Comment en étiez-vous arrivés à vous chamailler?

Filippo Gaone: Nous ne nous sommes jamais chamaillés. Nous n'avions aucun contact, c'est différent. Nous avons échangé quelques mots pour la première fois après le match La Louvière-Charleroi de la saison passée. Enzo m'a dit: -Il faudrait qu'on aille manger une fois ensemble.
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Filippo Gaone: Nous ne nous sommes jamais chamaillés. Nous n'avions aucun contact, c'est différent. Nous avons échangé quelques mots pour la première fois après le match La Louvière-Charleroi de la saison passée. Enzo m'a dit: -Il faudrait qu'on aille manger une fois ensemble.Enzo Scifo: Il y a quelques mois, j'en ai eu marre de lire un tas de choses inexactes. Et je vivais mal d'être dévisagé quand j'allais voir un match au Tivoli. J'étais très mal à l'aise. J'ai alors pris l'initiative de contacter Monsieur Gaone. Nous nous sommes vus et le différend a été aplani en cinq minutes. Si nous nous étions mis autour d'une bonne table plus tôt, il n'y aurait pas eu tous ces problèmes. Gaone: Nous avons tous les deux commis l'erreur de ne pas provoquer plus tôt une discussion à bâtons rompus. La presse a une grande responsabilité dans ce qui s'est passé car elle a mis plus d'une fois de l'huile sur le feu. Gaone: C'est vrai que j'ai dit certaines choses sous le coup de la déception. Après la faillite du Sporting, j'avais été un de ses premiers sponsors. Tout sponsor demande un jour un retour, mais je ne l'ai jamais reçu de Charleroi. Au moment d'être récompensé, j'ai juste eu le droit de me tailler... Je rappelle qu'au départ, je suis plus Carolo que Louviérois. Une autre chose m'avait irrité: au moment où nous nous rapprochions de la D1, j'ai lu dans les journaux qu'Enzo reviendrait peut-être à La Louvière. Pas comme joueur. Donc comme dirigeant. Je me suis braqué. Je m'étais battu pendant dix ans pour faire remonter ce club, le fruit était presque mûr, et quelqu'un d'autre se préparait à venir le cueillir à ma place. Scifo: Depuis une dizaine d'années, je pensais à ma reconversion. J'imaginais un retour à La Louvière, sans savoir exactement dans quel rôle. Je me jouais des scénarios. Sans plus. Il n'y avait jamais eu aucun contact. Mais je comprends que ce n'était pas simple à gérer pour Monsieur Gaone, vu que j'étais resté très populaire ici. Gaone enregistre un gros déficit d'exploitationScifo: Je suis content d'aller au Tivoli quand La Louvière est pratiquement sauvée. L'an dernier, ce fut très difficile car je suis resté louviérois et je savais qu'un bon résultat de Charleroi n'arrangerait pas les affaires du premier club de ma carrière. Au début de cette saison, je voyais les Loups descendre et ça me faisait mal. Gaone: J'aurais bien voulu que la soirée de vendredi se termine par un feu d'artifice, mais c'est encore un peu tôt. J'espère en tout cas que nous allons enfin gagner contre Charleroi. Depuis la montée, nous n'avons jamais eu ce bonheur. Scifo: Au début, je me suis demandé si je n'avais pas accepté un rôle trop lourd en étant à la fois actionnaire et entraîneur. C'étaient deux domaines où je n'avais aucune expérience. Pour me rassurer, je me disais qu'il devait être possible de combiner des responsabilités sportives et financières, puisque ça se fait en Angleterre. Mais je n'imaginais quand même pas que je devrais gérer autant de problèmes. Aujourd'hui, je me mêle de moins en moins de l'aspect financier pour me concentrer sur mon job d'entraîneur. Je n'ai jamais prétendu que je faisais un super travail de coach. Par contre, je suis convaincu de faire du bon boulot. Je suis le premier à dire que je manque d'expérience. Simplement, il faut me laisser le temps de l'apprentissage, on ne peut pas me condamner aussi vite. Gaone: Il fallait t'attendre à souffrir. C'est dû à ton rayonnement médiatique. Les gens sont cruels, ils ne se gênent pas pour enterrer celui qu'ils ont porté aux nues. La façon dont on t'a parfois traité depuis que tu entraînes Charleroi, est dégoûtante. Scifo: Lors des premiers mois, je m'énervais facilement quand on me démolissait dans la presse. Jusqu'au jour où j'ai compris qu'il fallait passer par là. J'étais l'ambassadeur idéal pour le Sporting et, du jour au lendemain, on aurait voulu que je devienne l'entraîneur idéal de ce club: un peu de patience... Gaone: J'étais loin d'imaginer que ce serait aussi difficile d'installer La Louvière en première division. J'étais persuadé que nous franchirions ce fossé sans trop de peine, comme nous avions bien négocié le passage de la D3 à la D2. D'un point de vue financier, on se dirige vers une situation invivable. Le football belge va droit dans le mur. Je ne vois pas quel club peut équilibrer son budget aujourd'hui. Si les administrateurs arrêtent de mettre la main au portefeuille, c'est la catastrophe. Je n'ose pas imaginer ce que cette saison va nous laisser comme déficit d'exploitation. Scifo veut que Charleroi imite GenkGaone: Il n'y a pas que cela. Personne n'imagine ce qu'un match engendre comme dépenses: la Croix Rouge -16.000 euros par saison à elle seule-, les pompiers, les stewards. Et les assurances: nous devons par exemple payer une prime incroyable pour nous assurer contre une explosion dans notre stade. Tous ces frais représentent facilement 25 ou 30% de la recette d'un petit match. Les droits de télé, les entrées et tout le marketing ne nous rapportent au maximum que 75% de notre budget : il y a donc inévitablement un trou à combler. Nous avions 8.000 spectateurs de moyenne la saison dernière, mais à peine 5.000 cette année. Gaone: Pas spécialement. C'est évidemment un frein, mais ce n'est quand même pas son prix qui doit décourager ceux qui ont envie de venir au stade. Notre plus gros problème, c'est notre stade. Le Tivoli n'a aucun confort : la piste d'athlétisme casse l'ambiance, des spectateurs exposés aux quatre vents, l'obligation de venir en bottes pour emprunter nos sentiers s'il pleut,... La Ville ne demande qu'à nous aider, mais elle est déjà sous tutelle. Scifo: Nous avons des bases que La Louvière ne possède pas. Le stade, un important public potentiel, le fait que Charleroi soit la première ville wallonne et la troisième en Belgique. Nous pouvons réussir ce que Genk fait aujourd'hui. Gaone: Pour remplir votre beau stade, il faudrait faire d'autres résultats (il rit)... Gaone: Quand nous l'avons engagé, nous comptions le payer avec l'argent que devait nous apporter Toyota via le transfert d'Endo. Nous n'avons pas eu un franc. En tout cas, c'est fini de donner des salaires énormes. Tous les joueurs, qu'ils soient en fin de contrat ou non, devront le comprendre. Les grands noms à La Louvière, c'est terminé. Place aux jeunes et à des joueurs qui accepteront un fixe moins élevé et seront surtout payés à la performance. Tout travail mérite salaire, mais si on veut gagner beaucoup d'argent, il faut le justifier. Les footballeurs n'ont pas que des droits: ils ont aussi des devoirs. J'ai moins de difficultés à gérer les 500 employés de mon entreprise que les 25 artistes du noyau de la RAAL! Nous avons déjà établi notre budget pour la saison prochaine et il sera respecté, point à la ligne. Je préfère consacrer moins d'argent aux joueurs et plus à un staff élargi qui pourra recruter des espoirs à gauche et à droite. Scifo ne veut pas céder à Bayat pour le sportifScifo: Pas du tout. Yazdani a un potentiel incroyable. Mahdavi aussi, mais il n'arrive pas à l'exprimer chez nous. Emamifar a eu la malchance de se casser la jambe. Et Minavand, qui est arrivé en cours de saison, nous l'avons eu pour deux francs cinquante... C'étaient des opportunités et j'ai donné mon feu vert au président. Il ne m'a jamais rien imposé. Le jour où il m'obligera à mettre un Iranien dans l'équipe, je stopperai directement. Gaone: Nous essayerons de garder Proto et Bryssinck, mais s'il faut les vendre, nous le ferons. Il arrivera peut-être un jour où ce sera une question de vie ou de mort. Scifo: Nous avons fait une affaire exceptionnelle avec Negouai, mais cela ne se reproduira pas chaque année. Scifo: Que ce soit comme coach ou gestionnaire, j'estime qu'il ne devrait pas partir maintenant. Il peut encore progresser énormément chez nous. Il a un potentiel qu'il n'exploite actuellement qu'à 20%! On se l'arrache et ce n'est pas facile à gérer à 20 ans. Il ne joue pas beaucoup pour le moment parce que je ne veux pas lui mettre trop de poids sur les épaules. Mon rôle est de le tranquilliser, de lui faire retrouver la sérénité. Comme entraîneur, je veux le garder. Comme gestionnaire aussi parce que, s'il vaut 200 millions aujourd'hui, il pourra nous rapporter encore beaucoup plus dans un an ou deux. Gaone: Les clubs ne sont plus propriétaires des joueurs. Ce ne sont plus que des coquilles vides. Les joueurs ont tous les pouvoirs, et leurs vrais propriétaires, ce sont les managers. Rédiger un contrat est de plus en plus compliqué. Deux jours après avoir signé, un joueur vous demande d'ajouter telle ou telle clause. Pierre Bilic et Pierre Danvoye, ,"Je gère plus facilement les 500 employés de mon entreprise que le noyau de La Louvière" (Gaone)"J'étais l'ambassadeur idéal du Sporting, mais on a voulu que j'en devienne l'entraîneur idéal" (Scifo)