Le téléphone d'Eric Bisschop (61 ans) vibre au moment où il prend place pour notre interview. Un manager a encore été arrêté, à Paris cette fois. Ça fait une arrestation de plus dans le dossier que Bisschop coordonne. Il est chef de la section criminalité organisée et coordinateur de la fraude sportive au parquet fédéral de Bruxelles. Le magistrat brabançon passe beaucoup de temps dans le milieu du football ces derniers temps. Il y a un an, l'enquête a débouché sur une vaste opération policière, l'Opération Mains Propres ou, selon les termes du parquet, l'Opération Zéro.

La police a effectué 58 perquisitions en Belgique et à l'étranger et a fait interroger 33 personnes. Le parquet suivait la trace d'une série de transactions financières douteuses et était ainsi tombé sur une tentative de match-fixing. Plus de vingt personnes ont déjà été inculpées par le juge d'instruction du Limbourg. Parmi eux, deux managers connus, Mogi Bayat et Dejan Veljkovic, mais aussi des dirigeants, des arbitres et des journalistes sportifs.

Le nom Veljkovic a mis la puce à l'oreille

Tout a commencé avec un rapport sur des transactions douteuses dans une agence bancaire limbourgeoise mais le parquet fédéral reçoit beaucoup d'indices similaires. Pourquoi avez-vous jugé que ça valait la peine de mener une enquête là-dessus ?

ERIC BISSCHOP : Le nom Dejan Veljkovic. Il ne faut pas être un prix Nobel pour savoir que son rôle était devenu problématique. Certains agents avaient acquis un tel pouvoir dans certaines compétitions que le blanchiment n'était pas illusoire.

Vous aviez envie depuis un moment de vous en prendre aux managers ?

BISSCHOP : Il ne faut pas le présenter sous cette forme. Je n'éprouvais pas l'envie de m'attaquer davantage à l'un ou l'autre manager plutôt qu'à un gros dealer de drogue. Mais, dans ma fonction, je dois être attentif au crime organisé et celui-ci s'intéresse clairement au sport, surtout au football. J'entends parfois des collègues italiens parler des infiltrations de la 'Ndrangheta ( une organisation criminelle calabraise, ndlr) dans le football. Ce qui est possible là l'est aussi chez nous. Par son modèle commercial, le football est devenu intéressant pour les criminels, qui veulent se légitimer et passer du bas de la société à son étage supérieur.

Les agents Mogi Bayat et Dejan Veljkovic sont des pions majeurs du dossier. Eric Bisschop à propos de ce dernier : " Son témoignage nous a permis d'obtenir un état de la situation que nous n'aurions jamais pu avoir autrement. ", photos belgaimage
Les agents Mogi Bayat et Dejan Veljkovic sont des pions majeurs du dossier. Eric Bisschop à propos de ce dernier : " Son témoignage nous a permis d'obtenir un état de la situation que nous n'aurions jamais pu avoir autrement. " © photos belgaimage

Le nom de Veljkovic a déclenché une alarme. Si quelqu'un qui n'y connaissait rien au football avait été à votre place, le dossier Mains Propres n'existerait peut-être pas.

BISSCHOP : Je crains que oui. Un magistrat qui n'y connaît rien en football peut parfaitement travailler sur ce dossier mais pour savoir s'il vaut la peine d'enquêter, il est utile de connaître un peu ce milieu.

Ne pas mettre en péril l'enquête judiciaire

Quelles sont vos affinités avec le football ?

BISSCHOP : ( Rires) J'ai été un arrière droit redoutable au FC Tildonk, mon club préféré de P3, que je continue à aller voir de temps en temps. J'ai cessé de jouer à vingt ans pour arbitrer, jusqu'en P2, mais j'ai arrêté à 26 ans.

Vous avez siégé au parquet de la fédération.

BISSCHOP : Oui, l'avocat René Verstringhe était procureur fédéral et avait appris mon passé footballistique. J'ai été son substitut pendant deux ans environ. J'ai démissionné quand l'affaire Zheyun Ye a éclaté. Le dossier est arrivé chez nous et je ne voulais pas m'attirer des ennuis en étant juge et partie.

La fédération s'est immédiatement intéressée au volet match-fixing de votre dossier Mains Propres et de la tentative de corruption au nom de Malines en mars 2018 mais elle avait besoin de vos informations pour passer à l'action.

BISSCHOP : Nous en étions conscients et nous voulions que la fédération puisse exercer ses compétences disciplinaires à temps. Dire trois ans après les faits à un club qu'il a tenté de falsifier un match et doit descendre n'a pas beaucoup de sens.

Donc, vous avez transmis 35 pièces du dossier au parquet fédéral.

BISSCHOP : Il n'est pas usuel de transmettre du matériel à une instance disciplinaire sportive tant que l'enquête judiciaire est en cours. Il n'y a encore jamais eu de repentant qui témoigne dans une affaire de match-fixing. Nous sommes invités dans le monde entier pour en parler.

Il est crucial de ne pas mettre en péril l'enquête judiciaire en transmettant des documents à l'instance compétente en sport. Il faut aussi que le parquet et le juge d'instruction aient la même vision à propos de cette transmission. Il est aussi évident qu'il faut pouvoir compter sur un traitement disciplinaire professionnel.

Le coordinateur de l'enquête de la fédération, le parquet fédéral, la commission des litiges d'appel et la cour belge d'arbitrage pour le sport (CBAS) ont accompli leur tâche très professionnellement. La commission des litiges a dû juger les arguments de ténors du barreau et a rendu une justice de grande valeur, même au niveau international.

Un règlement sous pression

Beaucoup de ces grands avocats étaient furieux de ne pas avoir eu accès au dossier pénal global. Ils se sont plaints de ne pas savoir comment ces 35 pièces avaient été sélectionnées et se sont demandé si on n'avait pas choisi uniquement les pièces à charge.

BISSCHOP : C'est aller loin de penser que le parquet fédéral et le juge d'instruction pourraient être déloyaux en conservant des pièces qui révéleraient l'innocence des personnes impliquées.

Het Laatste Nieuws a écrit que la transmission de ces pièces s'était déroulée dans un hôtel et a dépeint un entretien amical entre vous et Peter Bossaert, le CEO de la fédération.

BISSCHOP : L'article insinuait que je me serais comporté de manière peu professionnelle et même douteuse. Ça m'a blessé. Cette fameuse rencontre a été initiée par monsieur Bossaert. Nouveau à la fédération, il voulait faire la connaissance d'une série d'acteurs. Nous avons notamment parlé de la lutte contre la fraude sportive. Pas de l'Opération Zéro ni de la transmission de documents.

La commission des litiges d'appel et la CBAS ont estimé Malines responsable de match-fixing mais ont interprété le règlement fédéral différemment, en particulier le terme de " saison concernée ". Malines devait rester en D1B en première instance mais la CBAS a confirmé sa promotion.

BISSCHOP : En tant que juriste, je pouvais vivre avec les deux décisions. Ce qui m'intéressait aussi, c'est que le règlement fédéral fasse preuve d'une qualité absolue.

Mais vous avez siégé dans ce parquet. Vous saviez donc qu'il était bancal ?

BISSCHOP : Il faut toujours éviter des discussions ou des interprétations. Je ne vais pas faire la morale à l'URBSFA - on trouve des choses similaires dans les lois de ce pays - mais le règlement a été mis sous pression et c'est une bonne chose car il va probablement être adapté.

Le pouvoir social du foot

Le parquet a conclu un deal avec Veljkovic, un memorandum dans le jargon. Un des principaux acteurs de l'affaire échappe donc à une peine sévère.

BISSCHOP : Nous allons l'expliquer au juge, qui doit encore trancher à propos de ce memorandum. La seule chose que je peux déjà vous dire, c'est que le milieu du football est très fermé mais les informations de monsieur Veljkovic nous ont permis d'obtenir une vue sur lui que nous n'aurions jamais eue autrement.

Veljkovic avait et a beaucoup de choses à raconter à la justice. Certains se demandent s'il est opportun que le parquet fédéral mette autant de personnel sur un dossier de football.

BISSCHOP : Le sport a un énorme pouvoir social. J'ai assisté à la Supercoupe d'Europe entre Liverpool et Chelsea en Turquie. J'ai vu des dames arbitrer ce match et être applaudies par tous les joueurs, dans un pays musulman. C'est quelque chose. J'ai également été touché de voir ce jeune sans jambes remettre la coupe.

L'influence du sport gagne tous les niveaux de notre société. Le sport aide même beaucoup de gens à supporter leur vie. Quels rêves resteraient aux pauvres des bidonvilles brésiliens si on leur enlevait le football ? Chez nous, l'ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine et qui va voir son club favori a une vie sociale. Toutefois, s'il se passionne pour quelque chose dont on peut mettre en question la pureté, ça ne tient plus debout.

La plupart des amateurs de football ne s'intéressent pas au volet financier du dossier. Ils se demandent qui ne règle jamais rien au noir.

BISSCHOP : Si un club ne peut engager tel joueur que parce que son transfert ou sa rémunération ne se déroulent pas selon les règles, il se rend coupable, à mes yeux, d'une forme de falsification vis-à-vis des clubs qui jouent le jeu correctement. Je ne suis pas convaincu que les amateurs de football trouvent normal que leur club et leurs vedettes fassent des choses qui vaudraient des ennuis à ces mêmes fans s'ils le faisaient.

Nouveau décret sur les agents

Pensez-vous que le dossier Mains Propres va permettre d'adopter de nouvelles règles et un statut pour les agents des joueurs ?

BISSCHOP : Je continue à espérer des mesures structurelles. On dit souvent que tout reste en l'état ou que c'est même pire qu'avant l'Opération Zéro. Je m'insurge contre ces propos. Je ne crois pas que tout a repris comme avant. Je vois des initiatives qui ne seraient jamais nées sans nos actions. La semaine passée, j'ai lu que le Club Bruges communiquait maintenant ouvertement le montant versé aux managers lors de la dernière période de transferts. J'ai aussi lu que Denis Ducarme avait préparé une proposition de loi sur les managers au niveau fédéral. Et en Flandre, il y a un nouveau décret sur les agents.

Les agents Mogi Bayat et Dejan Veljkovic sont des pions majeurs du dossier. Eric Bisschop à propos de ce dernier : " Son témoignage nous a permis d'obtenir un état de la situation que nous n'aurions jamais pu avoir autrement. ", photos belgaimage
Les agents Mogi Bayat et Dejan Veljkovic sont des pions majeurs du dossier. Eric Bisschop à propos de ce dernier : " Son témoignage nous a permis d'obtenir un état de la situation que nous n'aurions jamais pu avoir autrement. " © photos belgaimage

D'aucuns objectent que ces initiatives politiques sont vaines, faute de concertation entre toutes les parties concernées.

BISSCHOP : Une série de choses que nous vivons maintenant découle directement de l'absence d'un statut pour les managers. Il n'y avait rien avant. Donc, tout ce qui vient est un progrès. Mais c'est un sujet complexe. C'est pour ça que j'ai dit d'emblée qu'il fallait une étude soigneusement préparée pour obtenir un résultat en béton.

Le parquet fédéral est particulièrement actif en football, y compris en-dehors de l'opération Mains Propres. Le mois passé, l'ancien manager d'Anderlecht, Herman Van Holsbeeck et l'agent Christophe Henrotay ont été arrêtés.

BISSCHOP : Nous continuons à envoyer des signaux afin que le monde sportif réalise qu'il doit travailler comme il se doit.

Il y a aussi eu une perquisition à l'Excel Mouscron, la principale question étant de savoir si l'agent Pini Zahavi a dépassé les bornes en en tirant les ficelles en secret.

BISSCHOP : Le parquet fédéral ne s'intéresse pas qu'aux managers mais à tout ce qui pourrait aller de travers au plus haut niveau. La reprise d'un club est importante dans ce contexte. Le temps où les dirigeants avaient des liens étroits avec leur club est révolu. Voyez l'ampleur des capitaux étrangers dans les clubs professionnels belges. Le football est devenu une industrie, on considère les joueurs comme les métaux précieux avant : par quelle spéculation peut-on obtenir un gain maximal ? Ce modèle de commerce me préoccupe car il attire la criminalité.

Un milieu souterrain

Vous essayez également de tenir à l'oeil le milieu des paris. Quelle est l'ampleur des problèmes dans celui-ci ?

BISSCHOP : Personne ne le sait. Mais quand je rencontre des membres des sociétés régulières de paris, lors de journées d'information, ils me parlent d'un milieu souterrain dans lequel circulent des milliards de dollars. L'industrie du pari constitue une menace pour l'intégrité du sport car les criminels peuvent gagner beaucoup d'argent en prenant peu de risques par ce biais. Ceux qui s'adonnent au trafic de drogue ou d'êtres humains se font davantage remarquer alors que les activités liées aux paris se déroulent essentiellement en ligne.

L'ancien manager d'Anderlecht Herman Van Holsbeeck a été inculpé le mois passé, indépendamment du dossier Mains Propres. " Nous continuons à envoyer des signaux ", commente Eric Bisschop., photos belgaimage
L'ancien manager d'Anderlecht Herman Van Holsbeeck a été inculpé le mois passé, indépendamment du dossier Mains Propres. " Nous continuons à envoyer des signaux ", commente Eric Bisschop. © photos belgaimage

Presque tous les clubs professionnels de football portent le nom d'une société de pari sur leur maillot.

BISSCHOP : C'est une forme d'hypocrisie. Les paris intègrent ainsi la société alors qu'ils peuvent inciter à approcher des gens et à falsifier des matches.

C'est apparu dans votre dossier de l'année passée sur le match-fixing en tennis.

BISSCHOP : Les syndicats du pari visaient de jeunes talents qui devaient faire leurs preuves dans des tournois moins cotés. Ces joueurs se produisent dans la moitié du monde, ils gagnent à peine assez pour financer leurs voyages. Ils constituent le public idéal pour ces syndicats. Ils promettaient par exemple 1.500 euros à un joueur s'il perd son troisième service dans le deuxième set. Ça n'a pas d'influence décisive sur le match tout en le faussant et en trompant la société de paris.

À l'étranger, on ne savait même pas que ça se produisait. Si le FBI se rend à Bruxelles pour découvrir comment nous avons abordé l'affaire, ça veut dire que notre approche a de la valeur. La Belgique est un peu un leader dans la lutte contre la fraude sportive. Mais nos capacités sont limitées et nous avons aussi beaucoup d'autres chats à fouetter. Nous devons donc toujours nous demander s'il vaut mieux s'occuper d'un match de tennis ou d'un trafiquant de drogue.

La Belgique s'est également fait remarquer dans le dossier Football Leaks, qui met à nu les abus dans le football international. Quand l'homme qui est derrière ces fuites, le Portugais Rui Pinto, a été arrêté en Hongrie à la demande du Portugal, vous vous êtes empressé d'aller l'interroger.

BISSCHOP : Nous voulions interroger Pinto sur les noms figurant dans nos dossiers mais c'était aussi par principe. S'il y a quelque part un trésor d'informations sur les malversations en football, pourquoi ne voudrions-nous pas savoir ce qu'il recèle ? La Belgique et la France ont convenu de prendre la direction dans cette affaire. Nous avons demandé si nous pouvions obtenir ce qui avait été confisqué : 12 ou 13 terabytes de données digitales. On nous l'a accordé et ça a été apporté en France. Si nous n'avions rien fait, ces informations auraient suivi Pinto au Portugal et je ne sais pas si nous aurions pu y avoir accès. Le Portugal détruit les informations obtenues de manière illégale. Or, d'après les chefs d'accusation, Pinto s'est adonné au hacking.

Le parquet fédéral a obtenu les documents confisqués de ce Rui Pinto, l'homme qui est derrière les Football Leaks. Eric Bisschop : " Si c'est un trésor d'informations, pourquoi ne voudrions-nous pas savoir ce qu'il recèle ? ", photos belgaimage
Le parquet fédéral a obtenu les documents confisqués de ce Rui Pinto, l'homme qui est derrière les Football Leaks. Eric Bisschop : " Si c'est un trésor d'informations, pourquoi ne voudrions-nous pas savoir ce qu'il recèle ? " © photos belgaimage

Le fait que ces informations aient été acquises ainsi ne pose pas de problème en Belgique ?

BISSCHOP : Nous n'avons rien fait de mal. Mais il y a un autre problème : toutes les informations sont cryptées. Des experts cherchent la clef qui permettra d'y avoir accès.

Le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop : " Les joueurs sont considérés comme les métaux précieux avant : on étudie par quelles spéculations on peut réaliser le plus gros gain. ", photos belgaimage
Le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop : " Les joueurs sont considérés comme les métaux précieux avant : on étudie par quelles spéculations on peut réaliser le plus gros gain. " © photos belgaimage

" Il nous faut encore six à huit mois "

On n'apprend quasi plus rien sur le dossier, ce qui incite d'aucuns à penser que l'affaire va s'achever en eau de boudin. " Les gens l'ont aussi dit dans l'affaire ZheyunYe ", rétorque le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop. " Mais posez la question à Piettro Alatta ou à Paul Put(un manager et un entraîneur condamnés, ndlr). L'affaire a traîné trop longtemps mais nous n'en sommes pas responsables. Cette fois, il s'agit d'une affaire colossale, avec des tentacules dans sept pays où nous devons parfois nous rendre. L'opération a débuté il y a un an. Ce n'est pas exceptionnel pour un dossier de cette ampleur. Il nous faudra encore six, sept ou huit mois pour le boucler. "

Le parquet fédéral est aussi à la base des perquisitions à l'Excel Mouscron. Là, il s'agit de savoir si l'agent Pini Zahavi n'en tire pas les ficelles incognito., photos belgaimage
Le parquet fédéral est aussi à la base des perquisitions à l'Excel Mouscron. Là, il s'agit de savoir si l'agent Pini Zahavi n'en tire pas les ficelles incognito. © photos belgaimage
Le téléphone d'Eric Bisschop (61 ans) vibre au moment où il prend place pour notre interview. Un manager a encore été arrêté, à Paris cette fois. Ça fait une arrestation de plus dans le dossier que Bisschop coordonne. Il est chef de la section criminalité organisée et coordinateur de la fraude sportive au parquet fédéral de Bruxelles. Le magistrat brabançon passe beaucoup de temps dans le milieu du football ces derniers temps. Il y a un an, l'enquête a débouché sur une vaste opération policière, l'Opération Mains Propres ou, selon les termes du parquet, l'Opération Zéro. La police a effectué 58 perquisitions en Belgique et à l'étranger et a fait interroger 33 personnes. Le parquet suivait la trace d'une série de transactions financières douteuses et était ainsi tombé sur une tentative de match-fixing. Plus de vingt personnes ont déjà été inculpées par le juge d'instruction du Limbourg. Parmi eux, deux managers connus, Mogi Bayat et Dejan Veljkovic, mais aussi des dirigeants, des arbitres et des journalistes sportifs. Tout a commencé avec un rapport sur des transactions douteuses dans une agence bancaire limbourgeoise mais le parquet fédéral reçoit beaucoup d'indices similaires. Pourquoi avez-vous jugé que ça valait la peine de mener une enquête là-dessus ? ERIC BISSCHOP : Le nom Dejan Veljkovic. Il ne faut pas être un prix Nobel pour savoir que son rôle était devenu problématique. Certains agents avaient acquis un tel pouvoir dans certaines compétitions que le blanchiment n'était pas illusoire. Vous aviez envie depuis un moment de vous en prendre aux managers ? BISSCHOP : Il ne faut pas le présenter sous cette forme. Je n'éprouvais pas l'envie de m'attaquer davantage à l'un ou l'autre manager plutôt qu'à un gros dealer de drogue. Mais, dans ma fonction, je dois être attentif au crime organisé et celui-ci s'intéresse clairement au sport, surtout au football. J'entends parfois des collègues italiens parler des infiltrations de la 'Ndrangheta ( une organisation criminelle calabraise, ndlr) dans le football. Ce qui est possible là l'est aussi chez nous. Par son modèle commercial, le football est devenu intéressant pour les criminels, qui veulent se légitimer et passer du bas de la société à son étage supérieur. Le nom de Veljkovic a déclenché une alarme. Si quelqu'un qui n'y connaissait rien au football avait été à votre place, le dossier Mains Propres n'existerait peut-être pas. BISSCHOP : Je crains que oui. Un magistrat qui n'y connaît rien en football peut parfaitement travailler sur ce dossier mais pour savoir s'il vaut la peine d'enquêter, il est utile de connaître un peu ce milieu. Quelles sont vos affinités avec le football ? BISSCHOP : ( Rires) J'ai été un arrière droit redoutable au FC Tildonk, mon club préféré de P3, que je continue à aller voir de temps en temps. J'ai cessé de jouer à vingt ans pour arbitrer, jusqu'en P2, mais j'ai arrêté à 26 ans. Vous avez siégé au parquet de la fédération. BISSCHOP : Oui, l'avocat René Verstringhe était procureur fédéral et avait appris mon passé footballistique. J'ai été son substitut pendant deux ans environ. J'ai démissionné quand l'affaire Zheyun Ye a éclaté. Le dossier est arrivé chez nous et je ne voulais pas m'attirer des ennuis en étant juge et partie. La fédération s'est immédiatement intéressée au volet match-fixing de votre dossier Mains Propres et de la tentative de corruption au nom de Malines en mars 2018 mais elle avait besoin de vos informations pour passer à l'action. BISSCHOP : Nous en étions conscients et nous voulions que la fédération puisse exercer ses compétences disciplinaires à temps. Dire trois ans après les faits à un club qu'il a tenté de falsifier un match et doit descendre n'a pas beaucoup de sens. Donc, vous avez transmis 35 pièces du dossier au parquet fédéral. BISSCHOP : Il n'est pas usuel de transmettre du matériel à une instance disciplinaire sportive tant que l'enquête judiciaire est en cours. Il n'y a encore jamais eu de repentant qui témoigne dans une affaire de match-fixing. Nous sommes invités dans le monde entier pour en parler. Il est crucial de ne pas mettre en péril l'enquête judiciaire en transmettant des documents à l'instance compétente en sport. Il faut aussi que le parquet et le juge d'instruction aient la même vision à propos de cette transmission. Il est aussi évident qu'il faut pouvoir compter sur un traitement disciplinaire professionnel. Le coordinateur de l'enquête de la fédération, le parquet fédéral, la commission des litiges d'appel et la cour belge d'arbitrage pour le sport (CBAS) ont accompli leur tâche très professionnellement. La commission des litiges a dû juger les arguments de ténors du barreau et a rendu une justice de grande valeur, même au niveau international. Beaucoup de ces grands avocats étaient furieux de ne pas avoir eu accès au dossier pénal global. Ils se sont plaints de ne pas savoir comment ces 35 pièces avaient été sélectionnées et se sont demandé si on n'avait pas choisi uniquement les pièces à charge. BISSCHOP : C'est aller loin de penser que le parquet fédéral et le juge d'instruction pourraient être déloyaux en conservant des pièces qui révéleraient l'innocence des personnes impliquées. Het Laatste Nieuws a écrit que la transmission de ces pièces s'était déroulée dans un hôtel et a dépeint un entretien amical entre vous et Peter Bossaert, le CEO de la fédération. BISSCHOP : L'article insinuait que je me serais comporté de manière peu professionnelle et même douteuse. Ça m'a blessé. Cette fameuse rencontre a été initiée par monsieur Bossaert. Nouveau à la fédération, il voulait faire la connaissance d'une série d'acteurs. Nous avons notamment parlé de la lutte contre la fraude sportive. Pas de l'Opération Zéro ni de la transmission de documents. La commission des litiges d'appel et la CBAS ont estimé Malines responsable de match-fixing mais ont interprété le règlement fédéral différemment, en particulier le terme de " saison concernée ". Malines devait rester en D1B en première instance mais la CBAS a confirmé sa promotion. BISSCHOP : En tant que juriste, je pouvais vivre avec les deux décisions. Ce qui m'intéressait aussi, c'est que le règlement fédéral fasse preuve d'une qualité absolue. Mais vous avez siégé dans ce parquet. Vous saviez donc qu'il était bancal ? BISSCHOP : Il faut toujours éviter des discussions ou des interprétations. Je ne vais pas faire la morale à l'URBSFA - on trouve des choses similaires dans les lois de ce pays - mais le règlement a été mis sous pression et c'est une bonne chose car il va probablement être adapté. Le parquet a conclu un deal avec Veljkovic, un memorandum dans le jargon. Un des principaux acteurs de l'affaire échappe donc à une peine sévère. BISSCHOP : Nous allons l'expliquer au juge, qui doit encore trancher à propos de ce memorandum. La seule chose que je peux déjà vous dire, c'est que le milieu du football est très fermé mais les informations de monsieur Veljkovic nous ont permis d'obtenir une vue sur lui que nous n'aurions jamais eue autrement. Veljkovic avait et a beaucoup de choses à raconter à la justice. Certains se demandent s'il est opportun que le parquet fédéral mette autant de personnel sur un dossier de football. BISSCHOP : Le sport a un énorme pouvoir social. J'ai assisté à la Supercoupe d'Europe entre Liverpool et Chelsea en Turquie. J'ai vu des dames arbitrer ce match et être applaudies par tous les joueurs, dans un pays musulman. C'est quelque chose. J'ai également été touché de voir ce jeune sans jambes remettre la coupe. L'influence du sport gagne tous les niveaux de notre société. Le sport aide même beaucoup de gens à supporter leur vie. Quels rêves resteraient aux pauvres des bidonvilles brésiliens si on leur enlevait le football ? Chez nous, l'ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine et qui va voir son club favori a une vie sociale. Toutefois, s'il se passionne pour quelque chose dont on peut mettre en question la pureté, ça ne tient plus debout. La plupart des amateurs de football ne s'intéressent pas au volet financier du dossier. Ils se demandent qui ne règle jamais rien au noir. BISSCHOP : Si un club ne peut engager tel joueur que parce que son transfert ou sa rémunération ne se déroulent pas selon les règles, il se rend coupable, à mes yeux, d'une forme de falsification vis-à-vis des clubs qui jouent le jeu correctement. Je ne suis pas convaincu que les amateurs de football trouvent normal que leur club et leurs vedettes fassent des choses qui vaudraient des ennuis à ces mêmes fans s'ils le faisaient. Pensez-vous que le dossier Mains Propres va permettre d'adopter de nouvelles règles et un statut pour les agents des joueurs ? BISSCHOP : Je continue à espérer des mesures structurelles. On dit souvent que tout reste en l'état ou que c'est même pire qu'avant l'Opération Zéro. Je m'insurge contre ces propos. Je ne crois pas que tout a repris comme avant. Je vois des initiatives qui ne seraient jamais nées sans nos actions. La semaine passée, j'ai lu que le Club Bruges communiquait maintenant ouvertement le montant versé aux managers lors de la dernière période de transferts. J'ai aussi lu que Denis Ducarme avait préparé une proposition de loi sur les managers au niveau fédéral. Et en Flandre, il y a un nouveau décret sur les agents. D'aucuns objectent que ces initiatives politiques sont vaines, faute de concertation entre toutes les parties concernées. BISSCHOP : Une série de choses que nous vivons maintenant découle directement de l'absence d'un statut pour les managers. Il n'y avait rien avant. Donc, tout ce qui vient est un progrès. Mais c'est un sujet complexe. C'est pour ça que j'ai dit d'emblée qu'il fallait une étude soigneusement préparée pour obtenir un résultat en béton. Le parquet fédéral est particulièrement actif en football, y compris en-dehors de l'opération Mains Propres. Le mois passé, l'ancien manager d'Anderlecht, Herman Van Holsbeeck et l'agent Christophe Henrotay ont été arrêtés. BISSCHOP : Nous continuons à envoyer des signaux afin que le monde sportif réalise qu'il doit travailler comme il se doit. Il y a aussi eu une perquisition à l'Excel Mouscron, la principale question étant de savoir si l'agent Pini Zahavi a dépassé les bornes en en tirant les ficelles en secret. BISSCHOP : Le parquet fédéral ne s'intéresse pas qu'aux managers mais à tout ce qui pourrait aller de travers au plus haut niveau. La reprise d'un club est importante dans ce contexte. Le temps où les dirigeants avaient des liens étroits avec leur club est révolu. Voyez l'ampleur des capitaux étrangers dans les clubs professionnels belges. Le football est devenu une industrie, on considère les joueurs comme les métaux précieux avant : par quelle spéculation peut-on obtenir un gain maximal ? Ce modèle de commerce me préoccupe car il attire la criminalité. Vous essayez également de tenir à l'oeil le milieu des paris. Quelle est l'ampleur des problèmes dans celui-ci ? BISSCHOP : Personne ne le sait. Mais quand je rencontre des membres des sociétés régulières de paris, lors de journées d'information, ils me parlent d'un milieu souterrain dans lequel circulent des milliards de dollars. L'industrie du pari constitue une menace pour l'intégrité du sport car les criminels peuvent gagner beaucoup d'argent en prenant peu de risques par ce biais. Ceux qui s'adonnent au trafic de drogue ou d'êtres humains se font davantage remarquer alors que les activités liées aux paris se déroulent essentiellement en ligne. Presque tous les clubs professionnels de football portent le nom d'une société de pari sur leur maillot. BISSCHOP : C'est une forme d'hypocrisie. Les paris intègrent ainsi la société alors qu'ils peuvent inciter à approcher des gens et à falsifier des matches. C'est apparu dans votre dossier de l'année passée sur le match-fixing en tennis. BISSCHOP : Les syndicats du pari visaient de jeunes talents qui devaient faire leurs preuves dans des tournois moins cotés. Ces joueurs se produisent dans la moitié du monde, ils gagnent à peine assez pour financer leurs voyages. Ils constituent le public idéal pour ces syndicats. Ils promettaient par exemple 1.500 euros à un joueur s'il perd son troisième service dans le deuxième set. Ça n'a pas d'influence décisive sur le match tout en le faussant et en trompant la société de paris. À l'étranger, on ne savait même pas que ça se produisait. Si le FBI se rend à Bruxelles pour découvrir comment nous avons abordé l'affaire, ça veut dire que notre approche a de la valeur. La Belgique est un peu un leader dans la lutte contre la fraude sportive. Mais nos capacités sont limitées et nous avons aussi beaucoup d'autres chats à fouetter. Nous devons donc toujours nous demander s'il vaut mieux s'occuper d'un match de tennis ou d'un trafiquant de drogue. La Belgique s'est également fait remarquer dans le dossier Football Leaks, qui met à nu les abus dans le football international. Quand l'homme qui est derrière ces fuites, le Portugais Rui Pinto, a été arrêté en Hongrie à la demande du Portugal, vous vous êtes empressé d'aller l'interroger. BISSCHOP : Nous voulions interroger Pinto sur les noms figurant dans nos dossiers mais c'était aussi par principe. S'il y a quelque part un trésor d'informations sur les malversations en football, pourquoi ne voudrions-nous pas savoir ce qu'il recèle ? La Belgique et la France ont convenu de prendre la direction dans cette affaire. Nous avons demandé si nous pouvions obtenir ce qui avait été confisqué : 12 ou 13 terabytes de données digitales. On nous l'a accordé et ça a été apporté en France. Si nous n'avions rien fait, ces informations auraient suivi Pinto au Portugal et je ne sais pas si nous aurions pu y avoir accès. Le Portugal détruit les informations obtenues de manière illégale. Or, d'après les chefs d'accusation, Pinto s'est adonné au hacking. Le fait que ces informations aient été acquises ainsi ne pose pas de problème en Belgique ? BISSCHOP : Nous n'avons rien fait de mal. Mais il y a un autre problème : toutes les informations sont cryptées. Des experts cherchent la clef qui permettra d'y avoir accès.