Paul Nardi est né et a grandi à Vesoul. Rien de spécial dans cette petite ville coincée entre Dijon et Mulhouse. Sauf que Jacques Brel l'a choisie pour titrer un de ses classiques. T'as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul (...) J'ai voulu voir ta soeur et on a vu ta mère, comme toujours (...) D'ailleurs j'ai horreur de tous les flonflons, de la valse musette et de l'accordéon.
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Paul Nardi est né et a grandi à Vesoul. Rien de spécial dans cette petite ville coincée entre Dijon et Mulhouse. Sauf que Jacques Brel l'a choisie pour titrer un de ses classiques. T'as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul (...) J'ai voulu voir ta soeur et on a vu ta mère, comme toujours (...) D'ailleurs j'ai horreur de tous les flonflons, de la valse musette et de l'accordéon. " Les Vésuliens sont fiers qu'une légende comme Brel leur ait consacré une chanson ", lance direct le gardien du Cercle. Un moulin à paroles. Il parle vite. Il parle bien. Et il gère super bien ses débuts dans notre D1. Son meilleur pote dans le foot ? Thomas Lemar, champion du monde. Ils se sont côtoyés à Monaco et en Espoirs. Paul Nardi a aussi joué avec, pêle-mêle, Anthony Martial, Benjamin Mendy, Corentin Tolisso, Presnel Kimpembe, Adrien Rabiot, Kingsley Coman, Benjamin Pavard, Alphonse Areola, Samuel Umtiti, Nabil Fekir, Florian Thauvin, ... Plein de Bleus qui sont aujourd'hui sur le toit de la planète foot. Ce week-end, grande première pour lui : son premier derby brugeois. La discussion commence là-dessus. PAUL NARDI : J'ai vite compris que c'est le match que tout le monde a envie de jouer, ici. Et celui-ci sera encore plus particulier puisque ça va être... un choc de champions, l'affrontement du champion de Belgique et du champion de D1B. Je n'ai pas l'impression que ça soit si important pour les joueurs du Club. Je crois qu'ils ne nous calculent pas trop... Je ne suis pas sûr qu'ils regardent nos matches. Pour les gens du Cercle, c'est différent. Dès qu'on parle du Club, on ressent de l'animosité. Quand on monte dans les bureaux, il y a quelques photos accrochées aux murs, et ce sont surtout des photos de derbies. On ressent du feu. Quand on parle à nos supporters, la première chose qu'ils nous disent, c'est qu'il faut gagner contre le Club. Qu'est-ce qui te fait dire que les matches contre le Cercle ne sont pas si importants pour les joueurs du Club ? NARDI : J'en croise régulièrement au stade et je n'ai pas l'impression qu'ils soient là-dedans. Enfin, ce n'est qu'une impression... Parce qu'il n'y a aucun contact, en fait. On se croise, en voiture ou à pied, on ne se regarde même pas. On ne se fait pas un petit signe de la main, on ne se dit pas bonjour. Les gars du Club et les gars du Cercle s'ignorent mutuellement, c'est ça la vérité. Je ne dirais pas qu'il y a de l'animosité entre les joueurs. Quand je vois un gars du Club arriver en face de moi, je ne me dis pas que j'ai envie de le frapper, non... Simplement, je l'ignore, il m'ignore. Mais bon, j'imagine qu'ils ont du coeur, eux aussi, ils sont assez pros, ils vont tout faire pour gagner, je crois que ça va être un grand combat. Quel que soit le résultat, tu sais que ce match va rester dans l'histoire. On va être à plus de cent pour cent pour entrer dans l'histoire, ça c'est déjà sûr ! Vous faites le même métier dans la même ville, dans le même stade, c'est un peu aberrant de ne pas se regarder, de ne pas se parler, non ? NARDI : Je sais. Je ne sais pas si c'est naturel d'agir comme ça, mais c'est comme ça... La seule exception, c'est leur entraîneur. Lui, si on le croise, on va peut-être lui dire bonjour. Il y a des derbies en France qui t'ont laissé un souvenir particulier ? NARDI : Quand je jouais à Nancy, nos matches contre Metz étaient toujours très chauds. Là-bas, les supporters se battent. Physiquement. Avant et après les derbies. Il y a beaucoup de problèmes, c'est vraiment méchant, c'est une grosse guerre. Et en tant que joueur de Nancy, je te dirais qu'aller me balader dans Metz, ce n'était pas forcément ma priorité... Nancy, c'est le tournant de ta vie ! NARDI : On peut dire ça comme ça, oui. J'y ai fait ma préformation et ma formation, j'y ai joué mon premier match pro, j'ai été nommé pour le trophée de meilleur gardien de Ligue 2, j'ai reçu l'étoile France Football du meilleur joueur de Ligue 2 sur une année civile. Je ne sais pas s'il était déjà arrivé qu'un gardien gagne ce titre-là. Tout m'est tombé très vite sur la tête, en fait. Je jouais en CFA devant 500 personnes, puis tout à coup, c'étaient 15.000 spectateurs pour les matches à domicile. Parce que, même en Ligue 2, Nancy reste une ville de foot. En plus, on avait une grosse équipe. Elle venait de descendre de Ligue 1 et des cadres étaient restés. J'étais avec Clément Lenglet, il est maintenant au Barça. Il y avait Ibrahim Amadou, il est maintenant à Séville. Tout le monde m'aimait bien, parce qu'un jeune gardien, tout le monde l'aime bien ! J'étais le chouchou du Stade Marcel Picot ! Ma première saison a été directement fantastique, je l'ai terminée en étant désigné meilleur gardien du Tournoi de Toulon et j'ai signé à Monaco dans la foulée. Monaco te donne un contrat de cinq ans mais te prête directement à Nancy. Ce n'est pas un premier bug dans ton plan de carrière ? NARDI : Non parce que tout est clair pour tout le monde à ce moment-là. Monaco a Danijel Subasic dans son but, c'est un meuble du club. Ce prêt, c'est un bon plan pour moi. En fait, ça commence à se gâter à la fin de cette saison-là. J'ai fait deux ou trois erreurs, je me retrouve sur le banc. Le foot est cruel. Un an plus tard, je me retrouve vraiment à Monaco, je joue quelques matches en Coupe de France et en Coupe de la Ligue, même deux matches en championnat. Puis j'ai l'occasion d'aller en prêt à Rennes, on me promet la place de titulaire parce que Benoît Costil va partir à Nice ou à Marseille. Je suis super bien accueilli, on compte sur moi, les gens du staff sont super sympas avec moi. Mais finalement, Costil reste. Et si Costil est là, bien sûr, il joue. Costil est, entre guillemets, un roi au Stade Rennais. À partir de là, les mêmes personnes ne me parlent plus, ne me regardent même plus. Je n'existe plus. Ça ne dure qu'une demi-saison mais c'est très dur. Aujourd'hui encore, je m'en veux d'avoir accepté le prêt avant d'avoir eu la certitude que le titulaire s'en allait. J'ai tout fait dans le mauvais sens, en fait. Rennes, j'appelle ça mes six mois dans un placard, dans un tiroir. Ils ne m'ont fait jouer qu'un seul match. En Coupe de la Ligue. Contre Monaco, le futur champion... Un match bourbier, je prends sept buts. Si tu prends sept buts contre ton employeur, tu peux comprendre qu'il commence à douter de toi ! Ça a sans doute été la pire journée de ma carrière. Et je me demande toujours si Rennes n'a pas fait exprès de me lâcher en pâture dans un match pareil. Après une demi-saison là-bas, tu viens au Cercle, qui se bat alors pour ne pas chuter dans le foot amateur. Monaco, la Ligue 1, c'est loin... NARDI : Oui... Mais j'ai une idée fixe : quitter Rennes au plus vite. En janvier, il n'y a pas énormément de clubs qui cherchent un gardien, donc je ne peux pas non plus faire le difficile. Les dirigeants de Monaco me parlent du Cercle Bruges. Évidemment, je n'en ai jamais entendu parler, déjà que je ne m'intéresse pas énormément au foot belge... Ils me disent qu'ils vont s'investir ici à la fin de la saison, mais uniquement si le Cercle se maintient. Leur discours, en résumé, c'est : Tu as quatre mois pour remplir la mission. On joue les play-downs, avec José Riga. On commence par une défaite à domicile contre Lommel, un bon 0-5... On les relance. C'est la cata complète. Et puis on se maintient en gagnant chez eux, l'avant-dernier match. Pour moi, c'était important de confirmer la saison suivante en D1B. Et on a gagné le titre. Donc, je ne trouvais pas illogique d'accepter un troisième prêt ici, pour cette saison. Pour découvrir la D1A. Je suis reparti de très bas, je ne veux plus brûler les étapes, je préfère remonter les échelons petit à petit. Aujourd'hui, je savoure parce que j'en ai bavé. Ce serait bien d'aller revoir des commentaires de l'époque où j'ai accepté le Cercle. J'ai hésité. Beaucoup. Évidemment. Pour moi, c'était un énorme pas en arrière. Je me suis dit : Je suis vraiment retombé si bas ? Puis j'ai pensé que ce n'était peut-être pas plus mal d'essayer de me refaire une santé dans l'anonymat. À la limite, je voulais me faire oublier. Tu prends 100 gardiens, tu leur laisses le choix entre une place de numéro 2 en Ligue 1 et un job de titulaire dans un petit club de deuxième division belge, tu en as au moins 98 qui vont choisir de rester en France. Au bout du compte, j'ai découvert des trucs sympas en D1B. Directement, j'ai trouvé que ça vivait pas mal dans les stades. En France, tu as beaucoup de spectateurs. Ici, tu as surtout des supporters. Dans nos matches à domicile, quand il y a une faute, tout le monde se lève, même la mamy de 80 ans... Les matches à Louvain, à l'Antwerp, c'était vraiment pas mal comme ambiance. Au Lierse aussi. Au Beerschot, c'était magnifique. Au moment du titre, en mars, tu as lâché : " Certains me croyaient déjà mort. " NARDI : C'est la vérité. J'étais oublié en France. J'avais beau appartenir à Monaco, si tu parlais de Nardi, beaucoup de gens n'avaient plus de souvenir. Tu as aussi évoqué " un club qui a une histoire ". À quoi tu le vois au quotidien ? NARDI : Quand je vois les supporters, ce n'est pas péjoratif, mais il y en a beaucoup qui ont un certain âge, c'est un symbole. Et puis je n'oublierai jamais le discours du président avant le fameux match du sauvetage à Lommel. Il nous parle avec le coeur, avec des larmes dans les yeux : Ce club existe depuis 1899. Si vous ne gagnez pas demain, c'est fini, le Cercle Bruges disparaît. José Riga a compilé une vidéo avec des messages d'enfants qui nous disent qu'ils croient en nous, c'est touchant. L'heure est très grave, vu que le discours de la direction de Monaco n'a pas évolué depuis mon arrivée. Il n'y aura une collaboration que si le Cercle reste en D1B. Sans ça, oui, c'est le foot amateur et peut-être la fin, carrément. On est tous montés sur la pelouse avec la conviction qu'on portait une responsabilité énorme. La vie d'un club centenaire dépendait peut-être de nous. On allait la jouer en une heure et demie. En mars de cette année, vous avez deux matches contre le Beerschot pour monter. Dans le premier, tu fais une erreur, elle aurait pu être fatale. NARDI : Je ne te cache pas que ça a été très compliqué ce soir-là. Je fais une saison parfaite, à la limite sans faire une seule erreur. Là, dans le match aller de la finale, je sors trois ou quatre ballons chauds. Puis, je me troue en voulant contrôler une balle au lieu de la dégager. Le gars marque. C'est très difficile pour moi. Quand on quitte le terrain, je me dis que j'ai peut-être gâché l'avenir de plein de joueurs. Une finale pour une promotion, tu ne joues pas ça chaque semaine. Je l'ai eue, je me suis loupé. Mais le jour de la finale retour, je fais de nouveau un gros match et on monte. Ton entraîneur des gardiens dit à ce moment-là que tu as une force mentale incroyable. C'est ça qui t'a permis de retrouver directement tes esprits ? NARDI : Si je suis là où je suis aujourd'hui, c'est grâce à mon mental, ça c'est certain. Parce que j'ai connu des galères. Mon parcours a parfois été difficile. Déjà, à treize ans, Nancy a failli me refuser l'accès à son centre de formation à cause de ma taille. J'étais trop petit et, pour ça, on allait me priver de ce qui me faisait rêver. Heureusement, j'ai subitement pris plein de centimètres en quelques mois et c'est passé. Plus tard, il y a eu ma deuxième saison chahutée à Nancy, où je suis passé de chouchou du stade à réserviste. Puis ça a été la galère à Rennes. Et après ça, la découverte d'un club qui se battait pour ne pas retomber dans le foot amateur. Ça te forge un mental, des trucs pareils. Tu t'imagines toujours titulaire à Monaco ? NARDI : Clairement. On fera le point à la fin de la saison, il me restera un an de contrat là-bas. C'est toujours mon objectif d'être entre les perches de Monaco, oui.