux par saison. "

Pendant qu'Instituto panse ses plaies, Belgrano se prépare à disputer son dernier match à domicile de la saison. Le stade est désuet et c'est tout juste s'il ne s'effondre pas suite aux pluies diluviennes des derniers jours. Mais un plan de rénovation existe et le club devrait un jour évoluer dans une arène de 45.000 places. La première phase des travaux, une nouvelle tribune de 10.000 places assises, a déjà a été réalisée.

Malgré le manque de confort élémentaire, le stade affiche complet pour la visite de Temperley. Le noyau dur de Belgrano crache le feu. Avec ses 33.000 socios et un million de sympathisants répartis dans toute la province, Belgrano est le club le plus populaire de Córdoba. C'est ce qui fait sa force et sa faiblesse car il doit de temps en temps faire face à des excès de violence.

" Comme tous les clubs argentins, nous avons connu des problèmes au stade et en dehors ", dit Sergio Villella, vice-président de Belgrano. " Avec l'université de Córdoba, nous avons mis en place un programme d'éradication de la violence. Et les résultats n'ont pas tardé. "

Contrairement à d'autres clubs, Belgrano a la réputation de payer ses joueurs à temps. Le 1er ou le 2 du mois, l'argent est sur leur compte. Dans d'autres clubs, ils doivent parfois attendre quatre ou cinq mois. " Et pourtant, il est très difficile de convaincre des joueurs de venir à Córdoba ", dit Villella. " Pour eux, c'est une punition : ils préfèrent rester à Buenos Aires. "

Des difficultés à rivaliser avec les clubs de Buenos Aires

Unión et Colón, les deux clubs de Santa Fe, éprouvent depuis plusieurs années des difficultés à rivaliser avec la crème du football argentin. C'est la première fois qu'ils se qualifient tous les deux ensemble pour une compétition internationale - pour Unión, il s'agit même d'une première qualification - mais ils manquent cruellement d'ambition.

" A Santa Fe, les gens travaillent de 8 h à midi et de 16 h à 20h ", dit Nicolás Frutos, qui y est né et à y grandi. " Entre les deux ils font la sieste. Ils sont lourds et pas du tout compétitifs. Ils n'ont pas ce côté rebelle. "

Selon Martin Cicotello, ex-responsable de l'école des jeunes d'Unión, tout se résume en un mot : mentalité. " La mentalité des décideurs doit changer. Ils doivent comprendre que l'argent consacré à l'académie est un investissement, pas une dépense. Unión éprouve des difficultés à placer ses joueurs en Europe mais s'il travaille bien, dans les cinq ans, le club pourra fournir les meilleurs clubs d'Europe.

Pourquoi les clubs belges ne pourraient-ils pas passer directement par Unión ? Le club y gagnera plus que s'il vend un joueur à San Lorenzo et Anderlecht, par exemple, payera moins cher. C'est donc du win-win. Mais Unión n'a jamais voulu être une usine à fabriquer des joueurs en série. A Colón, on fait moins dans le social... "

Raul Romero, scout à Colón, ne s'en émeut pas. Nous le surprenons en train d'observer les dernières minutes d'un match amical entre Colón et River Plate. " Colón forme des joueurs et les revend avec bénéfice. Unión forme aussi des joueurs mais il n'arrive pas à les vendre. Quel joueur leur a permis de réaliser une plus-value récemment ? "

Une ville à la mentalité de village

A Colón, la boutique tourne à plein régime. Au cours des trois dernières années, le club a réalisé les deux meilleures affaires de son histoire. En 2015, il a vendu Lucas Alario à River Plate et touché un pourcentage sur la somme de transfert du joueur au Bayer Leverkusen. Germán Conti, pour sa part, a été vendu directement à Benfica. " Ces transferts constituent une bonne image de marque. Les parents voient cela et se disent que leur fils pourrait être le suivant sur la liste. "

Malgré une vitrine aux trophées pratiquement vide, Colón peut compter sur la fidélité de ses fans. " Lorsque nous avons affronté Club Olimpo à Bahia Blanca, une vingtaine de supporters de Colón sont venus d'Ushuaia pour nous voir. Ils avaient parcouru 2400 km car Bahía Blanca était la ville la plus proche où ils pouvaient nous voir. Incroyable, non ? "

A un jet de pierre de Santa Fe, de l'autre côté du Rio Paraná, le Club Atlético Patronato de la Juventud Católica monte en puissance. Avec le soutien de la province d'Entro Rios et du Banco Entro Rios, cela fait trois ans qu'il tient le coup en D1 et rivalise avec ses voisins d'Unión et de Colón.

Mais ce n'est que maintenant qu'il paye les conséquences de cette évolution. Son stade tombe en ruine, sa capacité a été ramenée de 18.000 à 14.000 places et le nombre d'entrées a chuté de façon draconienne. En D2 et en D3, Patronato jouait régulièrement dans un stade plein. Maintenant, il accueille en moyenne trois à quatre mille spectateurs.

" C'est en partie dû à l'augmentation du prix des billets ", dit l'attachée de presse. " En D3, une entrée coûtait 120 pesos ( 3,70 euros, ndlr). Maintenant, il faut compter 320 pesos ( 10 euros, ndlr). Les gens ne peuvent plus se permettre d'assister à tous les matches à domicile. Et puis, ils sont gâtés. Les habitants du Paraná sont difficiles. Il faut déployer beaucoup de temps et d'énergie pour les faire sortir de chez eux. Nous sommes une ville à la mentalité de village. "

Rosario, synonyme de décadence

Avec un budget mensuel de 155.000 euros, soit le salaire d'un seul joueur de Boca, Patronato compte ses sous. " Sebastián Ribas était sur le banc à Karpaty Lviv, en Ukraine, et nous avons pu le louer à bon prix ", dit Juan Pablo Pumpido, l'entraîneur. " La saison dernière, il a terminé deuxième buteur du championnat avec 13 buts mais nous n'avions pas les moyens de l'acheter définitivement ( Ribas à signé à Lanús, ndlr).

Belgrano - Où une maman assiste au match face à Temperley avec son enfant sur les bras., SARA ELISA GONZALEZ
Belgrano - Où une maman assiste au match face à Temperley avec son enfant sur les bras. © SARA ELISA GONZALEZ

Un autre club argentin aurait sans doute emprunté de l'argent pour pouvoir s'offrir un tel joueur mais notre club a des origines catholiques et est dirigé par des gens simples. C'est pour cela que nous ne dépensons pas l'argent que nous n'avons pas. "

Le contraste avec Rosario Central est saisissant : le quadruple champion d'Argentine a longtemps traîné une dette de 7,5 millions d'euros. Rosario est synonyme de décadence : les filles y sont les plus jolies du pays, on y trouve des boîtes à la mode et des restaurants à tous les coins de rue. C'est aussi la ville du football mais les supporters sont également les plus fous du pays.

" Si nous gagnons trois matches d'affilée, nous sommes les rois. Mais si nous perdons le suivant, ils veulent nous couper la tête ", dit Daniel Quinteros (42), qui a joué au Germinal Beerschot et a porté le maillot de Rosario Central de 1996 à 2003. Aujourd'hui, il est agent de joueurs.

" A Buenos Aires, il y a cent clubs. A Rosario, il y en a deux, pour un million et demi d'habitants. On est soit fan de Rosario Central, soit supporter des Newell's Old Boys. C'est pourquoi la pression sur les joueurs est immense. Celui qui survit à Newell's ou à Central peut jouer dans n'importe quel club au monde. Dans cette ville, pour réussir, il faut un coeur de pierre. "

La crise ? Quelle crise ?

Rosario Central est le best of the rest. Il a même perturbé, pendant un certain temps, l'hégémonie de Boca Juniors et River Plate, deux clubs qui ont tout le pays derrière eux et peuvent compter sur un marketing énorme. " Il se passe parfois des choses dont je me demande comment elles sont possibles ", dit Quinteros.

" La saison dernière, Boca devait jouer contre Gimnasia y Esgrima à La Plata. Il tombait des cordes mais, après avoir vérifié, le terrain, l'arbitre a dit aux journalistes qu'il était praticable. Un quart d'heure plus tard, il a annoncé que le match était remis en raison de l'état du terrain. Entre-temps, il avait probablement reçu un coup de fil d'un dirigeant de Boca qui, quelques jours plus tard, devait disputer un match de Copa Libertadores en Colombie... "

En fait, l'Argentine est en proie à un étrange paradoxe. Le pays est en récession et de nombreux Argentins étaient convaincus que le gouvernement allait profiter de la Coupe du monde pour diminuer leur pouvoir d'achat sans faire de bruit. La population est tellement habituée à la succession de crises - depuis la fin de la junte militaire, au début des années '80, le pays implose tous les 10 ans - qu'elle tente à chaque fois de faire face à la situation.

Entre-temps, dans le football, l'argent continue à circuler et ce sport semble avoir échappé à la crise. Les gens préfèrent avoir faim que ne pas aller au stade. Les histoires de supporters qui revendent leur voiture ou leur lit pour pouvoir assiser à des matches de Copa Libertadores ou de Copa Sudamericana sont légion.

" La crise ? Quelle crise ? " Villella joue les vierges effarouchées. " C'est peut-être l'impression qu'on a de l'extérieur mais le football argentin n'est pas en crise. Il se porte même très bien : les clubs ont plus de moyens financiers qu'avant, les stades sont pleins, le championnat est d'un très bon niveau et nos clubs peuvent à nouveau rivaliser avec les meilleures équipes d'Amérique du Sud. "

Buenos Aires contre les autres

Pourtant, cela fait un bout de temps que le football argentin traverse une crise existentielle. Que penser de l'exode massif de joueurs vers l'Europe mais aussi vers le Brésil, le Mexique et la Colombie ? Et de la domination de loscinco grandes (Boca Juniors, River Plate, Independiente, San Lorenzo et Racing Club) qui, sur le plan économique surtout, cannibalisent les autres ?

Ils ont les plus gros sponsors, le plus de visibilité et les recettes les plus élevées en matière de droits de télévision. Ce n'est pas un hasard s'ils viennent tous de Buenos Aires. Douze des 26 clubs qui vont entamer le nouveau championnat, sont issus de la capitale ou des environs immédiats.

La Primera División semble se résumer à une lutte entre Buenos Aires et le reste du pays. C'est un vestige du passé. Aux débuts du football argentin, seuls les clubs de Buenos Aires et de sa province jouaient. Les équipes de Rosario, Santa Fe et Córdoba n'ont été admises que plus tard. Les clubs de province n'ont pas encore rattrapé ce retard historique mais ils s'y attellent. " Les plus petits clubs devraient unir leurs forces pour rétablir l'équilibre sur le plan économique ", dit Villella. " Le football argentin s'en porterait mieux. "

L'AFA, royaume du conservatisme et du favoritisme

La Superliga Quilmes Clásica débute le vendredi 10 août avec 26 clubs, deux de moins que la saison dernière et quatre de moins qu'il y a deux ans. En 2020, il n'en restera plus que 20 et on disputera à nouveau un championnat classique, avec des matches aller et des matches retour.

La véritable révolution du football argentin a déjà eu lieu l'an dernier avec la fondation de la Superliga Argentina de Fútbol, une association privée qui régit le championnat de D1. De 1983 à 2017, la Primera División était organisée par l'Asociación del Fútbol Argentino (AFA) mais, sous la pression des grands clubs, les dirigeants de Buenos Aires ont été contraints de céder une partie de leur pouvoir.

Ces dernières années, l'AFA a été tellement critiquée que sa situation de monopole était devenue intenable. " Vingt des 26 clubs sont endettés jusqu'au cou mais l'AFA a laissé faire ", dit-on à Patronato. " Il n'y avait pratiquement aucun contrôle. La Superliga va remettre de l'ordre. "

Au cours des dernières années, le manque d'organisation de la fédération a énervé les entraîneurs, les joueurs et les dirigeants. Voici peu, Belgrano a failli en être victime. Il a joué son dernier match de championnat de la saison contre Temperley un samedi et le dimanche, l'AFA a téléphoné pour organiser un match de coupe le lundi.

" De nombreux joueurs étaient déjà partis en vacances et nous ne savons pas pourquoi ce match n'avait pas été planifié plus tôt ", soupire Matías Suárez. " Mais c'est ainsi que fonctionne l'AFA... De plus, nous ne sommes pas traités de la même façon que les clubs de Buenos Aires. Si Boca et River refusent de jouer, l'AFA accède immédiatement à leur souhait. Nous, on nous menace. Heureusement, le club a tenu bon. "

Nicolás Frutos l'admet : l'AFA est confrontée à un problème structurel. " La saison dernière, pour la première fois de l'histoire, un calendrier a été établi trois mois à l'avance. Les clubs savaient donc s'ils joueraient le vendredi, le samedi ou le dimanche. Nous commençons à imiter l'Europe. En Uruguay ou au Paraguay, c'est le lundi que les clubs savent quand ils joueront le week-end suivant. "

Unión - Des jeunes joueurs s'échauffent derrière le stade., SARA ELISA GONZALEZ
Unión - Des jeunes joueurs s'échauffent derrière le stade. © SARA ELISA GONZALEZ
Unión - Martin Cicotello au côté de Nicolas Frutos., SARA ELISA GONZALEZ
Unión - Martin Cicotello au côté de Nicolas Frutos. © SARA ELISA GONZALEZ
Unión - Des marchands écoulant des saveurs locales à proximité du stade., SARA ELISA GONZALEZ
Unión - Des marchands écoulant des saveurs locales à proximité du stade. © SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate., SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate. © SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero (photo) sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate., SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero (photo) sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate. © SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate., SARA ELISA GONZALEZ
Colón - Quelques jeunes et Raul Romero sont les spectateurs attentifs d'une joute amicale entre Colon et River Plate. © SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'Estadio Presbitero Bartolomé Grella, du nom du prêtre milanais qui a fondé le club., SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'Estadio Presbitero Bartolomé Grella, du nom du prêtre milanais qui a fondé le club. © SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'entraîneur de Patronato Juan Pablo Pumpido., SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'entraîneur de Patronato Juan Pablo Pumpido. © SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'attachée de presse Gimena Gaitan., SARA ELISA GONZALEZ
Patronato - L'attachée de presse Gimena Gaitan. © SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - 71 réfère au premier titre obtenu cette année-là., SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - 71 réfère au premier titre obtenu cette année-là. © SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - Maestro Angel Tulio est considéré comme le meilleur entraîneur de l'histoire du club., SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - Maestro Angel Tulio est considéré comme le meilleur entraîneur de l'histoire du club. © SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - Un employé et riverain de Rosario CentraL., SARA ELISA GONZALEZ
Rosario - Un employé et riverain de Rosario CentraL. © SARA ELISA GONZALEZ
En Argentine, pour illustrer le rapport entre les clubs de province et les clubs de la capitale, les gens disent : Dios está en todas partes, pero tiene su oficina en Buenos Aires. Lisez : Dieu est partout mais son bureau est à Buenos Aires. En gros : toutes les décisions importantes sont prises dans la capitale. Mais si le centre de gravité du football argentin se trouve à Buenos Aires, c'est dans le triangle Córdoba-Santa Fe-Rosario que son coeur bat. Bienvenue dans la la pampa húmeda, la savane. " Au plus profond des terres, on trouve encore de grandes étendues et des terres de culture. Les enfants peuvent grimper aux arbres et apprennent à jouer dans des circonstances difficiles, sur des terrains sautillants, avec des objets qui ressemblent à des ballons ", dit Raúl Romero, recruteur de jeunes joueurs à Colón, le club de Santa Fe. " Comme ils doivent sans cesse s'adapter à de nouvelles situations, ils développent très tôt leurs capacités techniques. Leur plus grand problème, c'est qu'ils se nourrissent mal. Beaucoup sont sous-alimentés. " Des études démontrent que les meilleurs joueurs argentins (environ 70 % des internationaux) sont nés dans la pampa húmeda. Les clubs de Buenos Aires les achètent parce qu'ils sont incapables de les former et, quand ils les revendent à des clubs européens, ce sont eux qui se taillent la plus grosse part du gâteau. " Diego Maradona est une exception ", dit Romero. " Il a grandi dans un quartier pauvre de Buenos Aires. Mais il a connu les mêmes problèmes que les enfants de la campagne. " Pour comprendre les états d'âme du football argentin, il faut donc quitter la capitale et ses barrios surpeuplés et prendre la Ruta Nacional 9 en direction de Rosario et Córdoba. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, cette route était appelée Camino Real del Perú, c'était la voie royale qui partait de Buenos Aires pour rejoindre le nord du pays via Córdoba, Santiago del Estero, San Miguel de Tucumán, Salta et San Salvador de Jujuy. Depuis, elle a subi un fameux lifting et elle est désormais parsemée de slogans nationalistes : Las Malvinas son argentinas. Traduction : Les Iles Malouines appartiennent à l'Argentine. Là-bas, on n'a pas encore oublié la guerre de 1982. A moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle prise de conscience ? A Córdoba, il y a trois clubs de football : Belgrano, Talleres et Instituto, même si ce dernier, qui aime se définir comme le plus grand producteurs de talent au monde, évolue en deuxième division et éprouve des difficultés à rivaliser avec les deux autres. Le 8 août, il fêtera son centenaire. Mais La Gloria, qui a formé Mario Kempes, Osvaldo Ardiles, Diego Klimowicz et Paulo Dybala, sera écarté du plus haut niveau pour la treizième saison consécutive. " En 2011-2012, l'année où Dybala a percé, nous sommes passés très près de la montée ", dit Pablo Alvarez, coordinateur des équipes d'âge et ex-entraîneur ad interim d'Instituto. " Nous avons terminé devant Rosario Central, mais avons échoué à trois points de River Plate. " Au cours des prochaines saisons, des clubs comme Instituto éprouveront encore plus de difficultés à monter. D'une part parce que le nombre d'équipes de Primera División diminue d'année en année et d'autre part parce que la D2 s'apprête à subir une grande réforme. A partir de la saison 2019-2020, il y aura deux poules : une avec les clubs de Buenos Aires et une avec ceux du reste du pays. Il se chuchote que les clubs de la capitale en ont assez d'effectuer de longs déplacements. " Cette restructuration de la D2, c'est la mort du football argentin ", soupire Alvarez. " Les clubs de Buenos Aires veulent diminuer les coûts et ces économies leur permettront de proposer de meilleurs contrats aux joueurs. Dans leur série, leurs déplacements seront limités à 200 km tandis que nous en aurons 2000, soit 16 heures d'autocar. Nous devrons partir deux jours avant les matches pour que les joueurs soient frais au coup d'envoi. Cela signifie que nous devrons dépenser beaucoup plus d'argent en frais de transports et en nuits d'hôtel. Cet argent, nous ne pourrons pas l'investir dans l'équipe. " Sur une saison, les joueurs d'Instituto parcourent plus de 100.000 km. Il n'est pas rare qu'après un certain temps, ils craquent mentalement. " Je sais que certains simulent des blessures pour éviter des déplacements de 1000 km ", dit Alvarez. " Parfois, ils tentent de faire pression sur la direction pour qu'elle affrète un charter mais nous ne pouvons nous le permettre qu'une fois ou deux par saison. " Pendant qu'Instituto panse ses plaies, Belgrano se prépare à disputer son dernier match à domicile de la saison. Le stade est désuet et c'est tout juste s'il ne s'effondre pas suite aux pluies diluviennes des derniers jours. Mais un plan de rénovation existe et le club devrait un jour évoluer dans une arène de 45.000 places. La première phase des travaux, une nouvelle tribune de 10.000 places assises, a déjà a été réalisée. Malgré le manque de confort élémentaire, le stade affiche complet pour la visite de Temperley. Le noyau dur de Belgrano crache le feu. Avec ses 33.000 socios et un million de sympathisants répartis dans toute la province, Belgrano est le club le plus populaire de Córdoba. C'est ce qui fait sa force et sa faiblesse car il doit de temps en temps faire face à des excès de violence. " Comme tous les clubs argentins, nous avons connu des problèmes au stade et en dehors ", dit Sergio Villella, vice-président de Belgrano. " Avec l'université de Córdoba, nous avons mis en place un programme d'éradication de la violence. Et les résultats n'ont pas tardé. " Contrairement à d'autres clubs, Belgrano a la réputation de payer ses joueurs à temps. Le 1er ou le 2 du mois, l'argent est sur leur compte. Dans d'autres clubs, ils doivent parfois attendre quatre ou cinq mois. " Et pourtant, il est très difficile de convaincre des joueurs de venir à Córdoba ", dit Villella. " Pour eux, c'est une punition : ils préfèrent rester à Buenos Aires. " Unión et Colón, les deux clubs de Santa Fe, éprouvent depuis plusieurs années des difficultés à rivaliser avec la crème du football argentin. C'est la première fois qu'ils se qualifient tous les deux ensemble pour une compétition internationale - pour Unión, il s'agit même d'une première qualification - mais ils manquent cruellement d'ambition. " A Santa Fe, les gens travaillent de 8 h à midi et de 16 h à 20h ", dit Nicolás Frutos, qui y est né et à y grandi. " Entre les deux ils font la sieste. Ils sont lourds et pas du tout compétitifs. Ils n'ont pas ce côté rebelle. " Selon Martin Cicotello, ex-responsable de l'école des jeunes d'Unión, tout se résume en un mot : mentalité. " La mentalité des décideurs doit changer. Ils doivent comprendre que l'argent consacré à l'académie est un investissement, pas une dépense. Unión éprouve des difficultés à placer ses joueurs en Europe mais s'il travaille bien, dans les cinq ans, le club pourra fournir les meilleurs clubs d'Europe. Pourquoi les clubs belges ne pourraient-ils pas passer directement par Unión ? Le club y gagnera plus que s'il vend un joueur à San Lorenzo et Anderlecht, par exemple, payera moins cher. C'est donc du win-win. Mais Unión n'a jamais voulu être une usine à fabriquer des joueurs en série. A Colón, on fait moins dans le social... " Raul Romero, scout à Colón, ne s'en émeut pas. Nous le surprenons en train d'observer les dernières minutes d'un match amical entre Colón et River Plate. " Colón forme des joueurs et les revend avec bénéfice. Unión forme aussi des joueurs mais il n'arrive pas à les vendre. Quel joueur leur a permis de réaliser une plus-value récemment ? " A Colón, la boutique tourne à plein régime. Au cours des trois dernières années, le club a réalisé les deux meilleures affaires de son histoire. En 2015, il a vendu Lucas Alario à River Plate et touché un pourcentage sur la somme de transfert du joueur au Bayer Leverkusen. Germán Conti, pour sa part, a été vendu directement à Benfica. " Ces transferts constituent une bonne image de marque. Les parents voient cela et se disent que leur fils pourrait être le suivant sur la liste. " Malgré une vitrine aux trophées pratiquement vide, Colón peut compter sur la fidélité de ses fans. " Lorsque nous avons affronté Club Olimpo à Bahia Blanca, une vingtaine de supporters de Colón sont venus d'Ushuaia pour nous voir. Ils avaient parcouru 2400 km car Bahía Blanca était la ville la plus proche où ils pouvaient nous voir. Incroyable, non ? " A un jet de pierre de Santa Fe, de l'autre côté du Rio Paraná, le Club Atlético Patronato de la Juventud Católica monte en puissance. Avec le soutien de la province d'Entro Rios et du Banco Entro Rios, cela fait trois ans qu'il tient le coup en D1 et rivalise avec ses voisins d'Unión et de Colón. Mais ce n'est que maintenant qu'il paye les conséquences de cette évolution. Son stade tombe en ruine, sa capacité a été ramenée de 18.000 à 14.000 places et le nombre d'entrées a chuté de façon draconienne. En D2 et en D3, Patronato jouait régulièrement dans un stade plein. Maintenant, il accueille en moyenne trois à quatre mille spectateurs. " C'est en partie dû à l'augmentation du prix des billets ", dit l'attachée de presse. " En D3, une entrée coûtait 120 pesos ( 3,70 euros, ndlr). Maintenant, il faut compter 320 pesos ( 10 euros, ndlr). Les gens ne peuvent plus se permettre d'assister à tous les matches à domicile. Et puis, ils sont gâtés. Les habitants du Paraná sont difficiles. Il faut déployer beaucoup de temps et d'énergie pour les faire sortir de chez eux. Nous sommes une ville à la mentalité de village. " Avec un budget mensuel de 155.000 euros, soit le salaire d'un seul joueur de Boca, Patronato compte ses sous. " Sebastián Ribas était sur le banc à Karpaty Lviv, en Ukraine, et nous avons pu le louer à bon prix ", dit Juan Pablo Pumpido, l'entraîneur. " La saison dernière, il a terminé deuxième buteur du championnat avec 13 buts mais nous n'avions pas les moyens de l'acheter définitivement ( Ribas à signé à Lanús, ndlr). Un autre club argentin aurait sans doute emprunté de l'argent pour pouvoir s'offrir un tel joueur mais notre club a des origines catholiques et est dirigé par des gens simples. C'est pour cela que nous ne dépensons pas l'argent que nous n'avons pas. " Le contraste avec Rosario Central est saisissant : le quadruple champion d'Argentine a longtemps traîné une dette de 7,5 millions d'euros. Rosario est synonyme de décadence : les filles y sont les plus jolies du pays, on y trouve des boîtes à la mode et des restaurants à tous les coins de rue. C'est aussi la ville du football mais les supporters sont également les plus fous du pays. " Si nous gagnons trois matches d'affilée, nous sommes les rois. Mais si nous perdons le suivant, ils veulent nous couper la tête ", dit Daniel Quinteros (42), qui a joué au Germinal Beerschot et a porté le maillot de Rosario Central de 1996 à 2003. Aujourd'hui, il est agent de joueurs. " A Buenos Aires, il y a cent clubs. A Rosario, il y en a deux, pour un million et demi d'habitants. On est soit fan de Rosario Central, soit supporter des Newell's Old Boys. C'est pourquoi la pression sur les joueurs est immense. Celui qui survit à Newell's ou à Central peut jouer dans n'importe quel club au monde. Dans cette ville, pour réussir, il faut un coeur de pierre. " Rosario Central est le best of the rest. Il a même perturbé, pendant un certain temps, l'hégémonie de Boca Juniors et River Plate, deux clubs qui ont tout le pays derrière eux et peuvent compter sur un marketing énorme. " Il se passe parfois des choses dont je me demande comment elles sont possibles ", dit Quinteros. " La saison dernière, Boca devait jouer contre Gimnasia y Esgrima à La Plata. Il tombait des cordes mais, après avoir vérifié, le terrain, l'arbitre a dit aux journalistes qu'il était praticable. Un quart d'heure plus tard, il a annoncé que le match était remis en raison de l'état du terrain. Entre-temps, il avait probablement reçu un coup de fil d'un dirigeant de Boca qui, quelques jours plus tard, devait disputer un match de Copa Libertadores en Colombie... " En fait, l'Argentine est en proie à un étrange paradoxe. Le pays est en récession et de nombreux Argentins étaient convaincus que le gouvernement allait profiter de la Coupe du monde pour diminuer leur pouvoir d'achat sans faire de bruit. La population est tellement habituée à la succession de crises - depuis la fin de la junte militaire, au début des années '80, le pays implose tous les 10 ans - qu'elle tente à chaque fois de faire face à la situation. Entre-temps, dans le football, l'argent continue à circuler et ce sport semble avoir échappé à la crise. Les gens préfèrent avoir faim que ne pas aller au stade. Les histoires de supporters qui revendent leur voiture ou leur lit pour pouvoir assiser à des matches de Copa Libertadores ou de Copa Sudamericana sont légion. " La crise ? Quelle crise ? " Villella joue les vierges effarouchées. " C'est peut-être l'impression qu'on a de l'extérieur mais le football argentin n'est pas en crise. Il se porte même très bien : les clubs ont plus de moyens financiers qu'avant, les stades sont pleins, le championnat est d'un très bon niveau et nos clubs peuvent à nouveau rivaliser avec les meilleures équipes d'Amérique du Sud. " Pourtant, cela fait un bout de temps que le football argentin traverse une crise existentielle. Que penser de l'exode massif de joueurs vers l'Europe mais aussi vers le Brésil, le Mexique et la Colombie ? Et de la domination de loscinco grandes (Boca Juniors, River Plate, Independiente, San Lorenzo et Racing Club) qui, sur le plan économique surtout, cannibalisent les autres ? Ils ont les plus gros sponsors, le plus de visibilité et les recettes les plus élevées en matière de droits de télévision. Ce n'est pas un hasard s'ils viennent tous de Buenos Aires. Douze des 26 clubs qui vont entamer le nouveau championnat, sont issus de la capitale ou des environs immédiats. La Primera División semble se résumer à une lutte entre Buenos Aires et le reste du pays. C'est un vestige du passé. Aux débuts du football argentin, seuls les clubs de Buenos Aires et de sa province jouaient. Les équipes de Rosario, Santa Fe et Córdoba n'ont été admises que plus tard. Les clubs de province n'ont pas encore rattrapé ce retard historique mais ils s'y attellent. " Les plus petits clubs devraient unir leurs forces pour rétablir l'équilibre sur le plan économique ", dit Villella. " Le football argentin s'en porterait mieux. "