Tout au bord du lac de Neuchâtel, tout paraît paisible. Toute la ville, coincée entre le lac et les vignobles, prête à la paresse et au souvenir des glorieuses années de Neuchâtel Xamax, un club sans gros palmarès national (deux titres en 1987 et 1988) mais qui, durant les années 80, a sans doute écrit les plus belles pages européennes du football suisse en atteignant les quarts de finale de la Coupe UEFA à deux reprises. Une autre époque, un autre football. Depuis lors, Xamax, qui tire son nom de son ancien propriétaire Max Abegglen, vivait du souvenir de ce match historique face au Real Madrid en 1986, vivotant en Axpo Super League, et descendant même en D2 en 2006, l'espace d'une année. Bref, un club paisible dans une région paisible, à peine troublé par la rénovation en 2007 du stade de la Maladière, devenu un complexe multifonctionnel comprenant centre commercial, caserne de pompiers mais également un stade de foot de 12.000 places.
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Tout au bord du lac de Neuchâtel, tout paraît paisible. Toute la ville, coincée entre le lac et les vignobles, prête à la paresse et au souvenir des glorieuses années de Neuchâtel Xamax, un club sans gros palmarès national (deux titres en 1987 et 1988) mais qui, durant les années 80, a sans doute écrit les plus belles pages européennes du football suisse en atteignant les quarts de finale de la Coupe UEFA à deux reprises. Une autre époque, un autre football. Depuis lors, Xamax, qui tire son nom de son ancien propriétaire Max Abegglen, vivait du souvenir de ce match historique face au Real Madrid en 1986, vivotant en Axpo Super League, et descendant même en D2 en 2006, l'espace d'une année. Bref, un club paisible dans une région paisible, à peine troublé par la rénovation en 2007 du stade de la Maladière, devenu un complexe multifonctionnel comprenant centre commercial, caserne de pompiers mais également un stade de foot de 12.000 places. Jusqu'à ce que le séisme tchétchène ne vienne mettre à mal la tranquillité locale. C'était en mai. Le président d'alors, Sylvio Bernasconi, en proie à des difficultés financières, décide de vendre son club à Bulat Chagaev, homme d'affaires tchétchène, proche du président de la république autonome russe, le sulfureux Ramzan Kadyrov, également à la tête du Terek Grozny. Son arrivée a déchaîné les passions, les médias suisses se concentrant sur l'origine pour le moins nébuleuse de la fortune de Chagaev. Officiellement, elle vient du gaz, du pétrole, de l'agro-alimentaire, mais les médias suisses suspectent sa société à la base du rachat de Xamax, Dagmara Trading SA, d'être une coquille vide pour celui qui a épousé la fille du dernier président russe en Tchétchénie. " Argent sale ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Quand je vais acheter mes chaussures, personne ne me demande d'où vient mon argent ", réplique sans complexe Chagaev. A la TSR (la télévision suisse romande), il appuie même son argumentation en affirmant : " L'argent n'a pas de nom de famille ou de pays. L'argent, c'est l'argent. S'il s'agit d'argent sale, que les autorités suisses me disent - Monsieur Chagaev, nous n'avons pas besoin de votre argent car il est sale. Mais comment peuvent-elles le dire si elles ne savent pas d'où il vient. " Deuxième pirouette. Au pays du secret bancaire, l'arrivée de Chagaev a bousculé tous les tabous. " En Suisse, on ne parle pas d'argent ", nous a-t-on déclaré lors de notre passage à Neuchâtel. Pourtant, avec Chagaev, on en cause plus que jamais. Réputé si calme, le microcosme neuchâtelois se déchire. Des manifestations ont eu lieu, dès la reprise, pour protester contre Chagaev qui, pour tuer dans l'£uf la contestation, a offert la gratuité d'entrée au stade lors du dernier match de la saison, jour de la manifestation. Résultat : des opposants amoindris et un stade comble. Mais la révolte n'a pas cessé de gronder pour autant, devant l'incohérence des propos (les dirigeants veulent remporter la Ligue des Champions dans un stade de 12.000 places), devant l'opacité et le manque de communication (Chagaev a donné sa première interview à la presse suisse la semaine dernière), devant un manque d'ouverture (les médias suisses ne peuvent plus avoir accès aux entraînements, ni aux joueurs) mais également devant un manque de respect et des décisions prises dans l'urgence. Ainsi, lors du premier match à La Maladière, Chagaev a osé un lancer de ballons aux couleurs russes et le déploiement d'une banderole au message banal (Vers la victoire, tous unis) s'il n'avait été... en russe. Ses accès d'humeur l'ont déjà conduit à virer trois entraîneurs. Le premier, le Français Didier Ollé-Nicolle refusait d'entraîner une équipe dirigée de Grozny ; le deuxième, Bernard Challandes, pourtant titré avec le FC Zürich en 2009, ne tint que trois matches sur le banc de Xamax, choqué par les propos de Chagaev qui, suite à la défaite de son équipe en finale de Coupe, avait lancé à ses joueurs un " I kill you all "se passant de tout commentaire avant d'ajouter : " Gardez vos portables ouverts pendant vos vacances si jamais je dois vous appeler pour vous virer ". Le troisième, le Corse François Ciccolini, arrivé dans les bagages de Sonny Anderson avec Jean-Luc Ettori comme entraîneur des gardiens, a, lui, tenu deux matches. Deux défaites en ouverture de championnat lui furent fatales. Limogé ainsi que tout son staff et le directeur sportif, Sonny Anderson. Limogés aussi trois joueurs -dont le portier RodrigoGalatto coupable d'avoir encaissé trois buts lors de la première journée, et Paul Binya, auteur d'un auto-goal - jugés insuffisants. Devant cet excès de despotisme, les hommes politiques locaux commencent à sortir du bois et les sponsors se sont tous détournés du club. " Je pense que les habitants de notre canton ont du mal à se retrouver dans cette gestion sportive ", a déclaré Philippe Gnaegi, ministre des Sports, " Il est important de préserver les valeurs du sport que sont le respect, l'éthique et l'ancrage dans la vie locale. " Face à cette contestation, Neuchâtel Xamax, très fermé avec les médias suisses, a joué la transparence pour notre venue. L'attaché de presse de Neuchâtel, Marc Imwinkelried nous a donné rendez-vous dans un hôtel cinq étoiles, aux portes de la ville. Le seul hôtel sur pilotis d'Europe a accueilli Logan Bailly l'espace de quelques semaines. Ce trentenaire aux airs de jet-setter nous déroule le tapis rouge même si nos questions se heurtent à certaines réponses évasives. " Cela fait 24 ans que Chagaev vit en Suisse. Pas à Neuchâtel mais bien en Suisse. C'est quelqu'un de secret et il y a beaucoup de rumeurs sur ses fonds. Il y a beaucoup de jalousie et de méchanceté. Mais Monsieur Chagaev vise la perfection et le haut de gamme et veut passer du club local au club international. Les changements font toujours peur ! Quant aux partenaires financiers qui nous désertent, ils avaient l'habitude de faire tourner le club et là, du jour au lendemain, ils sont devenus périphériques. Ils n'ont pas aimé. Mais les supporters voient d'un bon £il l'arrivée de monsieur Chagaev car ils vont voir des stars débarquer, ce qui ne s'était jamais présenté à Neuchâtel. Pour le moment, le public tarde à suivre mais on observe déjà un premier buzz. Cependant, on sait qu'on est dans une région difficile à bouger. Ici, c'est le terreau du vin et de l'horlogerie. On aime bien le calme. D'ailleurs, c'est ce que des joueurs comme David Navarro et Victor Sanchez apprécient. On ne vient pas les déranger et il n'y a pas de star-system. " Voilà pour le discours officiel. Imwinkelried nous fait ensuite visiter le stade, les bureaux et même la loge de Chagaev dont les fauteuils sont recouverts de peaux de mouton. " Il a même demandé qu'il y en ait dans toutes les loges mais on l'a tempéré en disant que cela ne serait pas du goût de tout le monde ", ose l'attaché de presse. Dans cette loge, Islam Satuyev, proche de Chagaev (" on nous a affirmé que c'était son frère mais ce n'est pas vraiment le cas. C'est sans doute frère au sens tribal du terme ", nous dit on au club), nous reçoit tout sourire. C'est lui qui a hérité de la présidence, une fois le Russe Andreï Rudakov viré. " Notre but est de faire monter Xamax le plus haut et le plus vite possible. Il n'y a pas de limite. Nous voulons être champions de Suisse dès cette saison et nous aimerions un jour remporter la Ligue des Champions. C'est encore un rêve mais je suis sûr qu'il deviendra réalité. " Ses objectifs paraissent irréalisables pour une ville comme Neuchâtel mais Chagaev a déjà triplé le budget du club (l'amenant à 27 millions d'euros) et a acquis huit nouveaux joueurs dont Sanchez (ex-Getafe), Navarro (ex-Valence) et Bailly, qui conserve le même salaire qu'en Bundesliga. Chagaev compte en tout cas faire de Xamax sa maison. Il a modifié le logo du club en ajoutant une couronne de laurier. Il a également demandé d'enlever toutes les photos des légendes du club avant de les rajouter le jour du premier match devant le tollé suscité. Et les joueurs dans tout cela ? Ils se terrent et commencent à craindre les excès de terreur de Chagaev. La nomination de Joaquin Caparros (ex-Séville, Valence et Bilbao) au poste d'entraîneur a rassuré tout le monde mais certains se demandent de plus en plus dans quelle galère ils sont venus se mettre. Bailly n'a pas voulu nous recevoir, s'excusant mais ajoutant qu'il ne voulait plus parler à la presse belge qui, à ses yeux, a relaté un peu trop ses problèmes extra-sportifs. " Vous avez eu Bailly au téléphone ? Vous avez de la chance car depuis qu'il est blessé, il ne répond plus ", dit Imwinkelried. Sans doute qu'en ce moment, il vaut mieux être discret. Bailly était venu à Neuchâtel, certain de retrouver la sérénité recherchée après une année délicate. Il a dû déchanter. " Il a un gros potentiel et je pense qu'on n'a pas su encore l'exploiter ", nous avait dit Ettori, avant de se faire limoger. " Ce n'est pas normal qu'il soit seulement le cinquième gardien belge. Il est venu ici pour rebondir mais il va devoir faire beaucoup de travail technique et mental pour retrouver la confiance. "Aujourd'hui, Neuchâtel s'est lancé dans un voyage sans retour. Le caractère impulsif de son président ne présage rien de bon. Si les résultats n'arrivent pas très vite, Chagaev pourrait abandonner son jouet. Or, derrière lui, c'est le vide. S'il se retire, personne ne serait en mesure de reprendre le club et surtout d'assumer les énormes contrats offerts par le propriétaire tchétchène. PAR STÉPHANE VANDE VELDESes objectifs paraissent irréalisables mais Chagaev a déjà triplé le budget du club, l'amenant à 27 millions." Gardez vos téléphones ouverts pendant vos vacances si je dois vous appeler pour vous virer ! "(Bulat Chagaev, le patron du club)