Patrick Lefevere nous reçoit au siège de QuickStep-Davitamon, à Wevelgem. Il ne comprend toujours pas ce qui s'est passé entre lui et Marc Coucke, le patron d'Omega Pharma, qui réclame 24 millions d'euros de dommages et intérêts. Mais avant tout, le bilan sportif de l'année 2004.
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Patrick Lefevere nous reçoit au siège de QuickStep-Davitamon, à Wevelgem. Il ne comprend toujours pas ce qui s'est passé entre lui et Marc Coucke, le patron d'Omega Pharma, qui réclame 24 millions d'euros de dommages et intérêts. Mais avant tout, le bilan sportif de l'année 2004. Patrick Lefevere : On ne s'en lasse jamais. C'est comme marquer un but en football, j'imagine. J'ai été ému en voyant Tom Boonen à Angers ou sur les Champs-Elysées. J'ai un engagement de trois ans avec Tom. J'espère que ce bail se prolongera et qu'il réussira une carrière à la Johan Museeuw. Il vaudrait mieux que je le laisse faire, pour la presse et les sponsors, mais ce ne serait pas bon. Tom est fort, physiquement et mentalement, mais il ne faut pas en abuser. Un coureur va souvent dans le rouge, sans toujours s'en rendre compte. Après le Tour, je l'ai dissuadé de courir trop de critériums. Il n'a rien perdu à Athènes ni à Vérone. Même si Wilfried Peeters s'occupe plus de lui, nos contacts deviennent plus étroits. Il m'écoute et comprend qu'il est un des leaders de l'équipe. Il se rend compte qu'il a des responsabilités et des devoirs. Il y a un an, il pensait pouvoir arriver une demi-heure en retard, il oubliait de brancher son téléphone... Cette nonchalance fait aussi sa force. Il s'est défoncé dans l'étape de Saint-Flour : 212 kilomètres d'échappée. Il ne savait même pas s'il atteindrait l'arrivée. Richard se préparait à cette étape depuis des mois. En mai, du camp d'entraînement à Séville, il m'avait demandé si l'avion de Luc Maes, notre sponsor, pouvait l'emmener à Limoges pour repérer le tracé. Il a parcouru les 230 km à vélo puis m'a téléphoné : - Je frapperai là ! Sa victoire à Morzine, l'année dernière, a été la plus émotionnelle pour moi. Paolo Bettini file d'emblée avec Rolf Aldag et Benoît Poilvet. Damien Nazon attaque dans le premier col, suivi par Richard, puis il s'effondre. Richard était seul, à deux minutes du groupe de tête, à une du peloton. J'ai demandé que Bettini lève le pied et que nos hommes, dans le peloton, fassent de même. Pendant ce temps, voilà que les chemins de fer ferment la barrière devant le peloton ! Nous voulions que Bettini gagne l'étape et Virenque endosse le maillot jaune, mais Paolo a eu un coup de barre. Richard a donc raflé victoire et maillot. En le voyant sur le podium, avec ses deux enfants dans les bras, ma gorge s'est nouée. Il en a fait un peu moins. Et puis, l'année dernière a été très chaude, ce qui lui convient, comme on l'a vu à Athènes. Paolo n'est pas assez calculateur. Au Championnat de Zurich, il ne faut pas tenter de lâcher les autres au pied de la colline alors qu'on a des coéquipiers. C'est comme la guerre : on envoie des soldats, on jette quelques grenades et puis le général peut venir. Bettini fait changer sa roue avant. La voiture italienne le dépasse puis s'arrête, c'est la panique. Le mécanicien place la roue, quelque chose coince, Bettini veut l'ôter, le mécano cherche une autre roue, et Franco Ballerini, qui arrive, expédie Bettini le genou contre la voiture. Il a été touché à un endroit sensible et a été paralysé quelques minutes. Les Italiens s'énervent vite, que voulez-vous... Un : il n'y a aucune preuve concrète que Museeuw se soit dopé. L'enquête n'a rien révélé, ni à vous ni à moi. Deux : je pensais que Museeuw n'entretenait que des rapports amicaux avec ce vétérinaire. J'ignore tout de ces fameux sms, à supposer qu'ils soient de Museeuw. Oui, mais je ne sais pas si Johan a vu le dossier. Je pense qu'il laisse ça à son avocat. Le jour de la perquisition et de l'interrogatoire, je lui ai rendu visite. Il était là, comme un chien battu, entouré par sa famille. Le lendemain, il s'est présenté à notre siège et je lui ai proposé de prendre un avocat. Je lui ai dit : - S'il y a quelque chose, tu dois me le dire. Sinon, raconte-le à ton avocat car il doit te défendre. Johan a répondu qu'il n'avait jamais rien acheté ni pris. Cette affaire m'a été pénible mais j'ai tourné la page. Enfin bon, évidemment, un scandale impliquant Museeuw fait vendre des journaux. Sur base de quoi ? C'était à huis clos. Il était déjà condamné depuis un an. Fallait-il encore supporter toute cette pub négative ? Que voulez-vous que je dise sans connaître le dossier ? Des gens ont déjà été condamnés lourdement pour des peccadilles et d'autres légèrement pour des faits graves. Le droit n'est pas toujours logique. Peut-être ont-ils voulu faire un exemple. Johan n'était en tout cas pas positif. Si on contrôlait les autres sports comme le cyclisme, nous nous en sortirions très bien. Le problème, c'est que nous communiquons mal. Lors d'un contrôle positif, on n'entend que - Je suis innocent ou - Oui, j'ai pris et j'arrête. Personne n'appréhende le chemin accompli depuis 1998. Désolé mais la Fédération n'est pas une instance officielle. D'un strict point de vue juridique, il fallait transmettre l'affaire au tribunal correctionnel flamand. Je n'ai aucun respect pour le tribunal de la Fédération. Il n'est pas neutre et ne juge que deux ou trois cas par an. Il me succèdera d'ici quatre ans s'il en semble capable. Je me serais bien passé de cette affaire mais ça ne sert à rien de s'y attarder. Les jeunes, les invités, les sponsors l'admirent toujours. Tout a commencé avec la formation de Bodysol-Brustor. Notre équipe Espoirs, dirigée par Herman Frison, gagnait tout mais nous ne pouvions pas reprendre tous les coureurs chez QuickStep-Davitamon. Marc Coucke a suggéré de former une jeune équipe pro. Ce fut Bodysol-Brustor, en D2, avec 12 jeunes plus Nico Mattan et Bert Roesems. D'emblée, j'ai dit que tout était séparé. Coucke a paniqué : il s'est demandé si nous pourrions courir partout avec une si petite équipe. J'ai amené Relax comme co-sponsor. Onze Espagnols ont rejoint l'équipe. En avril dernier, Frans De Cock, de QuickStep, Coucke et moi avons discuté de 2005, sans oublier l'avenir de Bodysol-Brustor. Coucke voulait que QuickStep-Davitamon paie Bodysol-Brustor pour chaque coureur transféré. De Cock a rétorqué : - Patrick a travaillé cinq ans à cette équipe, vous ne deviez pas la former mais j'ai donné mon accord et maintenant, je devrais payer pour ces coureurs ? J'en viens au budget de QuickStep-Davitamon. Avec 7,5 millions d'euros, nous n'étions plus dans le Top 10. Il ne fallait pas attendre de miracles au Pro Tour. Avec le soutien de Coucke, De Cock a dit : - Jouer les seconds violons n'est pas notre genre. Nous allons adapter le budget. Initialement, QuickStep payait 4 millions, Davitamon 2. QuickStep avait déjà augmenté son budget deux fois pour atteindre 5 millions mais Coucke restait à son niveau initial. Il signait toujours pour un an avec option pour les années suivantes. Si cette option est aussi contraignante qu'il l'affirme, pourquoi re-signer un contrat chaque année ? Parce que nous rediscutions chaque année l'équipe et la contribution financière. Lors de cette réunion, Coucke a dit à De Cock : - Tu paies 5 millions, moi 2. Nous pratiquons ainsi pour 2005, 2006 et 2007. Si, en 2008, tu verses 8 millions, je passe à 3. Dis combien tu verses. Frans a répondu : - Ce n'est pas à toi de déterminer ce que QuickStep va payer. C'est nous qui avons lancé l'équipe et augmenté son budget deux fois. La réunion s'est achevée sans accord. Je l'ai appris lors de la réunion avec Relax. Le représentant de cette société voulait demander une licence pour le Pro Tour. Coucke a dit que s'il le faisait pour Relax et moi pour QuickStep, il le ferait pour Omega Pharma, afin que nous en ayons une, voire deux. L'idée ne me déplaisait pas, malgré ses dangers. J'ai prié Coucke de mettre Frans au courant. Entre-temps, De Beelder, le porte-parole de Lotto, m'a demandé si je connaissais quelqu'un disposé à devenir sponsor principal de Lotto. Je l'ai mis en contact avec une société néerlandaise mais elle exigeait un nombre minimum de coureurs de ce pays, ce que Lotto ne voulait pas. J'ai conseillé à Coucke de prendre langue avec Lotto, qui a posé une condition : que je ne sois pas impliqué dans la nouvelle équipe, pour ne pas poser problème avec le Pro Tour. On a alors présenté l'équipe Omega Pharma-Lotto. Pourquoi Coucke n'a-t-il pas dit directement qu'il s'engageait chez Lotto avec Restiva, sa nouvelle société, et qu'il restait chez QuickStep avec Davitamon ? Nous nous doutions qu'il rejoindrait Lotto avec Davitamon. Il devait nous confirmer sa collaboration le 30 juillet seulement. Fin juillet, Coucke m'a confirmé par fax et recommandé la prolongation de son option, mais à la mauvaise société. Je le lui ai signalé et j'ai prévenu De Cock qu'Omega Pharma continuait mais sans augmenter son budget alors qu'elle montait une nouvelle équipe, avec plus de fonds. Le 31 juillet, par recommandé, j'ai écrit à Coucke que je ne pouvais pas accepter l'option pour l'instant, qu'il fallait discuter. Il a répondu par huissier : rupture unilatérale de contrat, il ne voulait plus payer. 7,5 millions sur papier mais on parle maintenant de 24 millions. Je ne savais pas que je valais autant. En 2003, j'ai fait calculer leur return : 8 millions par an. Omega Pharma avait une option jusqu'en 2006. Je suppose qu'ils se basent sur ces trois ans, fois huit. Selon notre avocat, c'est de l'argent vite gagné. Vous promettez 2 millions par an mais vous n'en payez que la moitié la seconde saison. C'est investir 3 millions pour en gagner 24. C'est la fin de ma société et de l'équipe. Et les coureurs ? Peut-être pourront-ils rejoindre Davitamon-Lotto... Elle me ronge. J'étais fier de Davitamon. Maintenant, je ne signe plus de contrat avant de l'avoir montré à un juriste. J'ai l'impression d'avoir été piégé. Omega Pharma a fait éplucher son contrat, qu'il pouvait résilier chaque année alors que nous étions obligés de le prolonger, semble-t-il. Quand je pense que j'ai toujours considéré Davitamon comme un co-sponsor principal. QuickStep n'était pas toujours heureux de voir Davitamon débarquer avec deux fois plus d'invités en payant deux fois moins. Il a le droit de résilier un contrat mais la manière dont il l'a fait... Je ressens ça comme une attaque à mon encontre. Ils ont débauché du personnel, ils me prennent mes sponsors. Mais je mènerai la guerre sur le front sportif et je la gagnerai. Sans m'abaisser à leur niveau. Loes Geuens