Si les premiers pas de l'histoire de la Ville Éternelle se sont jalousement concentrés autour de ses sept collines, la Louve n'a attendu que quelques siècles pour accepter de nouveaux loups dans sa meute. Alors que l'Empire approche de ses dernières heures, la très disciplinée armée romaine confie la défense de ses terres conquises à des légions de " barbares ", ces hommes du nord qui privilégient l'hyperactivité à l'organisation. Rome préfère l'assimilation à l'intégration, et s'attelle à gommer leurs spécificités pour en faire des légionnaires comme les autres. Et l'Empire finit par agoniser.
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Si les premiers pas de l'histoire de la Ville Éternelle se sont jalousement concentrés autour de ses sept collines, la Louve n'a attendu que quelques siècles pour accepter de nouveaux loups dans sa meute. Alors que l'Empire approche de ses dernières heures, la très disciplinée armée romaine confie la défense de ses terres conquises à des légions de " barbares ", ces hommes du nord qui privilégient l'hyperactivité à l'organisation. Rome préfère l'assimilation à l'intégration, et s'attelle à gommer leurs spécificités pour en faire des légionnaires comme les autres. Et l'Empire finit par agoniser. Plus d'un millénaire plus tard, Luciano Spalletti est à la tête de la légion giallorossa. Son noyau est aussi cosmopolite que la Rome impériale, entre le raffinement égyptien de Mohamed Salah, la barbe de légionnaire de Daniele De Rossi et la puissance anarchique typiquement nordique de Radja Nainggolan. Le coach de la Lupa connaît les qualités de son Belge. Il se souvient que Jules César vante la bravoure de son peuple depuis 2.000 ans. Alors, il décide d'oublier l'assimilation chère à ses ancêtres, pour passer à une méthode bien plus moderne. Les qualités du Ninja ne seront pas noyées dans la légion, mais exacerbées à son service. " Il faudrait mieux exploiter certaines de ses qualités ", disait Spalletti au sujet de son numéro 4 pendant l'EURO, étonné de voir la Belgique éteindre le football embrasé de Radja en l'enfermant dans un rôle de pompier devant la défense. " Quand il joue plus haut, comme il le fait avec nous, il parvient à être plus impliqué dans le jeu. Il presse, et il parvient encore à revenir sur les milieux. " Quelques mois plus tard, le coach de la Roma surenchérit : " Radja sait jouer à toutes les positions, mais il a besoin d'espace pour avoir son meilleur rendement. C'est plus facile pour lui s'il peut suivre son instinct de pur-sang. " Spalletti n'a jamais vu en Nainggolan un milieu défensif. Il est conscient que son arme belge est plus tranchante de l'autre côté de la ligne médiane. La nouvelle histoire tactique de Radja Nainggolan est paradoxale. On parle là d'un joueur dont l'action symbolique est ce spectaculaire tacle du talon, mais qui évolue désormais à un poste de trequartista rendu célèbre dans la Botte par Sandro Mazzola puis Gianni Rivera dans les années soixante. " Je ne suis pas un trequartista comme on a l'habitude de les voir ", confesse d'ailleurs le Ninja. Pourtant, les habitués de l'Olimpico ne sont pas surpris outre-mesure du choix opéré par Luciano Spalletti. Lors de son premier passage sur le banc des Giallorossi, le coach avait installé un 4-2-3-1 où la pointe de l'attaque était occupée par Francesco Totti, faux neuf avant même que Pep Guardiola ne prenne les rênes du Barça et de Messi, tandis que le poste derrière l'Imperatore accueillait les courses folles de Simone Perrotta, milieu besogneux réinventé un cran plus haut dans un costume de trequartista incursore. Perrotta, plutôt discret sur les marquoirs, boucle une saison à huit buts, avant d'en marquer treize la saison suivante. Une trajectoire que semble aujourd'hui épouser Nainggolan, une dizaine d'années plus tard. " Radja me rappelle le Perrotta de ma première Roma ", ose d'ailleurs Spalletti. " Perrotta aimait disparaître, puis s'infiltrer les phares éteints, et Radja a un peu les mêmes caractéristiques. " Le Diable, qui n'avait marqué qu'à 14 reprises lors de ses 201 premières apparitions dans le Calcio, a ajouté 12 buts à son total en seulement 40 rencontres sous la direction de son nouveau Mister. Il y a dix ans, Spalletti avait aligné Totti en pointe pour " rapprocher le renard du poulailler ", une expérience qu'il renouvelle finalement avec Nainggolan. Radja touche à présent 70 % de ses ballons dans le camp adverse, contre 55 % en début de saison dernière. Son ratio de ballons joués dans le rectangle a plus que doublé, passant de 2 à 5 %. Sa zone d'influence s'est étendue jusqu'aux seize mètres, d'où partent désormais 38,2 % de ses frappes. Avant cette saison, le bazooka du Ninja était surtout une arme à longue portée, avec seulement 25 % de tirs décochés dans le rectangle. Passé de 1,9 à 2,4 tirs par match en l'espace d'une saison, Radja est devenu un autre joueur en quittant les ordres de Rudi Garcia. Sous la houlette du coach français, le Ninja était un milieu de terrain consciencieux, qui accumulait 54,2 passes par match avec un taux de réussite de 86,8 %. Près de la moitié (46%) de ses ballons étaient joués dans sa propre moitié de terrain, dans un entrejeu complété par le sens tactique de Daniele De Rossi et les pieds géniaux de Miralem Pjanic. Dès son retour à Rome, Spalletti a lâché la bride de son pur-sang, pour le faire galoper plus haut sur le pré. L'inévitable anarchie du jeu de Radja perd alors ses défauts potentiels pour faire exploser ses vertus. Son positionnement chaotique dans un système en zone est aboli, au profit de prises à la gorge individuelles sur la relance adverse, protégées par la présence d'un duo de milieux de terrain plus sage derrière lui, où Kevin Strootman s'installe aux côtés de De Rossi. " Radja, il te saute dessus ", s'enflamme Spalletti. " Tu as l'impression qu'il n'est pas dangereux, que tu es hors de sa portée, puis il fait un bond de cinq mètres et il est sur toi. " À la fin du premier tour du championnat, seul le Milanais Suso (21) avait récupéré la possession plus de fois que lui (19) dans le dernier tiers du terrain. La conclusion vient encore du coach romain : " Nainggolan oblige l'adversaire à mal jouer. " Boulimique d'espaces et de sprints, le Diable se régale dans ce rôle où son jeu très vertical fait des merveilles, aussi bien par ses vertus défensives que par son sens toujours plus aigu de l'infiltration. Nainggolan complète parfaitement le registre rigide d'un Edin Dzeko dont les déplacements sont loin d'être la marque de fabrique. Ses changements de rythme sont ravageurs dans un championnat où le football se conçoit encore souvent comme une lente chorégraphie. L'Italie n'est pas un pays de DJ's. Radja y devient un anachronisme. Un adolescent venu danser sur les sons de Tomorrowland au beau milieu d'un bal du troisième âge. Inévitablement, les chiffres interpellent. Les highlights de Radja Nainggolan traversent les frontières pour écarquiller les yeux belges, et alimenter le torrent de questions autour de son absence des derniers rendez-vous diaboliques. Le départ d'Axel Witsel pour un enterrement sportif de première classe dans le championnat chinois a remis le nom du Ninja sur l'échiquier. Comment Roberto Martinez peut-il vraiment avoir l'audace d'imaginer le onze noir-jaune-rouge sans lui ? Mais aux échecs, Radja est le fou. Une pièce qui sévit quand les lignes s'étirent et que le terrain s'élargit. Un atout rapidement gêné quand ses propres équipiers se mettent sur sa trajectoire et réduisent sa portée. Pas vraiment le genre d'arme qu'on utilise pour se défendre, surtout quand le système de jeu en 3-4-2-1 contraint les deux milieux défensifs à maintenir leur position devant la défense plutôt qu'à s'aventurer au pressing. Le débat erroné qui relie Nainggolan à Witsel est exposé au grand jour depuis le début du mois de décembre. À l'occasion du derby romain, Luciano Spalletti sort de son chapeau une défense à trois, où Kostas Manolas vient s'associer à Antonio Rüdiger et Federico Fazio. La Louve montre les crocs dans ce 3-4-2-1 qui devient une vogue continentale, et Radja laisse De Rossi et Strootman se poser devant la défense. Le Ninja est un cran plus haut, associé à Diego Perotti en soutien de Dzeko. S'il est à nouveau question d'équipe nationale après la rencontre, les observateurs avisés doivent constater que le Radja si impressionnant du Calcio n'est pas à classer parmi les concurrents de Witsel, Marouane Fellaini ou Moussa Dembélé, mais comme une alternative à Dries Mertens ou Eden Hazard. C'est d'ailleurs à ce même poste de milieu offensif que Roberto Martinez, présent dans les tribunes du Stadio Olimpico une semaine plus tard, voit Nainggolan inscrire le seul but de la rencontre face au Milan de Vincenzo Montella. Un examen minutieux de la zone d'influence de Radja Nainggolan sous le maillot de la Roma cette saison dévoile rapidement les contours de son problème national. Les consignes de Luciano Spalletti ont rendu le Ninja plus présent dans le dernier tiers qu'au coeur du jeu. Le Nainggolan version 2017 réussit 39 passes par match, alors qu'il touche 61 ballons. Ses prises de risques sont nombreuses (78,3 % de passes réussies), et le nouveau chouchou des tifosi romains brille plus avec le ballon (24e du Calcio au nombre de tirs tentés) que sans lui (1,6 tacle et 1 interception par match, hors du top 100 italien en la matière). Ses contacts avec la balle sont devenus plus rares. Une fois seulement, en 23 rencontres de championnat cette saison, Radja a dépassé la barre des 75 ballons touchés, contre 6 occurrences sur ses 18 premières apparitions la saison dernière. Et surtout, ils se répartissent principalement entre l'axe et l'axe-gauche du camp adverse. Un territoire qui, en équipe nationale, a été vidé de ses occupants indésirables par Roberto Martinez pour l'offrir tout entier à Eden Hazard, également propriétaire de la parcelle sur la pelouse de Stamford Bridge depuis l'arrivée à Londres d'Antonio Conte. L'organisation du territoire belge va même plus loin : lors des dernières sorties de la sélection, l'associé d'Axel Witsel au milieu de terrain (Steven Defour à Gibraltar et à Amsterdam, Kevin De Bruyne face à l'Estonie) était systématiquement le membre droit du duo. Le poste à gauche était réservé à Witsel, peu aventureux avec le ballon, et donc moins enclin à pénétrer sur la zone de rayonnement du roi Eden. Le puzzle de Roberto Martinez devient de plus en plus complexe, parce que ses plus belles pièces s'empilent plus qu'elles ne s'imbriquent. Le sélectionneur semblait avoir résolu une partie de son équation offensive en installant Kevin De Bruyne aux côtés de Witsel face à l'Estonie, pour lui permettre de toucher le ballon assez souvent pour se sentir important sans pour autant marcher sur les pieds d'Hazard. En plus, cette configuration permettait d'associer les deux Diables les plus cotés d'Angleterre à Romelu Lukaku, Dries Mertens et Yannick Carrasco. Mais voilà maintenant que réapparaît la pièce Nainggolan, avec une brillance qui semble la rendre plus incontournable que jamais. Le problème, c'est que le puzzle des Diables a l'air complet. Et si le concurrent le plus dangereux de Dries Mertens, qui paraît enfin être devenu titulaire en équipe nationale, venait aussi d'Italie ? PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGEAux échecs, Radja est le fou. Une pièce qui sévit quand les lignes s'étirent et que le terrain s'élargit. Et si le concurrent le plus dangereux de Dries Mertens, qui paraît enfin être devenu titulaire en équipe nationale, venait aussi d'Italie ?