On dit souvent que c'est à l'âge où l'on se rend compte que tout est truqué que les artifices de la magie finissent par disparaître et que les vocations de futurs prestidigitateurs s'envolent. Parfois, il y a ceux qui insistent, qui continuent d'y croire. Ceux-là sont soit de doux rêveurs, soit les prochains David Copperfield. Lionel Brouwaeys n'est ni l'un, ni l'autre. Le 26 octobre dernier, au moment de se rendre à Ostende pour y disputer un seizième de finale de Coupe de Belgique à la tête du CS Onhaye, l'entraîneur du petit club dinantais sait déjà parfaitement à quelle sauce ses hommes et lui vont être mangés. Ça ne l'empêchera pas de consacrer vingt heures de théorie à un match que l'histoire récente ( voir encadré) présente systématiquement comme perdu d'avance.
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On dit souvent que c'est à l'âge où l'on se rend compte que tout est truqué que les artifices de la magie finissent par disparaître et que les vocations de futurs prestidigitateurs s'envolent. Parfois, il y a ceux qui insistent, qui continuent d'y croire. Ceux-là sont soit de doux rêveurs, soit les prochains David Copperfield. Lionel Brouwaeys n'est ni l'un, ni l'autre. Le 26 octobre dernier, au moment de se rendre à Ostende pour y disputer un seizième de finale de Coupe de Belgique à la tête du CS Onhaye, l'entraîneur du petit club dinantais sait déjà parfaitement à quelle sauce ses hommes et lui vont être mangés. Ça ne l'empêchera pas de consacrer vingt heures de théorie à un match que l'histoire récente ( voir encadré) présente systématiquement comme perdu d'avance. La réalité du terrain aussi. Ce soir-là, Onhaye prend huit buts dans la cafetière face à l'équipe B d' Alexander Blessin. Au final, une soirée au bilan mitigé sur le plan comptable mais dans le vestiaire, l'étrange impression d'avoir fait le job. Peut-être bien parce que quand on est le dernier représentant d'un club de D3 amateurs à ce niveau de la compétition et le premier club de cinquième division à accéder à un seizième de finale depuis 37 ans, on ne se fait pas d'illusion sur la suite à donner à l'aventure. Pour les cercles de D1A, la Coupe commence seulement. Pour tous les autres, ou presque, elle est déjà finie. Comme si la Coupe de Belgique avait cantonné les représentants de son football amateur à des rôles d'éternels figurants. Il suffit pourtant de jeter un oeil à ce qu'il se passe chez nos voisins français pour comprendre que rien n'est inéluctable. Là-bas, cette année encore, deux équipes de National 2 (4e division) ont disputé les quarts de finale, pour la troisième saison consécutive. Sur les 25 dernières éditions, seul l'exercice 2012-2013 ne comptait pas au moins une équipe issue de division 3 ou de niveaux inférieurs en quarts de finale. Difficile, à partir de là, de fermer les yeux sur le gouffre entre la douce folie romantique de la Coupe de France et cette froide logique arithmétique qui résonne quand on évoque la Croky Cup. Pour comprendre, direction Hesperange au Luxembourg. Pourquoi? Pour retrouver la trace d'un certain Clément Couturier. Un patronyme qui n'évoque pas grand-chose, hormis peut-être aux supporters de Virton, mais une page Wikipédia de 1.500 signes traduite en six langues. Une particularité que ce Français émigré au Luxembourg doit à sa finale de Coupe de France disputée face au Paris Saint-Germain en 2018 avec Les Herbiers, club de National (équivalent de la D3). "Une aventure improbable", qui aboutira quelques semaines plus tard à la signature d'un premier contrat professionnel à 25 ans. Direction le Luxembourg et le F91 Dudelange. Une histoire atypique? Pas tant que ça, à en croire le principal intéressé. "Ma trajectoire, c'est celle d'une centaine de joueurs français", détaille cet élégant milieu de terrain. "Des gars revanchards passés par le circuit classique des centres de formation de grands clubs français, mais recalés à un moment ou à un autre et qui se retrouvent à écumer les divisions amateurs. Pour ces gars-là, pour moi à l'époque, la Coupe de France était vue comme l'ultime occasion de pouvoir à nouveau toucher notre rêve du bout des doigts. Comme un pont avec le football pro. On était conscient qu'un bon match de Coupe de France contre un club pro pouvait servir à nous relancer." Un vécu en forme d'analyse qui fait de Clément Couturier tout sauf un cas isolé. Et qui met le doigt sur une réalité devenue lapalissade: oui, le football français est un vivier sans fin qui produit, grâce à la qualité de ses centres de formation, une masse incalculable de prétendants pour le haut niveau. Beaucoup trop en réalité pour le nombre de places disponibles en Ligue 1 ou à l'étranger, mais suffisamment pour faire de la Coupe de France la plus grande chausse-trape du continent pour grands clubs un tantinet présomptueux. Reste que si nos voisins français profitent d'une homogénéité plus réelle entre football professionnel et amateur, ce sont le format-même de la compétition et le schéma de pensée de ses autorités compétentes qui valorisent la possibilité d'épopées au long cours plus courantes. En France, les clubs de Ligue 1 ainsi que le vainqueur sortant s'il n'en est pas issu, entrent ainsi en lice dès les 32e de finale. Surtout, ils le font sans que le tirage soit dirigé. Là où, chez nous, les clubs de D1A (exception faite du promu de la saison précédente) ne font leur entrée en compétition qu'au stade des seizièmes de finale et bénéficient d'un statut protégé pour leur entrée en lice. Un premier frein sur la route des coups de théâtre qui, s'il ne suffit pas à préserver l'invulnérabilité de nos grands clubs, sera aidé plus tard par l'obligation de disputer une double confrontation au stade des demi-finales. "Et encore, ce n'est que la face cachée de l'iceberg", précise ce correspondant qualifié d'un club amateur, arrivé "par accident" en seizièmes de finale au cours des dernières années, mais qui préfère parler dans l'anonymat de sa buvette que "faire les gros titres". "En réalité, il y a les points de règlement dont on peut tous s'enquérir, mais il y a aussi la réglementation aveugle. Celle qui ne s'adresse qu'aux sachants. Rien n'est fait dans les instances de l'Union Belge pour que les petits clubs aient la possibilité de réaliser un beau parcours." Un discours et une amertume partagés par Jean-Yves Ska, président du CS Onhaye, directement concerné cet automne par cette communication incertaine, lui dont les installations de la rue du Forbot ne permettaient pas de recevoir à domicile un club de l'élite. "C'est un fait que les petits clubs sont mal informés. Dans notre cas, c'est après le tirage au sort des seizièmes de finale qui nous offrait la possibilité de recevoir Ostende à la maison que nous avons appris qu'il aurait fallu déclarer avant le tirage au sort notre volonté de vouloir jouer notre match à domicile chez un voisin proche bénéficiant d'installations aux normes." À l'époque, l'Union belge reprochera aux Dinantais de ne pas s'être informés suffisamment. "Ils nous ont dit que nous étions maintenant prévenus, que ça nous servirait de leçon pour la prochaine fois. Mais je ne suis pas sûr qu'il y aura une prochaine fois. Et encore moins certain que si c'est le cas, mettons dans dix ans, le règlement n'aura pas changé d'ici là..." L'histoire sans fin d'une épreuve habituée à ne jamais faire l'unanimité. Et des témoignages par dizaines qui font état d'une compétition à deux vitesses parce que "désorganisée". En vérité, depuis 2016, les instances dirigeantes ont surtout cherché à la rendre "plus attractive". Et ne se cachent pas de l'avoir fait en pensant en priorité "aux grands clubs". Fâchés un temps de voir ceux-ci se présenter systématiquement avec des équipes remaniées pour leur entrée en compétition, les instances leur déroulent depuis le tapis rouge. Au menu du vainqueur, désormais: un accès direct pour les poules de l'Europa League et la prime UEFA de 2,4 millions d'euros qui l'accompagne. Ajoutée aux 400.000 euros promis à chaque finaliste, aux recettes du ticketing et aux quelques 200.000 euros de prime Pro League, le pactole est suffisamment conséquent pour réfléchir à deux fois avant d'opérer une rotation d'effectif. "C'est un peu l'histoire du serpent qui se mord la queue", défend Stijn Van Bever, porte-parole de la Pro League. "Au début du siècle et même jusqu'il y a peu, on se demandait comment ça se faisait que les grands clubs ne s'intéressaient plus à la Coupe. On regrettait des finales sans affiche. Ce qui fait qu'on a voulu la rendre plus attractive. Et paradoxalement aujourd'hui, alors qu'on a une belle finale qui arrive, on nous reproche de ne plus jamais voir David s'imposer contre Goliath, mais que peut-on y faire?" Les pistes de réflexion sont nombreuses. La Pro League pourrait commencer par revenir à l'essence même de ce qu'est une Coupe nationale. Un tournoi regroupant des équipes amateurs et professionnelles à élimination directe, dont chaque match est déterminé par tirage au sort et où chaque tour se joue sur un match simple, sur le terrain de l'équipe désignée par le tirage au sort. Ça n'offrirait pas la garantie de voir des petits poucets renverser l'ordre établi, mais ça offrirait aux moins de belles images. À l'opposé de cette Diaz Arena ostendaise aux trois quarts vide et seulement ambiancée par les quelques 300 supporters du CS Onhaye ayant fait l'interminable déplacement jusqu'à la Côte pour voir leurs poulains prendre une casquette le 26 octobre dernier. Une défaite qui ne donnera lieu à rien d'autre qu'à un rapide échange de maillots en bord terrain. "L'avantage de réaliser une épopée comme la nôtre, c'est qu'indépendamment du coup de projecteur individuel, ce sont des souvenirs que tu emmagasines", avance encore Clément Couturier, finaliste malheureux de la Coupe de France 2018. "Nous, après notre finale perdue contre le PSG (2-0), les stars de Paris nous ont proposé de venir discuter avec eux dans le vestiaire. Je me souviens avoir parlé de la non-participation de l'Italie au Mondial qui s'annonçait avec Marco Verratti, souhaité bonne chance aux Français qui partaient pour la Russie, et être reparti avec un short d' Edinson Cavani, un maillot de Julian Draxler et une veste de Javier Pastore. J'ai tout pris ( il rit)." La Coupe est magique quand elle offre des scénarios improbables. Cette année-là, la bande de Stéphane Masala, entraîneur des Herbiers toujours en poste aujourd'hui, ne repart pas seulement du Stade de France avec des valises de linge sale, mais revisite à sa façon l'idée qu'il puisse y avoir derrière des matches de Coupe une forme de sorcellerie. Parce qu'à côté de son parcours improbable qui voit le club vendéen éliminer successivement l'AJ Auxerre et le RC Lens, Les Herbiers connaissent sur le plan domestique une saison 2017-2018 dramatique qui aboutira à la rétrogradation du club en National 2. "Ce qu'on a vécu au milieu d'une saison difficile, c'est encore vingt ans plus tard l'héritage de ce qu'a réalisé Calais au début du siècle", assure Stéphane Masala, en référence à l'aventure du Calais RUFC, club de CFA (devenu la National 1 depuis lors) arrivé en finale de Coupe de France contre Nantes en mai 2000. "Ils ont été les premiers à nous montrer que c'était possible. Ils ont littéralement participé à décomplexer le football amateur en explosant ce qui s'assimilait à un plafond de verre jusque-là. Avant, il n'y avait jamais d'exploits en France, c'était comme chez vous." Comprendre une compétition terne et prévisible, seulement perturbée ça et là par les exploits des gros budgets venus de D1B comme ce fut le cas en 2019 en Belgique via l'Union Saint-Gilloise (demi-finaliste) et Malines (vainqueur). En France, depuis l'exploit des Nordistes de Calais, les résurgences sont légion. Presque le marronnier d'une compétition qui aura rendu célèbre des patelins de moins de 30.000 habitants comme Montceau-les-Mines (pensionnaire de D4, demi-finaliste en 2007), Carquefou (D5, quart de finaliste en 2008), Schirrhein (D7, seizième de finaliste en 2009), Quevilly (D4, demi-finaliste en 2010) ou Viry-Châtillon (D6, seizième de finaliste en 2019) et Andrézieux (D4, également seizième de finaliste en 2019). Tous ont en commun d'avoir un jour terrassé un club professionnel et d'avoir eu leur jeu de mots dans le journal L'Équipe. Pour tous aussi, une cote de sympathie dans le paysage hexagonal à vie, des facilités au niveau du recrutement dans les années qui suivent et des rapports cordiaux avec la mairie pour services rendus. Pour ceux qui le gèrent le mieux aussi, des nouveaux vestiaires, des investissements à long terme dans la formation et quelques cagnottes d'avance pour la troisième mi-temps du dimanche. Finalement, ceux-ci n'en demandent pas toujours beaucoup plus. À condition d'avoir eu le droit de rêver.