Cette photo, je ne l'avais jamais vue. Ou elle ne m'avait pas frappé en 1982, à l'époque où elle fut prise : dans l'avion qui ramène d'Espagne les vainqueurs de la Coupe du Monde, Enzo Bearzot tape la carte avec Dino Zoff, Franco Causio... et Sandro Pertini, président de la République italienne !
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Cette photo, je ne l'avais jamais vue. Ou elle ne m'avait pas frappé en 1982, à l'époque où elle fut prise : dans l'avion qui ramène d'Espagne les vainqueurs de la Coupe du Monde, Enzo Bearzot tape la carte avec Dino Zoff, Franco Causio... et Sandro Pertini, président de la République italienne ! Le cliché me frappe aujourd'hui qu'on le revoit un peu partout suite au décès de Bearzot, et il est admirable ! Il y a le blanc sursaturé des hublots du fond, comme si la Squadra, en route pour le paradis, approchait la lumière aveuglante du Tout-Puissant ! Il y a le bleu, ciel plutôt qu'azur, des costards et chemises portés par les membres du team, angéliques et à quatre épingles, comme s'ils s'étaient vêtus pour la céleste circonstance. Et il y a l'or massif de l'avant-plan, comme si le trophée remporté par les Hommes, offrande toute prête, ambitionnait de répondre à la brillance du Dieu du fond... La Coupe trône à la table des aînés, ils en ont la garde. Il y a le coach et le chef de l'Etat, puis les deux vieux du noyau. Entre ses perches, Zoff vient de remporter un titre mondial à 40 ans. Il Barone Causio n'en a que 33, mais c'est déjà vieux pour un joueur du champ d'alors. Et tout monstre sacré que Franco ait été, Bearzot l'a maintenu sur le banc durant tout le tournoi. Sur le flanc droit offensif, il lui a préféré Bruno Conti : éblouissant petit gaucher, par la grâce et les éclairs duquel la Squadra 82 ne restera pas, dans les mémoires neutres, qu'un vainqueur ayant fermé le jeu et exploité le sens du but de Paolo Rossi ! Causio ne rumine pas son éviction, le foot n'est qu'un jeu, comme les cartes auxquelles il joue avec son entraîneur : lequel a d'ailleurs eu la délicatesse de le faire participer à la fête, en l'introduisant à la 88e de la finale contre l'Allemagne ! De Pertini, je n'avais gardé que le souvenir/télé d'un petit vieux à lunettes, debout, heureux, un peu perdu, battant des mains au coup de sifflet final. Que le président italien ait ensuite été dans l'avion glorieux du retour, cela n'a rien d'extraordinaire : le pouvoir politique s'est toujours associé aux victoires illustres. Mais qu'il s'y soit offert une petite belote (un ami m'a dit qu'il s'agissait d'une partie de scopone) peinarde avec les héros (sans frime, ma main au feu que le vieux président est tout à son jeu !), c'est plaisant, comme une nostalgie de temps révolu. On n'imagine pas aujourd'hui trajet aérien si calme après pareille victoire : oui, cette photo date, c'est celle d'une force tranquille, Enzo pipe au bec sans être emmerdé, Dino et Franco même pas bourrés, retour à la normale, d'accord on a gagné le Mondial mais c'est pas tout dans la vie, y'a aussi la belote, géniale pour tuer le temps jusqu'à Fiumicino... Aujourd'hui, les photos du même événement dans le même avion révéleraient surpeuplement hilare, photographes partout, tohu-bohu, vainqueurs debout décravatés, gonzesses, champagne sur la chemise débordant du froc, trophée brandi-baisé-brinqueballé,... guindaille, quoi ! Et sans président beloteur... à moins que Nicolas Sarkozy (au cas très échéant où la France remettrait ça) mais ce serait alors démago, juste pour la frime et les médias ! J'dis pas que c'est pire qu'hier, j'dis pas que c'est mieux, je sursaute seulement à cette différence d'ambiance : saloperie, elle me fait réaliser que ça va déjà faire 30 ans que Conti m'a ébloui, que Pertini est poussière depuis 1990, et que Bearzot vient de décéder à 83 piges ! In memoriam, ce gars est parvenu à rester plus de dix ans aux commandes de la Squadra Azzurra. Qui dira mieux un jour à Dieu ? PAR BERNARD JEUNEJEANL'avion ramène d'Espagne les vainqueurs du Mundial : Bearzot tape la carte avec Zoff, Causio et Pertini, président de la République !